Après le conclave de Rome, qui a laissé un goût amer dans le chef des Congolais, et une battue diplomatique infructueuse à Bruxelles et à Paris, Moïse Katumbi n’a pas voulu donner sa langue au chat. Il a marqué sa présence en élevant la voix dans une interview accordée à Jeune Afrique, pour tenter de se trouver un rôle ou de se positionner. Mais son récent positionnement offre le spectacle désolant d’un opportunisme qui piétine les principes les plus élémentaires de la justice et de la cohérence républicaine. En se faisant aujourd’hui l’avocat d’un dialogue incluant Joseph Kabila et en tentant une équivalence morale absurde entre ce dernier et Félix Tshisekedi, l’ancien gouverneur du Katanga a franchi le Rubicon de la décence politique. De concert avec la C64 et l’ancien président de la République, ils scellent l’alliance indécente du blanchiment politique.
Le débat politique en RDC reste cristallisé ces deux derniers jours autour, notamment, des déclarations de Moïse Katumbi, leader d’Ensemble pour la République. Après une battue diplomatique infructueuse en Belgique et en France à la suite du conclave de Rome qui semble davantage avoir éloigné la C64 des franges importantes du peuple congolais, il a élevé la voix à travers Jeune Afrique pour ne pas se soustraire à l’attention des Congolais en surfant sur la récente prestation du président Félix Tshisekedi devant la diaspora congolaise en Russie.
L’occasion était aussi bien indiquée pour rappeler la quête de l’opposition, qui s’est instituée médiateur et qui projette d’aller à Goma, au Congo, pour y rencontrer Joseph Kabila, un Congolais, en perspective d’un éventuel dialogue inclusif. Mais, en mettant en perspective la volonté de révision constitutionnelle de Félix Tshisekedi et les dynamiques armées de l’est associées à Joseph Kabila, qui heurteraient toutes la Constitution, le discours de l’opposition soulève des questions fondamentales sur le plan juridique et diplomatique, illustrant le fossé qui sépare parfois la realpolitik des textes fondateurs de la République.
Un revirement doctrinal
Sur le plan strictement historique, il s’observe un revirement doctrinal de Moïse Katumbi. Il n’y a pas si longtemps, il qualifiait pourtant Joseph Kabila, encore président de la République, d’« incarnation du mal ». À l’époque, l’ancien gouverneur du Katanga ne mâchait pas ses mots : il accusait Kabila d’avoir trahi la Constitution et le peuple congolais, d’avoir ensanglanté l’est, notamment à Beni, et orchestré les massacres dans les deux Kasai. Il y a plus. Il était le premier à s’interroger publiquement sur la nationalité même de Joseph Kabila, demandant avec quelles pièces d’identité il était entré en RDC, en provenance de la Tanzanie. Ses nombreuses vidéos existent à cet effet.
En plus, il n’avait pas manqué de s’appuyer sur les révélations de médias internationaux, notamment Bloomberg, pour dénoncer le pillage en règle des ressources du pays par le clan Kabila. Toutefois, ce passif, étayé par divers rapports financiers internationaux, pose la question de la responsabilité et des réparations économiques et civiles dues à l’État. Curieusement, c’est un sujet omis par les partisans d’une réconciliation sans conditions préalables.
Une interprétation erronée de l’article 64 de la Constitution
C’est sur le terrain du droit constitutionnel que la position de Moïse Katumbi suscite les plus sérieuses réserves. En tentant d’établir une équivalence morale entre l’initiative de révision constitutionnelle ou de son changement portée par Félix Tshisekedi et le recours aux armes pour contester le pouvoir, le discours du président d’Ensemble, voire de l’opposition, achoppe sur une interprétation erronée de l’article 64 de la Loi fondamentale.
Cet article repose sur deux piliers juridiques distincts et complémentaires, dont le texte ne souffre aucune ambiguïté : 1. L’alinéa 1er dispose que : « Tout Congolais a le devoir de faire échec à quiconque prend le pouvoir par la force ou l’exerce en violation des dispositions de la présente Constitution. » Il s’agit d’un mécanisme de sauvegarde de l’ordre républicain, et non d’un chèque en blanc pour l’insurrection ; 2. L’alinéa 2 précise de manière restrictive et impérative que : « Toute tentative de renversement du régime constitutionnel constitue une infraction imprescriptible contre la nation et l’État. Elle est punie conformément à la loi. »
Dès lors, l’analyse juridique formelle impose de dissocier les démarches. D’un côté, le recours à la rébellion armée — s’appuyant, de surcroît, sur des puissances étrangères qui agressent le Congo — constitue une violation flagrante et caractérisée du second alinéa de l’article 64, créant une infraction imprescriptible. De l’autre, la proposition d’une loi référendaire pour modifier ou changer la Constitution, bien que politiquement contestée, s’inscrit dans le cadre des procédures légales de consultation prévues par les textes. Confondre une démarche procédurale publique et le choix des armes affaiblit la rigueur de l’analyse juridique. Et jusque-là, l’opposition n’a jamais indiqué quelles dispositions constitutionnelles, légales ; même réglementaires, ont été violées par la majorité ou le gouvernement en rapport avec la Loi Ngondakoy qui vient d’être votée en seconde lecture au Parlement. Elle n’a jamais aussi démontré, faits et dispositions constitutionnelles à l’appui, que Félix Tshisekedi a pris le pouvoir par la force et qu’il l’exerce en violation de la Constitution en vigueur. Cela même s’il lui est arrivé de déclarer qu’il ne l’aime pas.
Doha : Kinshasa exerce ses compétences régaliennes exclusives
Cette approximation sur le plan juridique se double d’une mauvaise lecture du contexte diplomatique international. L’opposition reproche régulièrement au gouvernement de Kinshasa de maintenir des discussions avec les mouvements armés dans des cadres intermédiaires (comme à Doha ou Nairobi), tout en l’interdisant aux autres acteurs politiques. L’ancien gouverneur du Katanga l’a évoqué dans son interview à Jeune Afrique.
Cependant, cette critique omet la nature institutionnelle et régalienne des négociations. Le processus de Doha s’inscrit dans la continuité directe du processus de Nairobi, visant exclusivement le désarmement des mouvements locaux.
Ce volet technique est strictement articulé avec le processus de Luanda, qui traitait de l’agression extérieure et qui a chaviré le 14 décembre du fait du président rwandais Paul Kagame qui avait tourné en bourrique ses homologues angolais et congolais. Ce dernier a culminé avec la signature des Accords de Washington pour la paix et la prospérité, entérinés le 4 décembre 2025 à l’Institut Donald J. Trump pour la Paix par les présidents Félix Tshisekedi, Paul Kagame et Donald Trump. Et les clauses fondamentales de cet accord historique lient les parties selon des axes précis : 1. Le respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale ; 2. Le retrait obligatoire et total des forces rwandaises (RDF) et la fin du soutien aux mouvements terroristes comme le M23 sous un calendrier strict de vérification ; 3. L’engagement de la RDC à neutraliser complètement les forces négatives, notamment les Forces Démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) ; 4. Le Cadre d’intégration économique régionale (CIER), une initiative bilatérale visant à pacifier la région par le développement du commerce transfrontalier, la transparence dans la gestion des ressources naturelles et un partenariat stratégique avec le secteur privé américain, notamment sur les minerais critiques.
En agissant dans ce cadre, le gouvernement congolais exerce ses compétences régaliennes exclusives en matière de défense, de sécurité et de diplomatie. Les initiatives privées ou partisanes d’acteurs de l’opposition ne peuvent se prévaloir des mêmes prérogatives d’État.
En définitive, le plaidoyer de Moïse Katumbi met en lumière les tensions permanentes entre la recherche d’un compromis politique global et la stricte application des principes juridiques. En relativisant la gravité de l’infraction constitutionnelle liée aux armes au nom d’un dialogue inclusif, la classe politique court le risque d’institutionnaliser l’impunité et de fragiliser, à long terme, l’autorité de l’État de droit en RDC.
Moïse Musangana

