Le communiqué de Sauvons la RDC, publié lundi 31 août, largement relayé, n’est pas une lecture de l’allocution du 27 août. C’est un acte d’accusation écrit d’avance, collé après coup sur un discours que le mouvement n’a pas daigné affronter pièce par pièce. On y trouve de la solennité, de l’indignation, de l’article 64. On n’y trouve presque aucune citation fidèle de l’allocution présidentielle. C’est déjà tout le problème. La méthode est connue. On réclame le dialogue pendant des mois. Le Chef de l’État l’annonce. On déclare alors que ce n’est « pas un dialogue », que c’est un « non-événement », un « monologue », un « stratagème » de troisième mandat, et que, s’il « s’obstine à en empêcher la tenue » (alors même qu’il vient de la convoquer), le peuple devra « le contraindre à la sortie ». Autrement dit : s’il ne fait pas le dialogue tel que nous l’avons rédigé, il n’a rien fait ; et s’il a fait autre chose que notre canevas, il doit partir. Ce n’est plus une condition de sincérité. C’est un piège logique. Ce qu’ils affirment, et ce que leurs propres phrases défont.
Premier paradoxe. Sauvons la RDC soutient que Félix Tshisekedi « décide seul avec qui, où, comment, sur quoi et jusqu’où les Congolais seraient autorisés à discuter ». Or, le même texte exige, parmi ses « sept conditions incontournables », que les termes de référence et l’ordre du jour soient « définis de manière consensuelle par les parties ».
Traduction : ils reprochent au Président de fixer un cadre, puis ils en fixent un autre, le leur, déclaré non négociable. On ne peut pas crier à la confiscation unilatérale tout en publiant un cahier des charges que l’autre camp devrait signer les yeux fermés. Qui écrit les règles, dans leur esprit ? Eux. Qui n’aurait pas le droit de les écrire ? Lui. Ce n’est pas un principe. C’est une lutte pour le stylo.
Deuxième paradoxe. Ils proclament que la crise « n’est pas davantage exclusivement sécuritaire et ne saurait se résumer à une agression étrangère ». Fort bien. L’allocution du 27 août le dit aussi, et plus tôt qu’eux : fragilités internes, partage du pouvoir plutôt que consolidation de l’État, processus d’élites, absence d’obligation de résultat, conflits fonciers et coutumiers, tensions communautaires, inégalités, État absent, justice, sécurité, service du citoyen.
Mais deux pages plus loin, le même communiqué de Sauvons le Congo pose comme évidence qu’« on ne peut pas sérieusement vouloir d’un dialogue pour la paix, et en exclure ceux avec qui on est en guerre ». Le tour de passe-passe est là. D’un côté, on nie que le cœur du mal soit l’agression. De l’autre, on exige que la table de refondation nationale s’ouvre à ceux qui portent la guerre contre la République. On ne peut pas, dans le même souffle, relativiser l’occupation et en faire le critère d’« inclusivité ».
Troisième paradoxe. Ils disent vouloir « un dialogue national, souverain, inclusif et sans exclusive », « ouvert à l’examen, sans tabou, de toutes les dimensions » de la crise. Puis ils menacent de l’article 64 et d’une « contrainte à la sortie » du Président.
Un mouvement qui invoque la Constitution pour exiger le respect de l’échéance de 2028 ne peut, dans le paragraphe suivant, transformer cette même Constitution en instrument de destitution extra-électorale parce que le format du dialogue ne lui convient pas. L’article 64 n’est pas une clause de confort politique. En faire le levier d’un « avec lui ou sans lui » au lendemain d’une convocation officielle du 27 août, c’est avouer que l’objectif n’était pas le Dialogue. C’était le rapport de force.
Quatrième paradoxe. Ils accusent le Chef de l’État d’écarter « ceux qui travaillent à rendre possible » le dialogue, notamment les évêques de la CENCO et de l’ECC, réduits selon eux à une « caution morale ». Or, l’allocution dit le contraire, noir sur blanc : les confessions religieuses seront représentées au sein de la Commission préparatoire et contribueront, « par leur autorité morale, leur expérience et leur proximité avec les populations, à instaurer la confiance et à favoriser le consensus ».
On peut juger cette place insuffisante. On ne peut pas écrire qu’elle n’existe pas. Inventer une « marginalisation » pour mieux réclamer ensuite le rôle de médiateur-facilitateur unique, c’est moins défendre les Églises que les enrôler dans un rapport de force partisan.
Cinquième paradoxe, le plus révélateur. Sauvons la RDC affirme n’être « dupe ni de la solennité du décor, ni du ton employé ». Soit. Mais le même mouvement qui fustige le « verbe sans contenu » refuse d’entrer dans le contenu réel : consultations provinciales, document de synthèse nationale, Pacte, matrice publique, mécanisme de suivi, rapports périodiques, trois mois, continuité des institutions jusqu’au terme constitutionnel.
On raille le discours pour son habillage, puis on élude l’architecture. C’est la critique la plus commode qui soit : celle qui ne se mesure jamais au texte.
Rejeter les accusations, une à une, par le discours lui-même
« Il choisit seul les participants, les règles et les sujets. »
Faux au regard de ce qui a été annoncé. Le processus s’ouvre dans les 26 provinces. Il associe populations, autorités locales, députés et sénateurs élus de la province, entités décentralisées, partis de la majorité et de l’opposition, société civile, coutumiers, confessions, milieux professionnels, universitaires, femmes, jeunes, travailleurs, personnes vulnérables, diaspora. Les assises de Kinshasa ne sont pas le point de départ : elles sont l’aboutissement d’une parole recueillie. Nul n’est exclu pour ses opinions, ses critiques, son parti, son origine, sa langue, son ethnie ou sa religion. Ce que le Président refuse (et qu’il a le devoir de refuser), ce n’est pas la contradiction, mais bien la conversion de l’arme en titre de participation. Doha demeure le (seul) cadre pour l’AFC/M23. Le Dialogue national ne s’y substitue pas. Appeler cela une « exclusion politique arbitraire », c’est baptiser « arbitraire » le principe républicain le plus élémentaire : on ne refonde pas l’État avec ceux qui le combattent les armes à la main.
« Diagnostic erroné : il réduit tout à l’agression ou au différend entre politiciens. »
C’est l’inverse. Le Chef de l’État a précisément refusé cette réduction. Il a nommé soixante-six ans de fragilités, l’échec des partages de pouvoir, l’éloignement des élites, la confusion entre signature et action, le sort des victimes sommées de pardonner trop tôt. Il a ensuite (et ce n’est pas une « illusion ») rappelé qu’interroger nos erreurs n’absout pas l’agresseur. Les deux plans coexistent dans le texte. Sauvons la RDC fait semblant qu’un seul existe, pour mieux accuser un « faux diagnostic ». On ne corrige pas un discours en en arrachant la moitié.
« On ne peut appeler à la cohésion tout en bombardant des civils, en arrêtant arbitrairement, en condamnant à mort sans procès équitable. »
Ces charges sont lancées sans preuves, sans fait nommé, sans distinction entre opérations contre des groupes armés et prétendue politique d’extermination. Un communiqué qui se targue d’exiger la vérité devrait commencer par la pratiquer. L’allocution, elle, rend hommage aux FARDC, à la Police, aux services et aux Wazalendo « dans le respect de la loi ». Elle annonce des mesures de confiance et de décrispation politique, « dans le strict respect de la séparation des pouvoirs », en préservant l’indépendance de la justice, les droits des victimes et les impératifs de sécurité nationale. Elle ouvre même la voie au retour de compatriotes « tenus en marge ». On peut juger ces garanties insuffisantes. On ne peut pas écrire qu’elles sont absentes, puis transformer l’absence inventée en preuve de dictature.
« Il soustrait au débat la démocratie, les droits humains, la légitimité des institutions, la gouvernance. »
Lisez l’allocution ! Le Dialogue est explicitement orienté vers les causes de l’insécurité, les conflits fonciers, les tensions communautaires, les insuffisances administratives, les inégalités, les obstacles au développement et les réformes nécessaires. Il parle du rapport de l’État au territoire, à la justice, à la sécurité, à la responsabilité publique et au service du citoyen. Il parle d’une République où nul n’aura à prendre les armes pour être entendu, où l’ethnie ne sera ni privilège ni motif d’exclusion, où la justice ne sera pas l’apanage des puissants. Affirmer que ces questions sont « soustraites » n’est pas une critique. C’est un déni de texte !
« Il s’arroge le droit exclusif de maîtriser le processus, d’en être le destinataire ultime, de décider des résolutions. »
Le Président institue un Comité d’organisation, puis une Commission préparatoire, puis des organes du Dialogue. Les conclusions du Pacte seront réparties selon les compétences constitutionnelles : décisions présidentielles, actions gouvernementales à échéances et moyens, réformes transmises au Parlement. Une matrice publique nommera l’institution responsable, le calendrier et les résultats attendus. Un mécanisme national de suivi publiera des rapports périodiques. Chaque Congolais devra pouvoir savoir ce qui a été exécuté, ce qui reste et quelles difficultés demeurent. Voilà exactement l’inverse d’un caprice discret. Sauvons la RDC réclame un « mécanisme indépendant et contraignant de garantie, de suivi et de mise en œuvre ». Le discours du 27 août en pose un. Le communiqué de ce mouvement fait comme s’il n’existait pas, pour pouvoir conclure qu’« aucune des sept conditions n’a été rencontrée ». Cette phrase est fausse ! Elle est même le cœur de l’escamotage.
« Stratagème pour contourner les verrous constitutionnels et ouvrir un troisième mandat. »
Accusation grave. Preuve : nulle. L’allocution verrouille le contraire : pas de suspension des institutions ; exercice plein des prérogatives jusqu’au terme constitutionnel des mandats ; le Dialogue n’est pas un moyen de remettre en cause le choix des urnes. Soupçonner un troisième mandat là où le texte de l’allocution ne le mentionne pas, mais maintient l’échéance des mandats en cours, c’est remplacer la lecture par le procès d’intention. On a le droit de militer contre toute révision ou réforme constitutionnelle, mais on n’a pas le droit d’inventer dans la bouche du Président une phrase qu’il n’a pas prononcée, puis de menacer l’article 64 sur la base de cette invention.
« Grand-messe avec les fidèles, auto-nominations, figurants achetés. »
L’insulte ne supplée pas l’argument ! Comparer un processus provincial ouvert à l’opposition, aux Églises, à la société civile et à la diaspora à des « auto-nominations » de 2023, c’est une analogie polémique, pas une démonstration. Si Sauvons la RDC estime que la représentativité sera biaisée, qu’elle le prouve sur le décret à venir, la composition de la Commission, les clés provinciales. Tant qu’elle n’a pour seule pièce qu’un procès d’intention, elle parle d’elle-même plus que du cadre.
Le vrai désaccord, qu’ils n’osent pas formuler clairement
Sous le vocabulaire moral, la ligne est simple. Sauvons la RDC veut un dialogue « sans exclusive » avec « ceux avec qui on est en guerre ». Le Président veut un dialogue congolais pour refonder l’État, et laisse à Doha le traitement de l’AFC/M23. Tout le reste (monologue, simulacre, forfaiture, article 64) est l’emballage de ce désaccord.
On peut le tenir. Encore faut-il le tenir à visage découvert. Dire aux déplacés, aux territoires occupés, aux familles de soldats tombés, pourquoi la « souveraineté » du dialogue exigerait d’installer à Kinshasa ceux que le droit international désigne dans une entreprise d’occupation et de pillage. Tant que cette phrase n’est pas assumée, le communiqué du 31 août n’est pas un appel à sauver la RDC. C’est un ultimatum pour changer la nature de la table.
Le Président a proposé : diagnostic provincial d’abord ; peuple source du processus ; opposition associée ; Églises dans la préparation ; décrispation sous réserve de la justice et de la sécurité ; Doha pour les armes ; pas d’impunité pour les crimes imprescriptibles ; Pacte exécutoire ; suivi public ; institutions jusqu’au terme constitutionnel.
Sauvons la RDC a répondu : non-événement, monologue, troisième mandat, destituer. Entre une architecture et un anathème, le pays peut distinguer. Un mouvement qui se nomme Sauvons la RDC devrait commencer par sauver la discussion elle-même : citer le texte, marquer les désaccords réels, cesser de transformer chaque verrou républicain en preuve de forfaiture. Tant qu’il préfère l’article 64 au débat sur Doha, la participation populaire et la matrice d’exécution, il ne démontre pas que le Président Tshisekedi empêche le Dialogue. Il démontre qu’il ne veut que le sien.
Olivier Kasanda Katuala
Député national
PEP-AAAP, élu de Kinshasa/Lukunga

