Au cœur d’une controverse mêlant archives minières, intérêts économiques et mémoire coloniale, le musée de Tervuren affirme privilégier l’État congolais plutôt qu’un acteur privé américain. Son directeur, Bart Ouvry, assure être prêt à restituer à la RDC l’ensemble des archives liées au sous-sol congolais, à condition d’une demande officielle du Service géologique national du Congo. Derrière ce dossier sensible se dessinent des enjeux stratégiques liés aux minerais critiques, mais aussi un vieux contentieux belgo-congolais sur les biens et ressources hérités de la période coloniale.
Le Musée de Tervuren n’attend que la demande officielle du Service géologique national du Congo (SGNC) pour renvoyer en RDC toutes les archives inhérentes aux mines, a fait comprendre Bart Ouvry, DG d’Africa Museum, le 3 mars dernier, lors de son passage sur une chaîne européenne. « Nous sommes une institution publique ; plus que jamais, nous croyons qu’il faut être au service du peuple congolais et des scientifiques », dixit Bart Ouvry.
Et d’ajouter : « Notre but, avec le projet européen qui est en cours, est de tout digitaliser sur une période de 5 à 6 ans, et de tout mettre à la disposition de l’État congolais, du peuple et de notre homologue, le Service géologique national du Congo. Ce sont des archives belges d’un point de vue légal, mais elles portent quand même sur le sous-sol d’un pays africain. Il est important de permettre au peuple congolais et à l’État congolais de disposer de ces ressources ».
Le DG du musée de Tervuren soutient que ces archives portent sur « des ressources stratégiques : lithium, cobalt, etc., avec un potentiel économique très important ».
Kobolds, présomption de vols
Sur la polémique autour de la demande de l’entreprise américaine Kobolds Metals, le DG du musée de Tervuren laisse entendre qu’il a redouté que la firme américaine ne dérobe certaines données stratégiques au détriment de la RDC.
« Ce que nous ne pouvons pas faire, c’est confier la digitalisation de tout un fonds d’archives, c’est un kilomètre d’archives au total. Il est impensable pour nous, en tant qu’institution publique, de confier à un seul acteur privé dont on sait très bien qu’il aura les primeurs et risque même de s’approprier certains éléments de ces archives. »
Et Bart Ouvry d’insister sur le fait que le musée va « tout digitaliser… ce sont des millions et des millions de documents qui demandent un travail d’inventorisation de plusieurs années. Quand la délégation américaine est venue nous voir, nous avions déjà un projet en cours. Il est important de faire ce travail de digitalisation parce qu’il y a une grande demande. Ce sont des fonds d’archives qui sont aujourd’hui publics ».
Le DG d’Africa Museum ne reconnaît pas avoir refusé à la firme américaine Kobolds l’accès aux archives. La délégation de l’entreprise, qui veut opérer en RDC, a même vu ces archives, soutient-il. Mais il faut un préalable, a-t-il fait comprendre : la demande doit avoir l’appui des autorités congolaises comme soubassement.
Et pourtant, Kobolds avait obtenu l’avis favorable du gouvernement congolais après le premier refus de Tervuren. Anguille sous roche.
Croisons les doigts en attendant la demande officielle du Service géologique national du Congo, un établissement public coiffé par le ministère des Mines. Le SGNC tire, hélas, le diable par la queue. Son DG Raoul Wazenga Vitima espérait du gouvernement, en août 2025, un fonds pour relancer les recherches, qui n’est jamais venu.
Pour mémoire, Watum Kabamba ne le sait peut-être pas : Kobold est un esprit, dans la culture germanique, qui hante les mines.
Toutefois, le DG du musée de Tervuren a dit quelque chose qui pourrait raviver le fameux contentieux belgo-congolais :
« La loi belge dit clairement : ce qui a été volé doit revenir au Congo. Au total, il y a 130.000 objets culturels. Comment les restituer ? Il faudra que le rythme soit décidé par nos homologues congolais ; c’est à eux d’imprimer le rythme, ce n’est pas à nous d’imposer. La base légale est là : ramener au Congo ce qui a été volé. »
Dans cette perspective, le Congo devra reprendre non seulement les archives, mais aussi l’immeuble qui abrite le musée.
Le musée est propriété de la RDC
Rénové, il y a peu, par le gouvernement belge pour 66,5 millions d’euros, Africa Museum, ou Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren, s’appelait à l’origine Musée du Congo belge lorsqu’il a été inauguré en 1910. Il a été construit par Léopold II, avec les fonds de l’État indépendant du Congo (EIC), puis du Congo belge sous administration de la Belgique après 1908.
Les documents de la KAOW retracent les fonds coloniaux dans la construction du musée, et les inventaires réalisés par Luwel documentent la gestion de ces fonds par le ministère des Colonies.
Mais le coût exact des travaux n’est pas clairement chiffré, sinon qu’il est établi que la plus grosse part des investissements durant l’EIC et la période coloniale du Congo belge entre 1887 et 1959 était consacrée aux infrastructures de transport et minières, s’élevant à 101 milliards de francs belges.
Le budget, recettes et dépenses du Congo belge, de 1908 à juin 1960, était nettement distinct de celui de la Belgique. Bruxelles appliquait à la rigueur le principe « la colonie paie pour la colonie », mais contrôlait tous les rouages de l’économie coloniale.
« La plus grosse escroquerie financière de l’histoire de la décolonisation »
À l’indépendance du Congo, le 30 juin 1960, il est donc établi que la Belgique avait l’obligation de procéder à une remise-reprise des moyens propres à l’État né en 1885, dont les administrations publiques et leurs corollaires : lois et règlements, traités et accords diplomatiques et consulaires, ainsi que les structures financières, instruments monétaires, budgets en cours, contrats financiers, prêts et emprunts, dette de l’État, créances du Congo, immeubles et meubles, véhicules.
Une table ronde économique avait été organisée à cette fin. Elle fut interrompue en mai 1960 pour permettre aux délégués congolais de participer aux activités politiques en cours jusqu’au 30 juin.
Parmi les dossiers traités figuraient notamment : le Musée royal de Tervuren, le fonds spécial du roi créé en 1908, le financement de l’Exposition universelle de 1958, les ports de Kigoma et Dar-es-Salaam (nationalisés en 1971 par le président tanzanien Julius Nyerere), le chemin de fer de Benguela (repris sans compensation par l’Angola, aujourd’hui rebaptisé corridor de Lobito), l’uranium de Shinkolobwe vendu aux États-Unis, l’effort de guerre du Congo belge en faveur de la Belgique, l’or de l’actuelle Sokimo accordé au FMI, ainsi que les réserves d’or de la Banque centrale du Congo belge et du Ruanda-Urundi.
« Le 26 juin 1960, quatre jours avant la proclamation de l’indépendance du Congo, les Belges ont orchestré la plus grosse escroquerie financière de l’histoire de la décolonisation africaine, en organisant l’évasion vers la Belgique de l’impérium économique qui devait revenir au jeune État congolais », témoignera Gérard Kamanda wa Kamanda, ancien ministre des Affaires étrangères sous Mobutu, à la Conférence nationale souveraine (CNS).
Et de poursuivre : « Dans l’euphorie de leur victoire politique, les leaders congolais ont négligé la Table ronde économique, occupés qu’ils étaient à préparer les premières élections législatives du pays, et y ont délégué des étudiants congolais ayant rejoint leurs différents partis politiques. »
Mais dans un communiqué remis le 14 avril 1960 à l’agence Belga, Joseph Kasa-Vubu, futur chef de l’État congolais, écrivait : « Pour cette Table ronde économique dont tout le monde parle et qui a déjà fait couler beaucoup d’encre, nous tenons à préciser que, la Belgique détenant encore en grande partie l’autorité congolaise, nous ne pouvons en aucun cas ratifier une convention entre la Belgique et le Congo ni engager l’avenir du peuple congolais. Il serait plus sage de limiter cette conférence à une étude des dossiers devant éclairer le futur gouvernement congolais. »
Le principal héritage financier laissé par la Belgique au Congo, au 30 juin 1960, fut une colossale dette publique d’environ 46 milliards de francs, équivalant à plus de 10 millions de dollars.
C’est là la genèse du gros stock de la dette congolaise qui asphyxie encore les finances de la RDC aujourd’hui.
Affaire à suivre.
Pold Levi

