Ce n’était ni un rituel protocolaire ni une simple cérémonie du souvenir. Mardi 27 janvier, à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa, le gouvernement congolais a fait de la mémoire des victimes de la guerre dans l’Est un acte politique à part entière. Présidée par la Première ministre Judith Suminwa Tuluka, la « Journée de mémoire de Bunagana à Uvira » a mêlé recueillement, débats d’experts et messages de fermeté contre « l’agression rwandaise ». Humanitaire, économique, diplomatique : l’exécutif assume désormais une lecture globale du conflit, dénonçant une stratégie de prédation des ressources et promettant justice, souveraineté et intégrité territoriale. Autour de quelques ministres clés et de parlementaires, Kinshasa cherche à institutionnaliser la mémoire comme levier de mobilisation nationale.
À l’Académie des Beaux-Arts, la solennité le disputait à la gravité. Dans la grande salle, diplomates, représentants de la Monusco, étudiants, membres de la société civile et autorités politiques ont observé un moment de recueillement avant l’ouverture des travaux. La scène traduisait la volonté affichée de faire de cette journée autre chose qu’une commémoration symbolique : un acte d’État.
Présidée par la Première ministre Judith Suminwa Tuluka, la « Journée de mémoire pour saluer la résistance, la résilience et l’unité du peuple congolais » a réuni quelques membres du gouvernement – Patrick Muyaya (Communication), Daniel Mukoko (Économie nationale), Guillaume Ngefa (Justice) et Julien Paluku (Commerce extérieur) ainsi que des parlementaires, dont le député national Eric Tshikuma, intervenu parmi les panélistes. Les ministres de la Culture, Yolande Elebe, et du Genre, Micheline Ombae, étaient également présentes.
Tous ont défendu une même grille de lecture : la guerre dans l’Est ne relève pas seulement d’un affrontement militaire, mais d’une crise multidimensionnelle, à la fois humanitaire, économique et géopolitique.
Refuser l’oubli
Premier à prendre la parole, Patrick Muyaya a donné le ton.
« La Journée de Mémoire qui nous réunit aujourd’hui n’est ni un rituel de circonstance ni un exercice symbolique détaché de l’action », a affirmé le porte-parole du gouvernement. « Refuser l’oubli, refuser la banalisation de la guerre », a-t-il insisté, présentant la mémoire comme « un acte de responsabilité ».
Autour d’une exposition photographique retraçant les atrocités commises dans les zones occupées et de plusieurs tables rondes thématiques, la journée s’est structurée autour de quatre axes : drame humanitaire, enjeux économiques, justice pour les victimes et restauration de l’intégrité territoriale.
Le coût humain de la guerre
Sur le plan humanitaire, les interventions ont rappelé une évidence souvent diluée dans les chiffres : derrière les statistiques, des vies brisées.
« La guerre ne se mesure pas d’abord en lignes de front, mais en vies humaines atteintes dans leur chair, leur dignité et leur avenir », a souligné Patrick Muyaya.
Familles dispersées, villages vidés, écoles fermées, déplacements massifs : femmes et enfants paient le prix le plus lourd. Les représentants de la société civile du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, tout comme le député Eric Tshikuma, ont insisté sur la nécessité de placer les victimes au centre de toute solution politique.
Le message est sans ambiguïté : sans reconnaissance des préjudices et sans justice, aucune paix durable n’est possible.
Une guerre de prédation
Mais c’est sur le terrain économique que les accusations se sont faites les plus directes. Plusieurs intervenants ont décrit un conflit structuré autour du pillage des ressources naturelles.
Julien Paluku Kahongya, ancien gouverneur du Nord-Kivu, a évoqué « une stratégie de destruction du capital humain et du tissu économique ». Selon lui, l’occupation de certaines zones s’accompagne d’une captation systématique des minerais et des circuits commerciaux.
Il avance un indicateur frappant : « le volume des exportations des minerais est passé de 70 millions à 2 milliards de dollars au Rwanda, qui ne dispose pourtant pas de gisements miniers ». Et d’ajouter : « Les véritables FDLR qu’il poursuit en RDC, ce sont les minerais congolais. »
Daniel Mukoko a complété le tableau macroéconomique : le Nord-Kivu et le Sud-Kivu représentent entre 12 % et 15 % du PIB national. Sur une économie estimée à 82 milliards de dollars, « l’impact est considérable ». Pertes agricoles, marchés désorganisés, hausse des coûts de transport vers Kinshasa : l’occupation pèserait sur l’ensemble du pays.
Diplomatie sous tension
Les débats ont également porté sur les médiations engagées, notamment les discussions facilitées à Washington entre Kinshasa et Kigali et les contacts à Doha avec le M23. Pour Patrick Muyaya, ces démarches « ne constituent pas une banalisation de l’agression », mais des « instruments de gestion de crise ». La paix, a-t-il rappelé, ne peut être « une abstraction diplomatique déconnectée des réalités du terrain ».
Julien Paluku s’est montré plus offensif, affirmant que « cette guerre d’agression rwandaise sera la dernière », misant sur l’offensive diplomatique engagée sous le leadership du président Félix Tshisekedi.
« Rester debout »
En clôture, Judith Suminwa Tuluka a replacé la journée dans une perspective plus large. Dénonçant une guerre « pensée et planifiée » visant « l’occupation du territoire et la prédation des ressources », elle a réaffirmé la détermination du gouvernement.
« En honorant la mémoire de nos morts, nous affirmons notre détermination à rester debout pour la défense de la patrie », a-t-elle déclaré, promettant une mobilisation sur tous les fronts : militaire, diplomatique, judiciaire et économique.
Présentée comme la première étape d’un processus appelé à s’inscrire dans la durée, la Journée de mémoire vise désormais à ancrer cette commémoration dans le calendrier national. À Kinshasa, la mémoire n’est plus seulement un hommage : elle devient un outil politique, un moyen de fédérer l’opinion et d’affirmer la souveraineté du pays face à une guerre qui, depuis plus de deux décennies, redessine le destin de l’Est congolais.

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