Les récentes déclarations de Jean-Marc Kabund et de Martin Fayulu plaidant pour un dialogue national incluant Joseph Kabila soulèvent une interrogation fondamentale : la République démocratique du Congo serait-elle incapable d’avancer sans l’ancien Président ? À écouter certains responsables politiques, on pourrait croire que l’avenir du Congo dépend du retour de Joseph Kabila à la table des négociations. Cette idée constitue, selon moi, une profonde erreur politique et une véritable offense à l’intelligence du peuple congolais. Elle revient à faire croire que près de cent millions de Congolais seraient incapables de produire une nouvelle génération de dirigeants et que le destin de la Nation resterait lié à un seul homme. Une telle vision est contraire aux principes mêmes de la démocratie.
Le Congo est plus grand que ses anciens dirigeants
Aucune démocratie moderne ne peut se construire autour de l’idée qu’un ancien chef d’État est indispensable à la survie de la République.
Les institutions doivent être plus fortes que les individus. Les dirigeants passent, mais l’État demeure.
Soutenir qu’aucun dialogue n’est possible sans Joseph Kabila revient à nier les capacités du peuple congolais, de ses institutions et de ses forces politiques à construire l’avenir sans dépendre des figures du passé.
Dialogue ne signifie pas impunité
Personne ne conteste que la RDC ait besoin d’un dialogue national pour renforcer sa cohésion.
Mais un dialogue politique ne peut pas devenir un mécanisme permettant d’échapper aux exigences de la justice.
Joseph Kabila fait aujourd’hui l’objet de procédures et d’accusations particulièrement graves de la part des autorités congolaises. Des sanctions américaines visent également certaines personnes de son entourage politique et sécuritaire, dans un contexte de préoccupations liées à la stabilité de la RDC. Dans un État de droit, ces questions relèvent d’abord de la justice et des institutions compétentes.
On ne construit pas une paix durable en suspendant le principe de responsabilité.
Dix-huit années de gouvernance appellent d’abord un bilan
Avant de réclamer le retour politique de Joseph Kabila, une autre question mérite d’être posée :
Quel bilan les Congolais tirent-ils de ses dix-huit années au pouvoir ?
Cette période a été marquée par de nombreuses critiques concernant la gouvernance publique, la corruption, la faiblesse des institutions, la gestion des ressources minières, la pauvreté persistante malgré l’immense richesse du pays et l’insécurité chronique dans l’Est.
Ces interrogations ne peuvent être balayées au nom d’un prétendu réalisme politique.
La première exigence devrait être la vérité, la transparence et, le cas échéant, la reddition des comptes.
Les faux opposants existent-ils ?
Lorsqu’un responsable politique qui se présente comme opposant consacre davantage son énergie à défendre le retour d’un ancien régime qu’à proposer une alternative crédible pour le pays, les Congolais sont en droit de s’interroger.
L’opposition démocratique a pour vocation de défendre les intérêts de la Nation, de contrôler l’action du pouvoir et de proposer un projet politique différent.
Elle ne devrait pas avoir pour objectif principal de réhabiliter des dirigeants dont le bilan demeure profondément controversé.
C’est pourquoi certains citoyens qualifient ce type d’attitude d’« opposition de circonstance » ou d’« opposition alimentaire », estimant que certaines prises de position servent davantage des intérêts politiques particuliers que l’intérêt général. Chacun est libre de porter cette appréciation dans le débat public, mais le véritable critère reste la cohérence entre le discours et les actes.
Quel message envoie-t-on aux générations futures ?
Inviter systématiquement d’anciens dirigeants ou des acteurs associés aux crises nationales à chaque dialogue politique entretient une culture de l’impunité.
Quel signal adresse-t-on aux futurs responsables ?
Qu’après chaque crise, chacun finira autour d’une table de négociation, quelles que soient les conséquences de ses actes.
La RDC doit rompre avec cette logique.
Une République forte récompense le respect des institutions, non la capacité à imposer un rapport de force politique.
Si Joseph Kabila souhaite revenir…
Comme tout citoyen, Joseph Kabila bénéficie de la présomption d’innocence et des garanties d’un procès équitable.
Mais si son retour devait intervenir dans la vie publique, il devrait d’abord s’inscrire dans le respect de l’État de droit.
Cela implique notamment : laisser la justice suivre son cours, sans interférence politique ; faire toute la lumière sur la gestion des ressources publiques durant les dix-huit années de son pouvoir ; établir les responsabilités, s’il y a lieu, conformément aux décisions des juridictions compétentes ; récupérer, le cas échéant, les biens ou ressources dont la justice établirait qu’ils appartiennent à l’État congolais.
La réconciliation véritable ne peut être durable que lorsqu’elle repose sur la vérité, la justice et la responsabilité.
Le Congo n’a pas besoin d’hommes providentiels
Le véritable défi de la RDC n’est pas de faire revenir les anciens dirigeants.
Le véritable défi consiste à bâtir des institutions solides, une justice indépendante, une administration efficace et une nouvelle classe politique capable de servir la Nation avant les intérêts individuels.
Le Congo ne manque ni de compétences ni de patriotes.
Il manque surtout d’une culture politique qui place enfin la République au-dessus des personnes.
L’avenir du Congo ne s’écrira pas dans la nostalgie des anciens régimes.
Il s’écrira lorsque les Congolais comprendront qu’aucun homme, aussi puissant ait-il été, n’est indispensable au destin de la Nation.
La République démocratique du Congo mérite mieux que le recyclage permanent de ses crises et de ses élites politiques.
Elle mérite enfin un État où la justice précède la politique, où les institutions sont plus fortes que les individus et où le peuple n’est plus condamné à croire que son avenir dépend d’un seul homme.
Éric Kamba
Géostratège | Analyste des relations internationales | Chercheur en politiques publiques

