Sous l’impulsion de Mounir Satouri, député européen, membre du groupe des Verts, Alliance libre européenne (Verts/ALE), et de Hilde Vautmans, membre du Open Vlaamse Liberalen en Democraten (OpenVLD), le Parlement européen a adopté, jeudi 13 février, à la quasi-unanimité, la résolution faisant pression sur le gouvernement rwandais de retirer ses troupes du territoire de la République Démocratique du Congo (RDC) et cesser sa coopération avec le groupe armé M23. Interrogé par Robert Kongo, notre correspondant en France, Mounir Satouri évoque cette actualité qui intéresse beaucoup les Congolais préoccupés par les affrontements persistants entre belligérants dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu, aggravant la crise humanitaire déjà alarmante.
Les députés européens suspendent l’accord UE-Rwanda sur les minerais rares. C’est le combat que vous avez mené avec votre collègue, Hilde Vautmans. Qu’est-ce qui a motivé votre démarche ?
C’est le respect du droit international qui a motivé notre démarche. Depuis de très nombreuses années, la situation en RDC est terrifiante. Le groupe armé M23 qui, en réalité, est un proxy du Rwanda, commet de graves exactions contre les populations civiles. Et il y’en a d’autres dans la région. Ces envahisseurs veulent avoir le monopole sur des minerais rares, indispensables à la fabrication des produits de haute technologie. Depuis à peu près un an et demi, l’Union européenne (UE) participe à cette opération. Elle a signé un accord d’entente avec le Rwanda pour développer son approvisionnement en minerais stratégiques pour la transition énergétique. Or, ces minerais rares qui sont, pour une large part, extraits illégalement en RDC au prix de crimes contre l’humanité n’existent pas au Rwanda, comme l’attestent de nombreux rapports de l’ONU. Les preuves existent. La signature, par la Commission européenne de cet accord d’entente, établi son soutien indirect au Rwanda, au M23, et consacre les violations et atteintes au droit international des droits de l’homme et violations du droit international humanitaire. Donc, la Commission européenne est complice de cette situation intolérable. En novembre 2024, à l’occasion des auditions des commissaires, j’ai pu interroger le commissaire en charge des partenariats internationaux, Jozef Sikela, qui m’a affirmé qu’il n’était pas au courant des exactions commises par le Rwanda en RDC, alors que ces faits sont connus de tous. La remontée d’événements du terrain est plus qu’alarmante. Goma, la capitale de la province du Nord-Kivu, est tombée aux mains du M23 qui promet de marcher jusqu’à Kinshasa. À travers cette résolution, nous avons souhaité rappeler à l’ordre la Commission européenne et exiger que le droit international soit respecté dans ce conflit. Nous, Européens, ne devons pas participer à la déstabilisation de la région des Grands Lacs africains.
Le Parlement a donc demandé à la Commission européenne et aux États membres de suspendre l’aide budgétaire directe et l’assistance militaire et sécuritaire au Rwanda, de geler toute aide et de suspendre immédiatement le protocole d’accord UE-Rwanda sur les matières premières dans le cadre de la stratégie du Global Gateway. Pourquoi suspension et non coup d’arrêt immédiat ?
Toute délibération au Parlement européen passe par des négociations entre les groupes. Pour trouver une majorité, nous sommes obligés de faire des compromis. En ce qui nous concerne, nous écologistes, nous sommes plus clairs à ce sujet. Moi, j’ai demandé un embargo immédiat sur les armes, un embargo sur l’importation des minerais étiquetés Rwanda et l’activation des sanctions de l’UE ciblées sur les personnes, responsables des exactions sur les populations civiles, notamment les chefs rebelles. Il est vrai que ce texte n’est pas tout à fait ce que j’aurais souhaité, mais il a tout de même le mérite d’exister.
Comment expliquez-vous la passivité de l’UE au sujet de la crise sécuritaire dans l’Est de la RDC ?
Je n’ai pas l’habitude de pratiquer la langue de bois. J’ai trouvé deux explications avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Premièrement, la responsabilité de l’UE dans le génocide rwandais. Cet accord de partenariat avec le Rwanda s’inscrit dans ce contexte. Deuxièmement, la bataille internationale sur les minerais rares. Pour ce faire, la Commission européenne cherche à multiplier les accords pour garantir l’approvisionnement en minerais rares. Mais cela ne doit pas se faire aux dépens de respect du droit international. C’est ça qui n’est pas normal dans cette affaire.
« Les rebelles du M23 récoltent près de 800.000 dollars par mois grâce aux taxes sur le commerce et le transport des minerais rares en partance pour le Rwanda », avez-vous révélé. Si le Parlement européen était au courant, pourquoi a-t-il gardé ce silence assourdissant ?
Le protocole d’entente entre l’UE et le Rwanda n’est pas si ancien. Il remonte à moins de deux ans. Et les rapports d’experts de l’ONU sont arrivés dans la foulée. Je ne vous cache pas qu’au sein de notre commission, je ne m’intéressais pas à ce dossier. J’ai été alerté sur la situation il y’a à peu près deux mois par une rencontre que j’ai faite, à sa demande, avec le docteur Mukwege. J’ai donc commencé à m’y pencher sérieusement, et j’ai trouvé que c’est un scandale terrible. Voilà comment j’ai commencé à agir au sein du Parlement européen pour dénoncer cette injustice. En effet, ce qui se passe dans l’Est de la RDC est affolant, et le silence observé par le Parlement européen à ce sujet est regrettable.
Dans cette crise sécuritaire qui dure depuis trois décennies dans l’Est de la RDC, souvent l’UE condamne le Rwanda, mais ne le sanctionne pas. Comment expliquez-vous cette attitude.
Elle est inexplicable. À propos de ce conflit, comme les autres, l’UE se contente d’énoncer ou de montrer du doigt, mais elle ne va jamais au bout des choses. C’est pour ça que dans le texte déposé par les écologistes, j’ai demandé des sanctions ciblées contre les chefs rebelles. Franchement, si nous voulons que le Rwanda et le M23 se retirent du territoire congolais, il faut que la pression soit maximale. Sinon, nous n’arriverons pas à régler ce conflit.
Président du groupe Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale de France, Marine Le Pen, exige la dissolution du mariage Rwanda-UE. Elle accuse l’Union européenne d’être le « receleur du pillage du Rwanda en RDC. » Partagez-vous son propos ?
Je ne sais pas si c’est moi qui partage son propos ou c’est elle qui partage le mien. En tout cas, j’ai fait, moi aussi, cette analyse de la situation. C’est pour ça que depuis trois mois maintenant, je m’active au sein du Parlement européen pour que des décisions soient prises.
Si vous avez un mot à adresser aux Congolais exaspérés par l’hypocrisie de l’UE, ce serait lequel ?
Vous n’êtes pas seuls, il y’a des responsables politiques européens qui sont conscients de ce que vous vivez sur place ; qui ne sont pas d’accord avec cela et entendent continuer à agir jusqu’à ce que ça s’arrête.
Propos recueillis par Robert Kongo, correspondant en France

