En prenant la direction d’une coalition politico-militaire comprenant le M23, Joseph Kabila doit répondre d’une contradiction majeure : comment prétendre sauver le Congo tout en contribuant aux conditions de sa fragmentation ? Face à ce danger, la défense de l’unité nationale exige aussi de combattre les ingérences étrangères et de réformer les institutions chargées de protéger la population.
Joseph Kabila a évoqué le risque de « soudanisation » de la République démocratique du Congo. Cette alerte prend aujourd’hui une signification particulière à la lumière de son engagement à la tête d’une coalition politico-militaire. Une question s’impose : comment dénoncer le risque d’implosion d’un pays tout en assumant une stratégie susceptible de l’aggraver ?
Dans des propos rapportés en mars 2026, l’ancien président établissait un parallèle entre la crise congolaise et les dynamiques ayant conduit à l’implosion du Soudan. Il présentait alors la fragmentation comme un danger à redouter. Ses choix actuels doivent être examinés à l’aune de cet avertissement.
Le 12 octobre 2026, à Goma, la création du Front pour la refondation de la Nation, placé sous sa direction et comprenant l’AFC/M23, a été annoncée. Selon les déclarations de Claude Ibalanky, cette coalition entend coordonner les forces opposées au pouvoir de Kinshasa et recourir à des moyens incluant la force. La confrontation armée est donc intégrée à la démarche annoncée.
Ces éléments ne permettent pas d’affirmer que Joseph Kabila souhaite personnellement la partition du Congo. Ils permettent, en revanche, d’interroger les conséquences prévisibles de la stratégie qu’il assume.
La responsabilité d’un dirigeant se mesure aussi aux risques que ses décisions font courir à la Nation, quelles que soient les intentions qu’il proclame.
La fragmentation commence avant la partition
La « soudanisation » n’est ni un concept aux contours parfaitement définis ni un destin inévitable pour la RDC. La séparation du Soudan et du Soudan du Sud et la guerre entre forces armées rivales au Soudan renvoient à des trajectoires distinctes. L’analogie doit servir à identifier un danger, sans remplacer l’analyse de la situation congolaise.
Ce danger est celui de la fragmentation de l’autorité publique : des centres de commandement concurrents, des territoires administrés par des forces armées, des recettes soustraites à l’État et des populations soumises à des pouvoirs dont la légitimité repose sur la contrainte.
Un pays peut rester officiellement uni tout en étant progressivement divisé dans son fonctionnement. La fragmentation avance lorsque le contrôle militaire devient administration durable, puis lorsque cette administration revendique une reconnaissance politique.
La conquête de Kinshasa n’est donc pas le seul scénario préoccupant. Une confrontation prolongée, sans victoire décisive, pourrait consolider des pouvoirs territoriaux concurrents. Le risque serait alors de voir une ligne de front devenir progressivement une frontière politique de fait.
Il s’agit d’un risque stratégique, non d’une prédiction. Mais il suffit à justifier une condamnation ferme de toute démarche qui transforme le territoire national en instrument de conquête du pouvoir.
La « refondation » ne légitime pas les armes
Le vocabulaire du salut national ne confère aucun droit particulier sur l’avenir du Congo.
Changer le nom d’une coalition ne change pas, à lui seul, ses moyens d’action. Invoquer la République ne légitime pas la conquête armée de ses institutions. Promettre la libération ne dispense pas de répondre des conséquences de la guerre pour les populations.
Joseph Kabila conserve le droit de critiquer Félix Tshisekedi, de contester son bilan et de proposer une alternative. Mais les insuffisances du pouvoir actuel ne donnent à aucun ancien dirigeant le droit de s’appuyer sur une rébellion pour imposer cette alternative.
Le Congo ne peut devenir le prix d’une revanche politique.
Un ancien chef de l’État porte, à cet égard, une responsabilité particulière. Il connaît les fragilités institutionnelles, les fractures sécuritaires et les conséquences des interventions extérieures. Cette expérience devrait l’obliger à prévenir leur aggravation.
S’il estime réellement que le pays risque l’implosion, il doit expliquer comment une coalition assumant le recours à la force pourrait réduire ce danger plutôt que l’amplifier. L’affirmation d’une intention patriotique ne suffit pas à résoudre cette contradiction.
Exiger des partenaires des résultats
La réflexion de Kudura Kasongo Muana-Luaba soulève une interrogation légitime : comment une nouvelle configuration politico-militaire peut-elle émerger alors que les partenaires internationaux affirment travailler au rétablissement de la paix ?
Cette interrogation doit toutefois s’appuyer sur une critique exacte. Il serait inexact d’affirmer que les puissances internationales n’ont jamais condamné les acteurs de la déstabilisation. La résolution 2773 du Conseil de sécurité condamne les offensives du M23, exige son retrait et demande aux forces rwandaises de cesser leur soutien au mouvement et de quitter le territoire congolais.
Le problème central est l’écart entre ces exigences et leur application.
Une condamnation perd sa portée dissuasive lorsque les acteurs concernés peuvent poursuivre leur entreprise, consolider leurs positions et réorganiser leurs structures sans que leurs calculs soient profondément modifiés.
L’absence d’une réaction publique immédiate à une annonce ne prouve pas une complicité. Elle peut néanmoins entretenir une ambiguïté politique. Les partenaires de la RDC doivent donc préciser leurs positions et surtout démontrer ce qu’ils entreprennent pour empêcher la consolidation d’un pouvoir territorial armé.
La crédibilité d’une politique de paix se mesure aux changements qu’elle produit : protection des civils, arrêt des offensives, retrait des forces étrangères et démantèlement des structures qui entretiennent la guerre.
Les intérêts économiques et les partenariats stratégiques doivent rester subordonnés à ces exigences. La souveraineté congolaise ne peut être proclamée dans les communiqués et traitée comme négociable dans les rapports de force.
Négocier sans consacrer la fragmentation
Les processus de Washington et de Doha doivent être évalués à leurs résultats sur le terrain. La création d’une nouvelle coalition ne les rend pas automatiquement caducs. Elle oblige toutefois les médiateurs à clarifier les interlocuteurs, les responsabilités et les engagements.
Négocier pour arrêter la guerre est nécessaire. Consacrer durablement les avantages territoriaux obtenus par la guerre installerait un précédent dangereux.
Lorsque la rébellion devient un moyen récurrent d’obtenir une position politique, elle crée une incitation à recommencer. La paix doit rompre ce mécanisme : le contrôle militaire d’un territoire ne peut devenir un titre de propriété politique sur ce territoire.
Le dialogue doit ouvrir une voie vers la fin des hostilités et le rétablissement d’une autorité publique légitime. Il ne doit pas organiser la coexistence permanente de souverainetés armées concurrentes.
Réformer l’armée pour protéger la population et le territoire
La responsabilité de Kinshasa demeure entière. Condamner la rébellion et dénoncer les ingérences étrangères ne suffisent pas : l’État doit disposer des moyens de protéger les populations, leurs biens et l’intégrité territoriale.
La réforme de l’armée doit être une priorité nationale urgente, assortie d’objectifs précis, d’un calendrier et d’une évaluation des résultats. Elle doit construire une force professionnelle, disciplinée, correctement équipée et placée sous une chaîne de commandement claire, au service de la République.
Cette réforme exige un recrutement rigoureux, une formation continue, une rémunération régulière et des conditions de vie dignes pour les militaires et leurs familles. Elle suppose également de fiabiliser les effectifs, de contrôler les dépenses et les approvisionnements, et de sanctionner les détournements qui privent les soldats des moyens nécessaires à leur mission.
Le renseignement, les communications, la logistique et l’évacuation médicale doivent recevoir une attention prioritaire. Une armée ne devient pas efficace par les seules annonces d’acquisition de matériel : elle doit pouvoir anticiper les menaces, coordonner ses unités et soutenir durablement ses opérations.
La protection des civils doit être au cœur de sa doctrine et de sa formation. Les exactions doivent faire l’objet d’enquêtes et de sanctions, dans le respect des procédures. La confiance entre les forces de défense et les populations constitue une condition essentielle de la sécurité nationale.
Il faut également rompre avec les arrangements qui permettraient aux groupes armés de conserver leurs réseaux de commandement au sein des institutions. Tout processus de désarmement et de réinsertion doit comporter une vérification individuelle rigoureuse et respecter les exigences de justice. La rébellion ne doit plus devenir un raccourci vers les grades, les responsabilités ou l’impunité.
Cette transformation doit s’inscrire dans une politique cohérente associant l’armée, la police, la justice et l’administration territoriale. Le retour de l’État doit signifier, pour les habitants, une sécurité durable et des services publics effectifs.
Sauver l’unité du Congo exige deux engagements inséparables : refuser la conquête du pouvoir par les armes et réformer les institutions chargées de défendre la Nation.
Rassembler le pays sans confisquer le patriotisme
La défense nationale exige également de reconnaître pleinement la place de l’opposition non armée. Un citoyen peut critiquer Félix Tshisekedi et refuser catégoriquement la rébellion. Assimiler ces deux positions affaiblirait le rassemblement nécessaire à la défense du pays.
L’ouverture politique, la lutte contre la corruption et la redevabilité renforcent la souveraineté : elles donnent aux citoyens des raisons concrètes de faire confiance aux institutions.
Il faut aussi rejeter les représentations qui opposeraient un Est prétendument acquis à la rébellion à un Ouest naturellement attaché au pouvoir. Les populations du Kivu ne se confondent pas avec les groupes armés qui contrôlent leurs territoires. Leur langue, leur origine ou leur lieu de résidence ne déterminent aucune allégeance politique.
L’Est du Congo appartient pleinement à la communauté nationale. Ses habitants ont droit à la même protection, à la même dignité et aux mêmes perspectives que tous les autres citoyens.
L’unité nationale se défend en protégeant l’égale citoyenneté de tous les Congolais.
La ligne de responsabilité est claire. Joseph Kabila doit répondre de la contradiction entre son avertissement contre la « soudanisation » et sa stratégie politico-militaire. Félix Tshisekedi doit construire une réponse nationale qui dépasse son propre camp et engager une réforme crédible de l’appareil de défense. Les partenaires internationaux doivent traduire leurs engagements en résultats vérifiables.
La RDC n’appartient à aucun de ses dirigeants. Ses provinces ne sont pas des monnaies de négociation, et ses habitants ne doivent pas payer de leur sécurité les ambitions de ceux qui prétendent les sauver.
On peut contester le pouvoir. On ne peut pas faire de la fragmentation du Congo un risque acceptable pour le conquérir.
Tribune d’Éric Kamba

