Le débat n’est plus un malentendu. C’est un amalgame. En opposant, le 28 août, un « non catégorique » au Dialogue annoncé par le président Félix Tshisekedi, la C64 n’a pas seulement boudé une méthode. Elle a exigé, sous le nom d’« inclusivité », que le forum de la Nation s’ouvre à ceux qui tiennent encore le territoire par les armes. Sauvons la RDC a poussé plus loin : « non-événement politique », processus « sans exclusive », ouvert à « l’ensemble des parties prenantes » et à « toutes les dimensions » de la crise. Dans le langage du moment, cette formule ne désigne plus seulement l’opposition civile. Elle désigne l’AFC/M23. Pour le député national Olivier Kasanda Katuala, c’est une faute de doctrine. On ne confond pas un dialogue souverain entre Congolais avec une négociation de belligérants. L’un traite du pacte politique et institutionnel. L’autre, déjà ouvert à Doha et à Washington, traite du cessez-le-feu, du désarmement, du retrait des forces étrangères et de la fin de l’occupation. Mélanger les deux tables, ce n’est pas élargir le débat. C’est convertir la conquête militaire en mandat, et le fusil en bulletin de vote. Dans la tribune qui suit, Olivier Kasanda Katuala fixe cette ligne rouge (et dit pourquoi C64 et Sauvons la RDC se trompent d’exigence).
Tribune :
Pourquoi l’AFC/M23 et les autres groupes armés actifs ne devraient jamais être parties prenantes à un dialogue national souverain
Parce qu’un dialogue national souverain n’est pas une chambre de compensation de la guerre. Il est le forum des citoyens qui acceptent que la légitimité vienne du suffrage et de la Constitution, non de l’occupation d’une ville. Or c’est précisément cette frontière que viennent d’effacer, chacun à sa manière, la C64 et Sauvons la RDC. Le 28 août, la coalition C64 a opposé un « non catégorique » au Dialogue annoncé par Félix Tshisekedi, dénonçant de « prétendues consultations » à la place d’un dialogue « véritablement inclusif ». Trois jours plus tard, Sauvons la RDC a parlé de « non-événement politique » et réclamé un processus « sans exclusive », ouvert à « l’ensemble des parties prenantes » et à « toutes les dimensions » de la crise. Dans le vocabulaire du moment, cette inclusivité-là vise à faire entrer dans le salon de la Nation ce que Doha et Washington sont déjà chargés de traiter : les groupes encore en armes.
La question n’est donc plus seulement politique. Elle est doctrinale. Pourquoi un État souverain ne peut-il transformer un mouvement qui combat l’ordre constitutionnel, occupe le territoire et agit avec l’appui d’une puissance étrangère, en composante d’un dialogue national ? Parce que le jour où il le fait, ce n’est plus un dialogue. C’est la reconnaissance que le fusil vaut le bulletin de vote.
En effet, le Dialogue congolais et Doha sont deux cadres de nature différente, d’objets différents, de participants différents et d’aboutissants différents. Les tenir pour interchangeables, c’est cesser de penser en État.
La distinction que tout gouvernement en guerre connaît
Un dialogue politique national a pour objet le pacte interne : fractures congolaises, gouvernance, cohésion, institutions, parole des provinces, rapport entre majorité et opposition civiles. Il réunit ceux qui, quelles que soient leurs critiques, acceptent que la légitimité première vient du peuple et de la Constitution, non de l’occupation d’une ville.
Une négociation avec des belligérants a pour objet la violence : cessez-le-feu, désengagement, cantonnement, désarmement, sort des combattants, retrait de forces étrangères, garanties de sécurité. Elle peut aboutir à des amnisties ciblées, à un DDR, à des arrangements locaux. Elle n’a pas vocation à reconstruire la carte politique du pays pendant que les armes parlent encore. C’est pourquoi les États sérieux tiennent deux tables. À l’une siègent les citoyens politiques. À l’autre, sous médiation (internationale), les acteurs de la guerre. Mélanger les deux, c’est offrir à celui qui tient un fusil un droit que le bulletin de vote ne donne pas : le droit de dicter l’agenda national sous menace.
Le président Tshisekedi a formulé cette règle avec une clarté que l’on retrouve, sous d’autres mots, chez la plupart des chefs d’État confrontés à une occupation partielle ou à une insurrection soutenue de l’extérieur : nul n’est exclu pour ses opinions ; » nul ne s’assoit à la table de la Nation tout en prenant les armes contre elle ; aucune conquête militaire ne se convertit d’elle-même en légitimité politique « . Le processus de Doha reste le cadre prévu pour l’AFC/M23. Le Dialogue national ne s’y substitue pas. Cette architecture n’est pas une ruse. C’est de la grammaire d’État.
Ce que « inclusif » ne signifie pas
Le mot « inclusif » est devenu un sésame. On l’invoque comme si son seul énoncé obligeait à faire entrer dans le forum politique quiconque pèse sur le terrain. Or, dans la pratique internationale, l’inclusivité d’un dialogue national désigne l’ouverture aux forces civiles : partis, Églises, société civile, communautés, critiques du pouvoir, y compris les plus rudes. Elle ne désigne pas l’admission, en tant que « composante politique », d’un mouvement armé qui occupe le territoire, administre illégalement des entités et, selon Kinshasa et de nombreux rapports d’experts, agit avec l’appui d’un État voisin.
Inclusif ne veut pas dire indifférencié. Un parlement n’est pas « exclusif » parce qu’il n’y siège pas de chefs de guerre en activité. Un débat constitutionnel n’est pas « tronqué » parce que l’agresseur n’y a pas de pupitre. Ce qui serait réellement exclusif, ce serait d’écarter l’opposition non armée, la presse, les provinces, les voix dissonantes. Ce n’est pas ce qui est en cause ici. Ce qui est en cause, c’est la prétention à faire de l’arme un mandat. Dès lors que l’on accepte cette prétention, on installe un précédent terrible : tout groupe capable de prendre une ville pourra exiger d’être traité comme un parti. Les autres milices liront la leçon. Les parrains étrangers aussi. On n’aura pas élargi le dialogue. On aura privatisé la souveraineté.
Sous d’autres cieux : les États ne font pas siéger l’occupation dans le forum national
La géopolitique contemporaine est explicite. L’Ukraine discute, sous pression internationale, des paramètres d’un éventuel arrangement avec la Russie. Elle ne convoque pas un dialogue national où les autorités d’occupation du Donbass ou de Crimée viendraient siéger, au titre de « protagonistes », comme une famille politique ukrainienne pendant que des troupes étrangères tiennent le sol. Zelensky peut être contraint de négocier la guerre. Il n’est pas tenu de dissoudre la nation dans la table de l’agresseur. Les pourparlers existent ; ils ne remplacent pas la politique intérieure entre Ukrainiens.
Le Nigeria a subi Boko Haram, des insurrections dans le Delta, des tensions au Sud-Est. Aucun président en exercice n’a été considéré, par la doctrine des États, comme illégitime pour n’avoir pas installé Boko Haram au dialogue national comme partenaire politique. On ouvre des canaux sécuritaires, des amnisties individuelles, des programmes de sortie. On ne confère pas à l’organisation armée le statut d’opposition constitutionnelle.
La Colombie, souvent brandie à contre-exemple, confirme la distinction. Lorsque Santos a négocié avec les FARC, ce n’était pas un dialogue national où la guérilla siégeait « comme l’opposition » tout en conservant ses fronts et son contrôle territorial. C’était un processus de paix séparé, conditionné au cessez-le-feu, à la démobilisation et à l’abandon des armes, puis soumis au pays. Tant que les FARC combattaient, elles n’étaient pas une composante du pacte civique. Elles étaient une partie belligérante.
Le Sri Lanka face aux Tigres tamouls, la Turquie face au PKK, l’Inde face à certaines insurrections : des contacts existent parfois. Ils n’obligent pas le chef de l’État, en cours de mandat, à transformer le groupe encore en armes en interlocuteur obligatoire du forum politique national. Quand un règlement politique survient, il suit généralement la fin de l’entreprise militaire, ou du moins sa conversion en processus de désarmement, non l’inverse!
L’Afrique des djihadismes dit la même chose. Mali, Burkina Faso, Niger, Cabo Delgado : on médie, on discute localement, on cherche des cessations d’hostilités. On n’installe pas JNIM ou l’État islamique au dialogue des forces vives comme s’ils étaient un parti de plus. Personne, dans ces capitales, n’accepte que la capacité de tuer devienne un droit de cité politique.
Ces exemples ne prouvent pas qu’il ne faut jamais parler aux porteurs d’armes. Ils prouvent qu’il ne faut pas parler d’eux dans le mauvais cadre. La paix a ses chambres. La politique a les siennes.
Sun City n’est pas un sésame pour 2026
Le souvenir du Dialogue intercongolais pèse, et l’on comprend pourquoi. Il a produit une Constitution, des élections, une architecture institutionnelle après la guerre régionale. Mais en faire le modèle obligatoire de 2026 est un anachronisme stratégique. Sun City répondait à un État disloqué, à des armées étrangères sur le territoire, à l’absence d’un pouvoir issu d’un cycle électoral récent et consolidé. Ce n’était pas un président élu, en milieu de mandat, sommé par l’opposition civile d’asseoir à la même table ceux qui occupent Goma et Bukavu. Rejouer Sun City aujourd’hui, c’est traiter la République comme si elle n’existait plus que comme une mosaïque de factions à reconstruire de zéro. C’est, de fait, proposer une « transition ». Or une transition n’est pas un droit de l’opposition. C’est un bouleversement de l’ordre constitutionnel.
Les accords de Pretoria, de Luanda ou d’ailleurs ont aussi enseigné autre chose, souvent oublié : quand on fait entrer trop tôt le fait militaire dans le fait politique, on n’éteint pas la guerre, on la recycle. On intègre des hommes sans intégrer la paix. On achète un répit. On ne restaure pas l’autorité de l’État.
Pourquoi deux voies existent déjà (et doivent le rester)
En 2025-2026, la RDC n’est pas dépourvue de canaux. Washington traite la dimension interétatique avec Kigali. Doha traite la dimension armée avec l’AFC/M23 : cessation des hostilités, mécanisme de suivi, questions de désengagement et de combattants. On peut juger ces pistes insuffisantes, lentes, mal exécutées. On ne peut pas feindre qu’elles n’existent pas, puis exiger que le Dialogue national fasse leur travail à leur place.
Empiler un troisième cadre qui serait « le vrai » parce qu’il mêlerait tout le monde, c’est affaiblir les deux autres. Les belligérants n’auraient plus aucune raison de céder quoi que ce soit à Doha s’ils peuvent obtenir au Dialogue, sans déposer les armes, ce que la guerre n’a pas encore arraché : reconnaissance politique, agenda institutionnel, peut-être une transition. L’État voisin agresseur n’aurait plus aucune raison de jouer le jeu interétatique si son relais présumé accède directement au forum interne congolais.
Séparer les cadres n’est donc pas de l’entêtement. C’est de la cohérence diplomatique. Un « processus de paix » a besoin d’une condition : que la violence ne paie pas mieux que la négociation prévue pour la violence. Un « dialogue national » a besoin d’une autre condition : que la parole politique ne soit pas otage de ceux qui peuvent faire sauter la table.
Ce que le boycott de l’opposition produit réellement
En boudant le Dialogue au nom d’une inclusivité mal définie, l’opposition civile commet plusieurs fautes stratégiques.
Première faute : elle se place en retrait du seul espace où sa parole est pleinement légitime. L’opposition non armée a vocation à parler de Constitution, d’élections, de libertés, de gouvernance, de provinces, de corruption, de contrat social. C’est son terrain. En le quittant pour exiger la présence des armes, elle accepte que le centre du jeu se déplace vers Goma occupée plutôt que vers le citoyen de Bukavu, d’Ituri, de Kananga, de Kisangani ou de Matadi.
Deuxième faute : elle offre aux groupes armés un droit de veto sur la vie politique nationale. Si rien de sérieux ne peut se dire entre Congolais tant que le M23 n’est pas dans la salle, alors c’est le M23 qui fixe le calendrier de la République. Aucune opposition lucide ne devrait déléguer ainsi son agenda.
Troisième faute : elle brouille son propre statut. L’opposant constitutionnel n’est pas un belligérant. Dès qu’il réclame d’être traité dans le même paquet que ceux qui tiennent des villes par la force, il affaiblit la seule ressource qui le distingue : la légitimité civile. Il donne l’impression que la politique congolaise n’est qu’un continuum dont la guerre serait le degré supérieur.
Quatrième faute : elle ignore le message envoyé aux FARDC, aux déplacés et aux victimes. Dire que le pays ne peut se parler sans ceux qui ont pris les armes contre lui, c’est dire aux populations de l’Est que leur souffrance n’est qu’un argument de procédure. C’est dire aux soldats que l’effort militaire n’a pas de traduction politique. C’est dire aux milices secondaires que la voie accélérée passe par le fusil.
Cinquième faute : elle prend le risque d’une paix de marchands, pas d’une paix d’État. Un dialogue qui accueillerait d’emblée les occupants comme composantes politiques tendrait vers le partage de positions, de zones, de garanties personnelles. Ce n’est pas ainsi que se reconstruit un ordre public. C’est ainsi que se perpétue le cycle congolais des intégrations sans désarmement.
Pédagogie des aboutissants : que peut chaque cadre, que ne peut-il pas ?
Le Dialogue national, s’il est tenu, peut produire une parole collective sur les causes internes de la fragilité : citoyenneté, justice, décentralisation réelle, réforme de l’armée, contrat entre Kinshasa et les provinces, mémoire des massacres, place de l’opposition, règles du jeu électoral. Il peut décrisper. Il peut isoler politiquement ceux qui ont choisi la guerre. Il peut renforcer le front intérieur nécessaire à toute diplomatie. Il ne peut pas, à lui seul, faire retirer une armée étrangère ni démonter une rébellion encore opérationnelle.
Doha et Washington peuvent, s’ils aboutissent et s’ils sont appliqués, produire un cessez-le-feu vérifiable, un retrait, un cantonnement, des mesures de confiance, un mécanisme de surveillance, éventuellement un sort pour les combattants. Ils ne peuvent pas, et ne doivent pas, réécrire à eux seuls le pacte républicain, suspendre les institutions ou inventer une transition. Dès qu’on leur demande cela, on cesse de négocier la fin d’une guerre. On négocie la fin d’un régime.
Voilà pourquoi l’opposition se trompe d’exigence. Elle demande au Dialogue d’être une conférence de paix, et à la conférence de paix d’être un Dialogue. Elle obtiendra l’échec des deux.
La doctrine qu’il faut tenir, y compris contre soi-même
Une opposition responsable peut poser des préalables politiques au Dialogue : libertés publiques, prisonniers, règles de parole, méthode, garanties de bonne foi. C’est classique. C’est même sain. Ce n’est pas la même chose que d’exiger la présence des belligérants comme condition de sa propre participation.
Elle peut, ensuite, exiger que Doha ne soit pas un théâtre et que Washington ne soit pas un communiqué. Elle peut réclamer des critères de vérification, des délais, une diplomatie plus ferme. Cela relève du contrôle citoyen de la politique étrangère et de sécurité. Cela ne justifie pas de vider le forum interne.
Elle devrait surtout admettre une règle que les démocraties en guerre ont apprise à leurs dépens : on ne renégocie pas le principe électoral sous le feu de ceux qui l’ont rejeté. On peut tout discuter de la manière de gouverner. On ne discute pas, dans la même pièce que l’insurrection en cours, le droit de cette insurrection à exister comme pouvoir.
La porte individuelle ouverte à ceux qui déposent les armes et condamnent l’agression n’est pas une hypocrisie. C’est la seule réintégration compatible avec l’État de droit : des personnes, pas une entreprise militaire encore active.
Ce qu’il faut cesser de faire
Il faut cesser de parler d’« inclusivité » comme d’un mot magique. Il faut cesser d’invoquer Sun City hors contexte. Il faut cesser de traiter Félix-Antoine Tshisekedi, Président en exercice de la RDC, comme s’il était, par nature, un simple chef de faction parmi d’autres, dès lors qu’une rébellion tient deux capitales provinciales. Il faut cesser de croire que la gravité sécuritaire abolit le droit. La gravité sécuritaire commande au contraire de le rappeler : sinon la force écrit seule la suite.
Les États qui ont tenu bon face à une agression ou à une insurrection proxy n’ont pas tous gagné vite. Mais ceux qui ont survécu comme États ont refusé une chose : que l’occupant choisisse le format de la conversation nationale.
L’opposition congolaise qui boycotte aujourd’hui au nom des absents en armes devrait se demander qui, demain, boycottera en son nom, et avec quels calibres. Le Dialogue national n’est pas la paix. La paix n’est pas le Dialogue. Tant que cette phrase n’est pas comprise, on continuera de demander à la politique ce que seules les armes peuvent imposer, et aux armes ce que seule la politique peut fonder. C’est ainsi que l’on perd les deux.
Par Hon Olivier Kasanda Katuala, Député national PEP-AAAP, Élu de Kinshasa/Lukunga.

