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21 juillet, 2026 - 10:50:52
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Pourquoi certains récits façonnent-ils l’ordre mondial ? Une réflexion sur le Modèle Kamba de la Puissance Narrative (Tribune)

Depuis plus d’un siècle, les principales théories des relations internationales cherchent à répondre à de grandes questions. Pourquoi les États recherchent-ils la puissance ? Pourquoi coopèrent-ils malgré l’anarchie internationale ? Comment les normes émergent-elles ? Pourquoi les identités influencent-elles les comportements des acteurs internationaux ? Ces interrogations ont donné naissance à des courants majeurs comme le réalisme, le libéralisme, le constructivisme ou encore les théories des institutions internationales. Pourtant, l’évolution récente de la politique mondiale révèle une autre question, tout aussi essentielle, qui demeure encore insuffisamment expliquée : comment certaines interprétations des événements internationaux deviennent-elles suffisamment légitimes pour orienter les décisions qui façonnent l’ordre mondial ?

Cette question est devenue incontournable. Les guerres, les crises diplomatiques, les sanctions économiques, les interventions humanitaires, les conflits informationnels ou les négociations internationales ne sont plus seulement des confrontations d’intérêts ou de rapports de force. Ils sont également des affrontements de récits. Chaque acteur cherche à imposer son interprétation des faits afin d’influencer les opinions publiques, les organisations internationales et les décideurs politiques.

Cependant, tous les récits ne connaissent pas le même destin. Certains disparaissent rapidement, d’autres restent marginaux, tandis que quelques-uns deviennent progressivement des références internationales. Ils sont repris dans les rapports des organisations internationales, relayés par les grands médias, intégrés dans les débats diplomatiques, invoqués devant les juridictions internationales et, finalement, mobilisés pour justifier des décisions majeures. Pourquoi cette différence ? Pourquoi certains récits acquièrent-ils une telle capacité d’influence alors que d’autres échouent ?

Les événements récents illustrent parfaitement cette problématique. La guerre en Ukraine, par exemple, n’a pas seulement été un affrontement militaire. Elle a également donné lieu à une intense compétition de récits. Pour une grande partie des États occidentaux, il s’agit d’une agression contre un État souverain en violation du droit international, une interprétation qui a contribué à légitimer des sanctions économiques, un soutien militaire et plusieurs résolutions internationales. De son côté, la Russie a défendu un récit mettant l’accent sur ses préoccupations sécuritaires, l’élargissement de l’OTAN et la protection des populations russophones. Ces deux récits ont coexisté, mais ils n’ont pas obtenu le même degré de reconnaissance au sein des principales institutions internationales.

Un autre exemple est celui des minerais critiques de la République démocratique du Congo. Depuis plusieurs années, le débat international est largement dominé par un récit présentant les minerais congolais essentiellement sous l’angle des « minerais de conflit ». Cette interprétation a fortement influencé les politiques de diligence raisonnable, les mécanismes de traçabilité et les réglementations internationales. Dans le même temps, d’autres récits mettant davantage l’accent sur le potentiel industriel, la transition énergétique ou la souveraineté économique du pays peinent encore à acquérir une reconnaissance comparable. Ces exemples montrent que la manière dont un problème est défini influence directement les réponses politiques qui lui sont apportées.

C’est précisément cette interrogation que le Modèle Kamba de la Puissance Narrative (MKPN) propose d’explorer.

Le MKPN part d’une idée simple : ce n’est pas uniquement la diffusion d’un récit qui lui confère du pouvoir, mais le processus par lequel il acquiert une légitimité. Un récit devient influent lorsqu’il franchit plusieurs étapes successives : il doit d’abord apparaître crédible, puis être discuté, vérifié, amplifié et finalement validé par des institutions reconnues. Ce n’est qu’à l’issue de ce processus qu’il peut orienter les décisions diplomatiques, juridiques ou politiques.

Ainsi, la véritable question n’est pas seulement de savoir qui raconte l’histoire, mais comment cette histoire devient une référence reconnue dans les espaces internationaux de décision.

Le MKPN ne prétend pas remplacer les grandes théories des relations internationales. Le réalisme demeure indispensable pour comprendre la compétition entre les puissances. Le libéralisme continue d’éclairer le rôle des institutions dans la coopération internationale. Le constructivisme montre avec raison que les identités et les normes sont socialement construites. Les travaux sur les récits stratégiques expliquent comment les acteurs élaborent des discours destinés à influencer les perceptions.

Le MKPN intervient à un autre niveau. Il s’intéresse au mécanisme de légitimation qui transforme une interprétation parmi d’autres en une ressource de pouvoir capable d’influencer les décisions internationales.

Dans cette perspective, la puissance ne réside plus seulement dans les armées, les ressources économiques ou les capacités diplomatiques. Elle réside aussi dans la capacité à faire reconnaître une interprétation particulière des événements comme suffisamment crédible et légitime pour orienter l’action collective. Cette puissance narrative constitue une dimension complémentaire de la puissance internationale, particulièrement visible dans un monde marqué par l’accélération de la circulation de l’information, la multiplication des acteurs transnationaux et le poids croissant des institutions internationales.

Le MKPN propose ainsi un cadre analytique ouvert. Il ne présente pas des vérités définitives, mais une hypothèse théorique destinée à être discutée, critiquée et confrontée aux faits. Son ambition est de fournir aux chercheurs un nouvel outil pour analyser les mécanismes de légitimation des récits dans les conflits, les crises diplomatiques, les sanctions, les ressources stratégiques, les campagnes de désinformation ou encore les négociations multilatérales.

Au fond, le défi n’est plus seulement de comprendre qui détient la puissance, mais aussi qui parvient à faire reconnaître son interprétation de la réalité comme la plus légitime. Dans les relations internationales contemporaines, cette capacité est devenue une ressource stratégique à part entière. Les États, les organisations internationales, les entreprises, les médias, les organisations non gouvernementales et même les plateformes numériques participent désormais à cette compétition permanente pour la définition de la réalité.

Comprendre les mécanismes qui transforment un récit en référence internationale constitue donc l’un des défis majeurs des relations internationales au XXIᵉ siècle. C’est précisément à cette question que le Modèle Kamba de la Puissance Narrative (MKPN) entend apporter une réponse, en proposant un cadre analytique ouvert à la discussion, à la critique et à la validation empirique.

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Par Éric Kamba

Géopoliticien, géostratège et analyste des relations internationales 

Auteur du Modèle Kamba de la Puissance Narrative (MKPN)

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