À l’heure où les passions s’enflamment autour du maintien ou non des filles enceintes dans les écoles congolaises, la voix de l’abbé Paul-Augustin Madimba vient éclairer le débat d’un sens aigu des réalités sociales et éducatives. Loin de tout angélisme comme de toute condamnation morale, cet éducateur engagé plaide pour une application rigoureuse, lucide et profondément humaine de la loi-cadre de 2014. Il appelle l’État à sortir de l’improvisation et à créer, comme le prévoit la législation, des structures d’éducation non formelle pour accueillir ces jeunes filles dans des conditions adaptées à leur état physique, psychologique et social. Pour l’abbé Madimba, la grossesse ne peut être traitée comme une simple transgression scolaire : elle est souvent le symptôme d’un environnement de pauvreté, de violences invisibles ou d’abus, bien au-delà de la salle de classe. Refusant de faire de ces jeunes mères des boucs émissaires, il rappelle que l’essentiel est de leur offrir une seconde chance, dans la dignité, sans perturber le cadre scolaire général. Et si l’Église, dit-il, ne peut cautionner la désorganisation morale, elle se doit de promouvoir des solutions réparatrices, loin du jugement. Entre exigence de justice et devoir d’éducation pour tous, son plaidoyer interpelle : il est temps, dit-il en substance, que la République cesse d’édicter des lois qu’elle refuse d’appliquer.
Alors que le débat enflamme l’opinion sur le maintien ou non des filles enceintes dans le circuit scolaire classique, l’abbé Paul-Augustin Madimba, spécialiste des questions éducatives et sociales, livre une analyse nuancée. Pour lui, le sujet exige de dépasser les postures émotionnelles afin de mettre en œuvre des solutions concrètes prévues dans la législation nationale.
« Une fille enceinte ne peut pas rester dans le circuit classique. Il faut lui créer un cadre spécifique », tranche l’abbé Paul-Augustin Madimba, d’un ton calme mais ferme. À la question brûlante de la présence des filles enceintes dans les établissements scolaires, ce prêtre engagé, connu pour ses positions équilibrées, refuse tout angélisme tout autant qu’il rejette la stigmatisation.
Un mal vécu au sein des familles et des écoles
« Il n’y a aucune femme qui applaudit une fille qui a attrapé une grossesse », constate-t-il, lucide. « La preuve en est que lorsqu’on annonce cela, souvent, c’est la mère qu’on accuse de mal éduquer l’enfant. Et dans les écoles, c’est souvent un renvoi définitif, au même titre qu’une faute grave. » Mais pour lui, il faut distinguer les cas : « On parle beaucoup de la finaliste enceinte, qui peut passer les examens puis accoucher. Cela peut se gérer discrètement. Mais une fille de 13 ou 14 ans, en huitième ou en première année, comment va-t-elle supporter les caprices de la grossesse dans un milieu où même ses camarades ne comprennent pas ce qui lui arrive ? »
À ses yeux, maintenir ces élèves dans le même environnement scolaire que les autres revient à provoquer un malaise généralisé, tant pour l’élève concernée que pour ses camarades. « Même la fille elle-même sera mal à l’aise. On l’expose à des regards, à des interrogations, à une pression sociale énorme. »
L’appel à la loi-cadre de 2014 : « Tout y est, mais rien n’est mis en œuvre »
Le cœur de son argumentation repose sur un texte souvent cité mais rarement appliqué : la loi-cadre de 2014 sur l’éducation. « Cette loi prévoit tous les cas d’espèce. Elle reconnaît le droit à l’éducation pour tous, mais à travers des cadres adaptés. Il y est expressément question de l’éducation non formelle, destinée à accueillir les jeunes filles enceintes, les mères, mais aussi les anciens Kuluna ou ceux qui ont interrompu leur scolarité. »
L’abbé Madimba se montre sévère avec l’État : « La loi a été promulguée, mais l’exécutif n’a pas créé ces structures. C’est cela, le vrai problème. Ce n’est pas de savoir si on autorise ou non une fille enceinte à s’asseoir en classe. C’est de savoir où et comment on l’accueille dignement. »
Pas une double peine, mais une responsabilité collective
À ceux qui parlent d’une « double punition » pour les jeunes filles exclues, il répond sans détour : « Ce n’est pas une double peine. Parce que souvent, même la fille enceinte ne reviendra pas d’elle-même à l’école. Sauf cas exceptionnel, comme une grossesse de trois mois juste avant les examens. Mais une élève enceinte en plein milieu du cycle, comment va-t-elle cacher cela ? Comment va-t-elle tenir physiquement ? »
Il reconnaît toutefois que certaines familles trouvent des solutions informelles : « Parfois, la grand-mère ou la maman de la jeune fille prend en charge le bébé, et l’enfant reprend l’école en catimini. Cela montre que des alternatives existent, même si elles ne sont pas institutionnalisées. »
La pauvreté, un facteur clé du phénomène
L’abbé Paul-Augustin Madimba pointe une autre cause profonde de ces grossesses précoces : la misère. « Aujourd’hui, de nombreuses filles doivent chercher elles-mêmes l’argent pour payer le minerval. Cela les expose à toutes sortes d’abus. Et dans la plupart des cas, ce n’est pas un élève qui les enceinte, mais un adulte, un responsable. »
Il dénonce un système qui ferme les yeux sur ces injustices structurelles : « Dans une prison, la majorité de ceux qui ont été arrêtés pour relations avec des mineures sont des adultes. Il faut cesser d’imaginer que ce sont toujours des amourettes entre élèves. La réalité est plus violente. »
Une Église en dialogue avec la société, mais ferme sur les valeurs
Sur le rôle de l’Église, l’abbé Madimba se veut clair. « L’évolution de la société ne veut pas dire qu’on doit laisser tomber tout ce qui est bien. L’Église ne peut pas cautionner le désordre, mais elle peut encourager des mécanismes de réinsertion, conformément à la loi. »
Pour lui, l’heure n’est pas à l’idéologie, mais à l’action : « Il faut arrêter de parler de filles enceintes seulement pour les pointer du doigt. Il faut leur donner une seconde chance, dans un cadre spécifique, adapté, bien pensé. »
Contraception et prévention : un chantier politique, pas religieux
Quant à l’éducation sexuelle et la contraception, il botte prudemment en touche : « C’est à l’État de voir comment faire. Mais cela ne règle pas tout. En Europe, on parle beaucoup de contraception, et pourtant il y a encore des grossesses précoces. » Et de conclure : « L’essentiel, c’est d’appliquer la loi-cadre de 2014. Tout y est. Il suffit de la mettre en œuvre avec responsabilité et humanité. »
En définitive, la position de l’abbé Madimba ne se résume ni à l’exclusion ni au laxisme. Elle invite au réalisme législatif et à l’humanisation du système éducatif congolais. Son plaidoyer, ancré dans la loi comme dans l’éthique chrétienne, pourrait bien tracer une voie de sortie face à une polémique trop souvent réduite à des slogans.
Christian Kamba/Pitshou Mulumba

