En se réinstallant à Goma, en pleine zone d’occupation rebelle, Joseph Kabila ne signe pas un retour politique : il rejoue une vieille partition que l’histoire congolaise a déjà rejetée. Muet sur les exactions du M23, silencieux sur le rôle du Rwanda, mais prompt à accuser Kinshasa de tyrannie, l’ancien président tente de se redonner une stature dans un contexte où son nom reste associé aux compromissions, à la déstructuration de l’armée et à la prédation minière. À contretemps, déconnecté, il brandit une rhétorique martiale dont le pays ne veut plus. Car la République démocratique du Congo d’aujourd’hui n’est ni orpheline de leadership, ni en quête de revanche militaire. Elle est debout, rassemblée autour d’un président élu, portée par une population consciente que l’ennemi est extérieur. Dans cette bataille pour la souveraineté, les équivoques deviennent des trahisons. Et les vieux réflexes de putsch ne trouvent plus d’écho que dans l’imaginaire des hommes du passé.
Il est des retours qui relèvent de la nécessité historique, et d’autres qui sentent la manœuvre surannée. L’installation de Joseph Kabila à Goma, ville sous occupation du M23 soutenu par Kigali, entre clairement dans la seconde catégorie. Plus de six ans après avoir quitté le pouvoir, l’ancien chef de l’État congolais tente une réapparition spectaculaire dans une région en guerre. Mais à quoi répond cette démarche, sinon à une nostalgie de la conquête armée, à une illusion de revanche sur un pouvoir qu’il n’a jamais accepté de quitter vraiment ?
Sur les collines de l’Est, le décor est lourd de symboles. Kabila se pose en « militaire prêt au sacrifice suprême », nostalgique du parcours de son père, Laurent-Désiré Kabila, dont la marche de l’AFDL en 1996 avait mis fin au régime Mobutu. Mais en 2025, ce récit héroïque a fait son temps. La République démocratique du Congo n’est plus ce pays sans État, livré aux pillards et aux seigneurs de guerre. Et si elle reste meurtrie par l’agression du M23 et ses parrains rwandais, elle n’en est pas moins debout, sous l’autorité d’un président légitimement élu et soutenu par une population largement mobilisée.
Un anachronisme inquiétant
Dans le contexte actuel, l’arrivée de Kabila à Goma n’est pas anodine. Elle se fait sans un mot de condamnation pour les exactions du M23, sans même une mention claire de la responsabilité de Kigali. En revanche, l’ancien président s’emploie à délégitimer le pouvoir central, qualifié de « tyrannique » dans son discours du 23 mai. Une inversion des priorités que ne saurait justifier son silence sur les véritables artisans du chaos à l’Est.
Faut-il rappeler que c’est sous sa présidence que s’est noué le tissu opaque des relations économiques entre Kinshasa et Kigali, souvent au détriment de la souveraineté nationale ? Que les minerais stratégiques ont été, sous son règne, au cœur d’une politique de compromission avec les puissances voisines ? Que l’armée congolaise fut longtemps maintenue dans une dépendance logistique et doctrinale ? À cet égard, les mots de Patrick Muyaya, porte-parole du gouvernement, sonnent comme un rappel nécessaire : « Le président honoraire est un homme du passé. Les Congolais n’en veulent plus. »
Une population éveillée, un pouvoir consolidé
La force de Félix Tshisekedi tient dans ce que Joseph Kabila n’a jamais véritablement possédé : le soutien populaire, en particulier dans les provinces meurtries de l’Est. Là où le kabilisme est désormais perçu comme complice, ou au mieux impuissant, le chef de l’État actuel incarne une volonté de rupture, fût-elle incomplète. Il dispose d’un atout majeur : une armée qui lui reste loyale, une diplomatie active, et un peuple qui, dans sa majorité, refuse de suivre les sirènes d’un putsch militaro-politique.
Ce soutien populaire est le véritable verrou contre toute tentative de « congolisation » de la crise. Car c’est là, dans cette volonté pernicieuse de ramener le débat à une querelle de leadership interne, que réside le danger. Le Congo n’est pas en proie à une guerre civile, mais à une agression étrangère. Et tout discours qui floute cette réalité, tout silence qui occulte l’agresseur, devient suspect.
Goma, théâtre d’un double jeu
Que vient faire Kabila à Goma, ville martyre sous la coupe des rebelles, sinon se donner l’apparence d’un recours alternatif ? Ses rencontres prévues, ses allusions martiales : tout est mis en œuvre pour faire croire à un leadership d’urgence, à une possible transition par le haut. Mais cette mise en scène réveille les pires souvenirs : celui d’un homme d’appareil, d’un pouvoir verrouillé, d’un système fondé sur l’opacité et la cooptation.
En refusant de nommer Kigali, en ménageant les bourreaux et en accablant le pouvoir légitime, Joseph Kabila envoie un signal confus à une population déjà éprouvée. Le ministre Muyaya l’a exprimé avec justesse : « Le message que vous envoyez à ceux qui sont sous occupation, c’est : préparez-vous à la guerre. » Une déclaration lourde de sens, à l’heure où le gouvernement appelle à l’unité et à la résistance.
Le passé ne repassera pas
En somme, le retour de Joseph Kabila ne menace pas tant le régime en place qu’il ne fragilise la cohésion nationale. Il injecte du trouble dans une séquence qui exige clarté, fermeté, et sens des responsabilités. Face à l’agression, le pays a besoin d’union, non de rivalités anciennes. Il a besoin de chefs lucides, non de revenants enfermés dans la nostalgie de leur gloire passée.
Il y a, dans cette réapparition de Kabila à Goma, quelque chose d’un refus de l’oubli. Mais l’Histoire, elle, avance. Et la RDC de 2025 n’est plus celle de 1997. Ceux qui rêvent encore d’un retour par la ruse ou par les armes devraient s’en souvenir : le peuple congolais a déjà tranché.
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