Alors que les eaux se retirent, laissant derrière elles des cadavres ensevelis, des foyers disloqués et une capitale paralysée, la réalité s’impose avec une cruauté implacable : Kinshasa vit au rythme des catastrophes, mais ne s’y prépare toujours pas. Les inondations meurtrières des 5 et 6 avril, provoquées par le débordement de la rivière Ndjili, ont plongé la ville dans un chaos pourtant prévisible, tant les failles structurelles de son aménagement urbain, combinées — de l’avis même des Kinois — à l’inaction chronique de l’autorité urbaine, étaient connues de tous. Faut-il vraiment attendre que les morts s’amoncellent pour mobiliser des mesures d’urgence ? L’opération « point-à-temps » lancée par le gouverneur Daniel Bumba arrive comme un baume sur une plaie béante, mais ne répond qu’à l’immédiat. Ce drame, une fois encore, rappelle l’impérieuse nécessité d’une politique cohérente, anticipative et durable de gestion des risques. Kinshasa ne peut plus se permettre de survivre à chaque saison des pluies ; elle doit apprendre à vivre avec les défis climatiques à venir, en s’y préparant sérieusement. La transition vers une gouvernance urbaine résiliente ne relève plus du luxe administratif, mais d’une exigence vitale.
Des pluies diluviennes ont transformé la capitale congolaise en un vaste champ de ruines et de désolation. La rivière Ndjili, gonflée par des précipitations, est sortie brutalement de son lit, inondant des quartiers entiers, détruisant des maisons, emportant des vies. Kinshasa, ville de près de 15 millions d’habitants, s’est retrouvée littéralement coupée en deux samedi 5 et dimanche 6 avril, paralysée par la montée des eaux.
Les images sont saisissantes. Le boulevard Lumumba, axe stratégique reliant le centre-ville à l’aéroport international de Ndjili, impraticable. Entre le saut-de-mouton de Debonhomme et l’arrêt Abattoir, les rues sont transformées en rivières boueuses. Piétons aux pantalons retroussés, femmes en sous-vêtements, enfants sur les épaules… les scènes de détresse se succèdent. Des familles entières ont été contraintes de dormir à la belle étoile, leurs maigres effets entassés sur les trottoirs.
Les conséquences humaines sont dramatiques : au moins dix personnes ont perdu la vie, notamment à Mont-Ngafula, où l’effondrement d’un mur a enseveli six membres d’une même famille. À Kimwenza, à l’arrêt Pharmacie, à Mosango, d’autres morts ont été signalés. À Ngaliema, l’avenue du Tourisme a été bloquée par un éboulement à Kinsuka, rendant toute circulation impossible. En dehors même de la ville, la RN1, seule route qui relie Kinshasa à Matadi, a été coupée au niveau de Kasangulu.
L’ampleur du drame a conduit le ministre de l’Intérieur, Jacquemain Shabani Lukoo, à convoquer une réunion de crise dès le samedi 5 avril, aux côtés du gouverneur de la ville, Daniel Bumba Lubaki. Face à une situation qualifiée d’« alarmante », des mesures d’urgence ont été décidées. Le gouverneur a lancé l’opération « point-à-temps », destinée à colmater les nids-de-poule et réhabiliter les routes endommagées. Depuis, il sillonne inlassablement les communes touchées – Ngaliema, Kintambo, Kasavubu, N’djili, Matete – pour superviser les travaux, de jour comme de nuit.
Les premiers chantiers ont démarré : curage des caniveaux, réhabilitation des voiries, remise en état des collecteurs. Le pont N’djili, crucial pour la circulation vers l’aéroport et les provinces du Grand Bandundu, reste sous les eaux. Des dizaines de véhicules y sont coincés, les voyageurs ont raté leurs vols, et seule une poignée de piétons téméraires osent s’y aventurer. L’approvisionnement en eau est fortement perturbé. L’électricité manque dans plusieurs quartiers. Des stations-service servent désormais d’abris à des familles sinistrées.
« Ce sont des catastrophes naturelles, mais nous devons en tirer les leçons », a déclaré Daniel Bumba. Le gouverneur dénonce l’urbanisation anarchique et annonce des démolitions ciblées dans les zones interdites. Il s’est engagé à rétablir l’alimentation en eau dans les 14 communes touchées d’ici 72 heures.
Mais au-delà de la réponse immédiate, ce drame pose une question fondamentale : Kinshasa est-elle préparée à affronter des catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes ? En quelques années, la ville a connu des inondations à répétition, des érosions incontrôlées, des glissements de terrain meurtriers. À chaque épisode, le même cycle recommence : pleurs, indignation, promesses… et oubli.
Il est temps d’admettre que Kinshasa ne peut plus se contenter d’actions ponctuelles. Il faut repenser en profondeur la politique d’aménagement urbain, interdire toute construction en zones à risque, renforcer les systèmes de drainage, et surtout, mettre en place une vraie stratégie de gestion des risques climatiques. La survie même de la ville en dépend.
À l’heure où les eaux se retirent lentement, révélant les blessures profondes de la capitale, une vérité s’impose : Kinshasa ne peut plus reculer. Car chaque retard, chaque négligence, chaque silence coûte des vies.
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