Il arrive un moment où il faut nommer les dérives pour éviter qu’elles ne deviennent des habitudes. C’est le sens de la prise de position du député national Steve Mbikayi face à une CENCO dont l’intervention croissante dans l’espace politique interroge de plus en plus profondément. Car si l’Église catholique congolaise a longtemps été une vigie morale respectée : du cardinal Malula défiant Mobutu au rôle d’arbitre joué par Mgr Monsengwo, elle semble aujourd’hui s’aventurer sur un terrain où sa légitimité devient discutable. Le fait déclencheur est clair : les déclarations récentes du cardinal Fridolin Ambongo, affirmant qu’aucun arrangement politique hors du « pacte républicain » ne serait valide. Cette sentence, étendue à deux Églises seulement, sonne moins comme une mise en garde spirituelle que comme une revendication de codirection institutionnelle. Elle marque une rupture : l’Église ne se contente plus d’éclairer la conscience publique, elle prétend désormais entrer dans l’architecture décisionnelle, au même rang que les institutions issues du suffrage universel. Or, comme le rappelle le député national Steve Mbikayi, aucune Église n’a reçu mandat du souverain primaire. Ce glissement n’est pas sans histoire. L’expérience de la Conférence nationale souveraine puis du HCR-PT a laissé à l’épiscopat la conviction qu’il pouvait jouer un rôle structurant dans la gouvernance. À force d’être appelé pour résoudre les crises, il en est venu à considérer l’arène politique comme un espace naturel. Mais un seuil est franchi quand la parole morale se transforme en revendication de pouvoir. La frontière entre guide spirituel et acteur politique se brouille dangereusement. Les enjeux sont considérables. Dans un État laïque, les affaires de la Cité relèvent des institutions républicaines. La CENCO, en multipliant les prises de position ouvertement partisanes, passe progressivement du statut de conscience critique à celui d’opposition politique déguisée. Cette posture soulève d’autant plus d’interrogations que certaines réformes structurantes comme la gratuité de l’enseignement primaire, ont bousculé des intérêts financiers historiques au sein des structures catholiques. Rien n’a été dit officiellement, mais beaucoup observent que la virulence accrue des interventions de la CENCO coïncide avec cette perte d’influence. Heureusement, l’Église n’est pas monolithique. Des voix internes rappellent à juste titre que la mission pastorale ne peut être détournée au profit d’ambitions politiques masquées. Et lorsque les autorités légitimes tracent une ligne claire en excluant les confessions religieuses des négociations politiques en cours, tenter d’y entrer malgré tout, relève moins de la médiation que de l’effraction. L’heure est venue de recadrer, sans passion mais avec fermeté. L’Église a toute sa place dans le débat public ; elle n’a pas vocation à gouverner. À trop vouloir peser sur la décision politique, elle risque de perdre ce qui faisait sa force : sa hauteur morale, sa distance, sa capacité à parler pour tous. C’est l’avertissement que lance Steve Mbikayi. Et il mérite d’être entendu avant que la confusion des rôles ne fragilise davantage notre démocratie encore fragile.
Tribune Libre 145
CENCO : La tentation de l’effraction
Dans de nombreux pays, les conférences épiscopales interviennent dans le débat public pour éclairer la conscience collective, dénoncer les dérives, rappeler les exigences éthiques de la gouvernance. Elles y jouent un rôle de vigie morale, souvent salué comme un contrepoids nécessaire. L’Amérique latine en offre les exemples les plus flamboyants. Les épiscopats du Brésil, du Mexique…se distinguent par la vigueur de leurs positions contre la corruption, les violations des droits humains et les scandales politiques qui minent leurs nations.
En RDC, la CENCO a longtemps occupé ce registre. L’histoire retient les altercations mémorables entre le cardinal Malula et le président Mobutu, au point que le prélat dut s’exiler un temps à Rome pour avoir dénoncé, avec la franchise les dérives du régime du MPR.
Mais il faut rappeler que le cardinal Malula, s’il prenait la parole, ne réclamait point de s’asseoir à la table des acteurs politiques.
Il parlait comme pasteur, non comme prétendant au pouvoir.
À partir des années 1990, un tournant s’opère. Cherchant une personnalité neutre pour présider la Conférence nationale souveraine, la classe politique fit appel à Mgr Laurent Monsengwo Pasinya. L’homme accomplit sa mission avec brio. Puis vint le HCR/PT, instance hybride où se mêlaient prestige, influence et ressources. Ce double mandat porteur d’un immense capital symbolique, modifia subtilement la nature du rapport entre l’Église et la politique. L’épiscopat découvrit qu’il pouvait jouer un rôle de premier plan dans l’architecture institutionnelle.
À partir de là, une pente glissante se dessina.
De plus en plus, la CENCO semble vouloir franchir la frontière qui sépare l’espace moral de l’espace politique. Non contente d’exercer une pression sur les gouvernants, elle aspire désormais à participer aux discussions au même titre que les détenteurs d’un mandat démocratique.
On peut alors légitimement se poser la question. Avec quelle légitimité ?
Récemment, le cardinal Ambongo a déclaré que tout arrangement politique élaboré en dehors du « pacte républicain » serait nul. Autrement dit, aucune solution nationale ne serait valable si elle n’émane pas de deux Églises qui n’ont pourtant reçu aucun mandat du souverain primaire. Une telle prétention évoque moins la prophétie biblique que l’aristocratie ecclésiale du Moyen Âge. Comme le rappelait Montesquieu : » Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice. »
S’agit-il encore d’un guide spirituel… ou d’un acteur politique de plein exercice ?
La RDC n’a pourtant jamais renoncé à son caractère laïque. Dans un État moderne, les affaires de la Cité relèvent des institutions issues du suffrage, non de structures religieuses qui ne représentent qu’une partie de la communauté nationale.
L’Église est libre d’éclairer, d’avertir, d’exhorter. Mais gouverner ou co-gouverner n’est point son rôle.
Ce glissement préoccupant alimente aujourd’hui une lecture nouvelle. La CENCO, jadis force morale, apparaît désormais comme un véritable parti politique d’opposition déguisé, multipliant les attaques frontales contre le régime actuel et semblant abandonner toute objectivité. Certains observateurs notent que la gratuité de l’enseignement, réforme majeure du Chef de l’État, aurait privé certaines structures catholiques d’un important levier financier, ce qui n’a jamais été assumé publiquement mais transpire à travers certaines prises de position.
Fort heureusement, l’unanimité n’existe pas dans l’Église. Des voix courageuses, comme celle d’un célèbre prélat du Kasaï oriental, rappellent que la mission pastorale ne doit pas être dévoyée au profit d’ambitions politiques voilées.
Aujourd’hui, alors que l’autorité légitime leur a clairement fermé la porte des négociations politiques, la CENCO cherche, malgré tout à pénétrer l’arène par effraction.
Réussira-t-elle ?
Wait and see.
Steve Mbikayi,
Député national

