Alors que la coalition C64 revendique défendre la Constitution et parler au nom du peuple congolais, les révélations autour de la rencontre de Bujumbura dont elle a donné sa version dans une conférence de presse donnée jeudi 8 juillet à Kinshasa, son discours sur la guerre dans l’Est et sa lecture de la crise congolaise soulèvent de nombreuses interrogations. Entre revendications politiques, remise en cause des institutions et silence, voire falsification, sur certains déterminants historiques du conflit, l’opposition expose des contradictions qui fragilisent la cohérence de son projet. Elle s’inscrit dans la dynamique de la « congolisation » de la crise prônée par les prélats catholiques, contrairement aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, dont la 2773, et autres rapports de l’ONU, ainsi que d’autres organisations internationales crédibles pour tirer d’affaire le Rwanda, pays agresseur, et ses supplétifs de l’AFC-M23. Ce, en conviant même le peuple congolais, en violation de l’article 64 dont elle se prévaut, à sa marche du 22 juillet portant démission du président de la République en plein exercice de son mandat constitutionnel, alors qu’à l’instar de la CENCO-ECC après le carnage de Goma, ses membres se sont abstenus d’aller consoler les réfugiés congolais parqués dans des camps de fortune au Burundi. De quel peuple parle-t-on ?
À écouter ses principaux dirigeants lors de la conférence de presse tenue à Kinshasa jeudi 8 juillet, la coalition C64 se présente comme le dernier rempart contre le projet de changement de la Constitution. Son discours est construit autour de la défense de la démocratie, de l’État de droit et du peuple congolais. Pourtant, à mesure que les contours de la rencontre de Bujumbura se précisent, une autre lecture de cette séquence politique s’impose.
Les informations qui filtrent des échanges avec le président burundais, président en exercice de l’Union africaine, dont les opposants ont donné leur version, montrent que la Constitution n’aurait pas été l’unique sujet abordé. Selon plusieurs indiscrétions, certaines composantes de la coalition auraient également évoqué des revendications relatives à une participation aux institutions dans le cadre d’un éventuel élargissement de la gouvernance, dont le dialogue serait le passage obligé. Plus révélateur encore, ces demandes n’auraient pas fait l’objet d’une position uniforme au sein de la plateforme.
Cette réalité contraste avec le discours affiché devant l’opinion publique. Elle donne le sentiment d’une opposition dont les priorités varient selon les interlocuteurs et les circonstances, au risque de brouiller son propre message. En effet, alors que Jean-Marc Kabund avait plaidé pour l’abandon des charges à l’endroit de l’ancien président de la République qui doit être éligible au dialogue, de même que ses alliées de l’AFC-M23, Martin Fayulu ne s’est pas empêché d’évoquer une certaine rébellion.
Le choix même de Bujumbura n’est pas anodin
La coalition savait parfaitement que son interlocuteur n’était autre que le président burundais, proche de Kinshasa et président en exercice de l’Union africaine. Ce déplacement pouvait difficilement se limiter à une simple dénonciation du projet constitutionnel congolais. Ceci d’autant que leur hôte, engagé vivement aux côtés de la RDC, est au cœur de la crise qui sévit dans les Grands Lacs depuis trois décennies et en connaît les agendas qui menacent aussi son pays, le Burundi.
Ainsi, les indiscrétions évoquant un cahier de revendications dépassant largement la question de la Constitution nourrissent aujourd’hui le débat. Cette réalité laisse apparaître une opposition davantage préoccupée par son positionnement dans le jeu institutionnel que par le seul combat de principe qu’elle revendique publiquement.
La politique congolaise a souvent été marquée par ces négociations parallèles où la dénonciation publique cohabite avec des discussions discrètes sur le partage des responsabilités. Beaucoup y voient l’une des causes récurrentes de la fragilité des oppositions successives.
Le récit de la « crise systémique » confronté aux faits
La C64 affirme que « l’on ne sauvera pas la République démocratique du Congo en traitant uniquement les conséquences de la crise tout en refusant d’en affronter les causes profondes ». C’est vraiment un narratif emprunté à l’agresseur. Selon elle, la guerre dans l’Est ne serait que la conséquence d’une crise systémique mêlant gouvernance, sécurité, légitimité institutionnelle et tensions constitutionnelles.
Elle soutient également que les processus de Nairobi, de Luanda, de Doha et de Washington auraient échoué parce qu’ils auraient privilégié les dimensions militaires et diplomatiques sans traiter les causes politiques internes. À cette analyse, la coalition ajoute que le projet de révision de la Constitution ouvrirait un nouveau front politique alors que le pays est confronté à la guerre.
Cette démonstration présente toutefois une faiblesse majeure : elle tend à faire porter l’essentiel de la responsabilité de la crise actuelle sur le pouvoir en place, en minimisant des facteurs historiques qui remontent à plusieurs décennies.
La guerre de prédation qui frappe l’Est de la RDC n’a pas commencé avec l’avènement de Félix Tshisekedi à la magistrature suprême en 2019. Elle trouve son origine dans les conflits régionaux déclenchés à partir de la fin des années 1990, avec l’entrée des troupes de l’AFDL soutenues notamment par le Rwanda et l’Ouganda, l’installation progressive de réseaux d’influence étrangers et la succession de mouvements rebelles instigués par Kigali, depuis l’AFDL à l’AFC-M23 en passant notamment par le RCD, dont l’un des sociétaires de la C64, en l’occurrence Delly Sesanga, a fait partie avant de rejoindre le MLC. A la solde du président rwandais Paul Kagame, ces différentes rébellions ont comme mérite la déstabilisation profonde du Congo, plus particulièrement ses institutions sécuritaires congolaises.
Donc, attribuer aujourd’hui cette crise à la seule gouvernance actuelle revient à ignorer sciemment ou à passer sous silence une réalité largement documentée par l’histoire contemporaine du pays et par de nombreux rapports internationaux.
Peut-on mettre fin à la guerre par un dialogue politique ?
Le cœur du raisonnement de la C64 repose sur l’idée qu’une solution politique interne permettrait de résoudre durablement la crise. Cette hypothèse suscite pourtant quelques interrogations fondamentales : comment une réunion entre Congolais, dont certains sont à la solde du Rwanda et exécutent à la lettre son agenda bien connu, pourrait contraindre ce pays agresseur à lever ses mesures défensives, autrement dit, à retirer son armée de la RDC ? Comment les décisions prises par ce forum pourraient s’imposer à Kigali qui n’y prendra pas part officiellement, alors que les leaders de la C64 constatent allégrement que les processus de Nairobi, de Luanda, de Doha et de Washington, impulsés par l’Union africaine, les USA, le Qatar, voire par les Nations unies qui ont pris certaines résolutions à cet effet, auraient échoué ? Par quelle magie, le dialogue présidé par la CENCO-ECC va venir à bout des autorités rwandaises, dont le président Paul Kagame, qui semblent faire fi des sanctions américaines et crient à tue-tête qu’elles ne vont pas lâcher Goma et Bukavu ? Bien au contraire, elles nourrissent des velléités de mettre la main sur l’ex-Katanga, l’ex-province Orientale et ainsi de suite. C’est un véritable conte de fée made in C64.
Pour cette raison sans doute, le président Félix Tshisekedi a, lors de sa récente conférence de presse, lancé un défi clair à ses contradicteurs : « Qu’ils apportent une seule garantie démontrant qu’un dialogue politique entre acteurs congolais convaincrait immédiatement le Rwanda de renoncer à ses ambitions sécuritaires, économiques et stratégiques en République Démocratique du Congo, ainsi que de retirer son soutien aux groupes armés opérant sur le territoire national ». Jusqu’à présent, aucune réponse concrète n’a été apportée à cette question. C’est cette démonstration implacable à même de convaincre non seulement le président de la République, mais aussi le peuple congolais dans sa quasi-majorité, ainsi que la communauté internationale, que la C64 se devait de produire en lieu et place des menaces, via une marche « pacifique » projetée pour le 22 juillet, afin de contraindre le chef de l’Etat en plein exercice de son mandat constitutionnel à démissionner, ce qui va à l’encontre même de l’article 64 de la Constitution dont elle se prévaut.
Comble de tout, la C64 note que la marche, dont question, vise à dire NON au « coup d’État constitutionnel », infraction inconnue du droit positif congolais et pour laquelle ses membres sont incapables de motiver la plainte qui devait être déposée contre le président Félix Tshisekedi le 09 juin devant les instances judiciaires. De la sorte, le dépôt de la plainte semble être reporté sine die.
Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, la C64 accuse le président de la République d’opérer un « coup d’Etat constitutionnel » sans indiquer les dispositions constitutionnelles violées à ce jour. Est-ce la raison pour laquelle ses membres n’ont pas évoqué dans leur déclaration le retrait de la loi référendaire dans la mesure où la procédure qui y a conduit est régulière et conforme à la Constitution ? Aussi, sur base de la séparation du pouvoir, le président de la République ne jouit d’aucune prérogative lui permettant de retirer du circuit un texte adopté régulièrement par le Parlement et lui transmis pour promulgation, et surtout après avis conforme de la Cour constitutionnelle.
Il va donc sans dire que même si les difficultés internes existent, elles n’effacent pas pour autant la dimension régionale du conflit. Les convoitises autour des ressources naturelles, les enjeux géopolitiques et les accusations répétées visant le soutien extérieur apporté à l’AFC/M23 demeurent des variables majeures que le seul dialogue politique interne ne suffirait probablement pas à neutraliser.
Une crise de légitimité ?
La coalition évoque également une prétendue crise de légitimité des institutions. Cette affirmation demeure contestable. Les institutions actuellement en place sont issues des élections organisées en décembre 2023 conformément au cadre constitutionnel en vigueur ; élections auxquelles ont participé Martin Fayulu après avoir laissé sur le bord de la route ses partisans de l’ECIDE et de LAMUKA. Delly Sesanga et Augustin Matata y ont aussi participé en soutenant officiellement et publiquement la candidature de Moïse Katumbi. Les contestations électorales relèvent donc du fonctionnement normal d’une démocratie, mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à conclure à une absence de légitimité de l’ensemble des institutions de la République.
Par ailleurs, certaines figures aujourd’hui engagées au sein de la C64 ont longtemps exercé d’importantes responsabilités dans les institutions ou appartenu à la majorité présidentielle lors des précédentes législatures. D’autres ont même soutenu la candidature du président Félix Tshisekedi bien auparavant. C’est cela le sens même la dynamique de la démocratie. A n’en point douter, cette évolution politique alimente cependant le débat sur la cohérence de leur remise en cause actuelle du système institutionnel.
S’agissant enfin de la Constitution, son éventuelle révision est un mécanisme prévu par la Loi fondamentale elle-même. Le débat sur son opportunité est parfaitement légitime. En revanche, prétendre qu’un groupe politique pourrait, à lui seul, interdire toute réflexion sur cette question relève davantage du rapport de force politique que d’un argument juridique.
Les oubliés du discours
Une autre contradiction apparaît dans la posture adoptée par la coalition. Alors qu’elle affirme agir au nom du peuple, les victimes directes de la guerre semblent rarement occuper le centre de son discours. Les milliers de déplacés, les réfugiés, les familles endeuillées et les populations vivant sous la menace permanente des groupes armés restent largement absents des initiatives politiques mises en avant. Aucune manifestation n’a jamais été organisée contre le Rwanda, incontestablement agresseur du Congo, ni contre ses pantins de l’AFC-M23. Est-ce une façon de dire que cette guerre leur sert de levier pour leur existence ou participe de leur fonds de commerce ?
Nombre d’observateurs s’interrogent ainsi notamment sur l’absence de gestes symboliques envers ces populations lors des déplacements effectués dans la région. La comparaison est régulièrement faite avec certaines initiatives antérieures, entre autres celles menées à Goma par la CENCO-ECC après l’occupation de cette ville les forces rwandaises et leurs supplétifs de l’AFC-M23, qui avaient déjà suscité des critiques pour avoir privilégié les consultations politiques au détriment des rencontres avec les victimes.
Et une opposition qui revendique parler au nom du peuple est nécessairement attendue sur sa capacité à porter d’abord la voix des populations les plus durement touchées par la guerre.
La cohérence, première condition de la crédibilité
Une démocratie a besoin d’une opposition forte. Mais elle a surtout besoin d’une opposition cohérente. Les révélations entourant la rencontre de Bujumbura, les ambiguïtés sur les véritables revendications portées par la C64, son interprétation des causes profondes de la guerre et sa remise en cause de la légitimité des institutions nourrissent aujourd’hui un débat de fond sur la crédibilité de son projet.
En voulant faire de la crise congolaise une simple conséquence de la gouvernance actuelle, la coalition prend le risque de minimiser des responsabilités historiques et des facteurs géopolitiques pourtant largement documentés. Elle expose ainsi une contradiction majeure : vouloir apparaître comme le défenseur de la Nation tout en développant un récit qui tend à reléguer au second plan les causes externes de l’instabilité qui frappe l’Est du pays depuis près de trois décennies.
Au final, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si la Constitution doit ou non évoluer. Elle est de déterminer si ceux qui prétendent incarner l’alternative politique disposent d’une vision suffisamment cohérente pour convaincre qu’ils placent réellement l’intérêt supérieur de la République Démocratique du Congo au-dessus des calculs partisans.
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