« Dialogue », « inclusif », ces deux mots défraient la chronique, même au-delà de la RDC. Personne n’en démord. Et la question : comment, dans un dossier où tout tient de la géopolitique imbriquée à la guerre des minerais stratégiques, un forum politique interne, sans leviers contraignants, sans contrôle ni pouvoir sur le Rwanda, parviendrait-il à imposer la paix là où les puissances mondiales sont perplexes ? Naturellement, lorsque le diagnostic est mal posé, la thérapie ne saurait donner des résultats idoines. Mais, au-delà de l’utopie et, à défaut d’un Berlin II, le dialogue n’est pas moins une brèche, sous de faux prétextes, pour « congoliser » la crise en vue d’un nouvel ordre politique consacrant la gestion, par Kigali, via le M23, des provinces du Nord et du Sud-Kivu, pour un accès illimité aux minerais du Congo. L’implication personnelle de Trump dans ce dossier est une aubaine pour ce pays de se réorganiser et de définir ses priorités en vue d’un développement structurel dans des domaines divers et variés. Par exemple, la mise sur pied d’une véritable armée républicaine.
L’idée de la tenue du « dialogue inclusif » fait son petit bonhomme de chemin. Bien entendu, depuis que la coalition CENCO-ECC s’est sentie investie d’une mission prophétique de procurer la paix à la RDC, empêtrée dans une crise trentenaire qui affecte la région des Grands Lacs. Depuis lors, le pays est quasiment divisé en deux camps : les pro et anti-dialogue.
Avec en tête les prélats catholiques et protestants, le premier camp compte les détracteurs du régime en place en RDC, parmi lesquels les opposants et assimilés, dont quelques ténors présentement en exil. Et aussi les rebelles, particulièrement de l’AFC-M23 sous la coupe du Rwanda. Le deuxième camp, gravitant autour du pouvoir incarné par le président de la République, comprend les partisans de celui-ci, dirigeants, militants, assimilés, ainsi que certaines têtes couronnées des Églises dites de réveil.
Les arguments pour ou contre le dialogue
Les pro-dialogue sont d’avis que la tenue de ce forum est une nécessité impérative pour instaurer une paix durable, particulièrement face à la crise sécuritaire dans l’Est et à l’absence de solution militaire à l’horizon. C’est le seul moyen d’obtenir un cessez-le-feu durable, de gérer la situation du M23 et d’amorcer le désarmement des groupes armés, réduisant ainsi les souffrances des populations civiles. Fortement encouragé par des acteurs régionaux et internationaux pour stabiliser la région des Grands Lacs, il vise à renforcer la souveraineté et la cohésion nationales, à résoudre les crises politiques post-électorales et à harmoniser les vues entre acteurs congolais. Bref, c’est un mécanisme pour trouver des solutions internes aux problèmes congolais, sans ingérence extérieure.
Les défenseurs du dialogue notent, cependant, que la réussite de ce dialogue est conditionnée par son caractère inclusif, pour plus de représentativité, par la transparence des débats, par l’amnistie pour les acteurs armés et par une véritable volonté de réconciliation. Il doit, pour ce faire, se tenir à l’extérieur pour permettre à tout le monde d’y participer. Au cas contraire, ces assises risquent de n’être qu’un cadre pour la majorité au pouvoir, manquant de figures emblématiques et de légitimité.
S’inscrivant en faux, les anti-dialogue y voient une manœuvre pour détourner l’attention des priorités sécuritaires et socio-économiques, une brèche pour le partage du pouvoir, alors que le président de la République jouit d’un mandat légitime qui court jusqu’en 2028. Avec, bien entendu, le risque d’aboutir à l’intégration d’anciens criminels dans l’armée ou dans la gestion du pays. En plus du coût financier exorbitant pour sa tenue, c’est un processus pour retarder les élections et une démarche visant à « congoliser » la crise en vue de desserrer l’étau sur le président rwandais et blanchir ses supplétifs de l’AFC-M23, complices d’une agression étrangère et auteurs des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis sur le territoire congolais.
Somme toute, les détracteurs du dialogue soutiennent que ce forum politique, comme d’autres par le passé, ne constitue pas la solution aux problèmes de fond de la RDC. Par contre, il ne ferait que prolonger les crises politiques actuelles, permettant au Rwanda, de plus en plus sous pression de la communauté internationale, de s’enkyster pour rebondir dès que l’environnement lui est favorable.
Pour sa part, le président de la République, qui a fait savoir autrefois, après échange avec la CENCO-ECC, que la RDC en sera ainsi à son 38ème dialogue sans que les horizons s’éclaircissent, en a fixé le cap : il va se tenir en RDC après la fin de la guerre et ne comptera pas parmi les participants les traîtres à la nation et tous ceux qui ont, sous instigation étrangère, pris les armes contre le pays et se sont distingués dans des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
Motivations profondes de la guerre selon l’AFC-M23
Dix ans après avoir été vaincu et chassé hors du territoire national, le M23, dont les éléments résiduels avaient trouvé refuge en Ouganda et au Rwanda, ressuscite et accroche les FARDC en mars 2022 dans le Rutshuru. Trois mois après, il occupe la cité de Bunagana. Avec l’appui soutenu de l’armée rwandaise, il réalise, trois ans plus tard, deux grandes prises : les villes de Goma et de Bukavu en janvier-février 2025. En décembre de la même année, il brûle la politesse aux Américains, une dizaine de jours après la ratification à Washington (le 04 décembre 2025) de l’Accord de paix RDC-Rwanda, en mettant la main sur la ville d’Uvira (Sud-Kivu), d’où il se retire après les pressions « yankee » sur le Rwanda.
Fort de cette occupation, le M23, devenu entre-temps AFC-M23, ne s’embarrasse pas non plus du dialogue. Son leader politique Corneille Nangaa se pose la question de savoir combien de morts faut-il pour que Kinshasa accepte enfin le dialogue.
Sur cette question du dialogue, l’AFC-M23 joue sur deux tableaux : le dialogue interne sous l’impulsion de la CENCO-ECC et celui de Doha, sous la médiation qatarienne, le mettant en face du gouvernement congolais. En dépit de ces cadres, le fond des revendications, relayant le sempiternel refrain du président rwandais Paul Kagame, reste le même : les causes profondes de la guerre sur fond de la discrimination des populations d’origine tutsi et de la menace que font peser les FDLR, ces anciens génocidaires, sur le Rwanda.
Et, telles donc les poupées russes, une rébellion pro-rwandaise à l’est du Congo cachant toujours une autre : c’est la règle depuis l’AFDL, les mêmes revendications, quasiment, et mouvantes selon les circonstances, font l’objet de l’Accord du 23 mars 2009 entre le CNDP et le gouvernement, qui n’aurait daigné le respecter. Rien ne rassure donc qu’après ce dialogue en vue, le Rwanda ne va pas ramener la RDC à la case départ en suscitant une nouvelle rébellion, après avoir miné, une fois de plus, de l’intérieur ses services de sécurité, d’ordre et de défense, voire son administration, à la suite du partage équitable et équilibré du pouvoir qui va en résulter.
Les « causes profondes de la guerre », appelées aussi les « doléances légitimes des rebelles du M23 », ont clairement transpiré dans le projet d’Accord de paix entre le gouvernement congolais et le M23, dont les pourparlers ont eu lieu en décembre 2012 à Munyonyo, dans la banlieue de Kampala. C’est sans doute ce que la RDC traîne tel un boulet à sa cheville depuis le tristement célèbre « Accord de Lemera » qui a amené Laurent-Désiré Kabila au pouvoir en mai 1997. Ou, du moins, sa variante.
Dans son livre intitulé « Balkanisation de la RDC ? Mythes et réalités », paru en septembre 2020, Nicaise Kibel’Bel Oka en donne quelques grandes lignes :
Déclarer l’est de la RDC (Nord-Kivu, Sud-Kivu, Maniema, Ituri, Haut-Uélé et Tanganyika) « zone sinistrée », avec un statut administratif particulier, un plan de développement spécial, une large autonomie fiscale et financière, un programme spécifique de sécurisation pour la concrétisation des différents accords régionaux ;
Faciliter l’intégration des cadres politiques et ceux considérés comme tels dans le gouvernement central, la diplomatie-chancellerie, les entreprises publiques, les gouvernements provinciaux, l’État-major général, etc. ;
Promulguer une loi d’amnistie pour faits de guerre et insurrectionnels couvrant la période allant du 07 mai 2009 jusqu’à la fin de la mise en œuvre de l’Accord ;
Mener des opérations conjointes avec le gouvernement afin de pacifier durablement la partie est. (…) ces opérations devraient se dérouler sur une durée de 5 ans renouvelables, avec, entre autres, pour objectifs, l’éradication définitive de toutes les forces négatives étrangères opérant à partir du territoire congolais (LRA, ADF-NALU, FNL, FDLR…) ;
Le M23 s’engage à déposer définitivement les armes, à démobiliser les membres de l’ARC (Armée révolutionnaire congolaise) qui ne souhaiteront pas intégrer les FARDC dès lors que la partie est de la RDC sera débarrassée de toutes les forces négatives étrangères et de tous les groupes armés nationaux et que les déplacés internes et les réfugiés seront retournés, réinstallés et réinsérés dans leurs lieux d’origine.
Bref, ce sont les mêmes préoccupations que toujours, traduites par les mêmes mots : discrimination des rwandophones (essentiellement des Tutsi), menace des FDLR, populations déplacées, réfugiés congolais, réformes de l’armée, loi d’amnistie, reconnaissance des grades, intégration au sein des FARDC, participation à la gestion des institutions publiques, etc.
Absence de conscience historique
Au regard des doléances légitimes telles qu’exprimées ci-dessus, Nicaise Kibel’Bel Oka se demande si l’on peut conclure à la balkanisation de la RDC ou à l’essaimage des populations rwandophones venues des pays voisins sans être accusé d’engager un procès d’intention ou d’incitation à la haine ? Et de renchérir : « Lorsqu’une partie de la population de la République exige du gouvernement central une gestion autonome d’une partie du pays, l’Est, durant cinq ans renouvelables, ne s’agit-il pas de tentatives de balkanisation, d’autonomie ou de découpage forcé ? »
Les interrogations du chercheur et journaliste congolais valent leur pesant d’or pour ceux des Congolais qui, pour telle ou telle autre raison, chantent les louanges du dialogue. Il est ainsi conforté dans sa conviction par le rapport d’Ebuteli et du Groupe d’étude sur le Congo (GEC), publié le 06 août 2024 et intitulé « La résurgence du M23 : rivalités régionales, politique des donateurs et blocage du processus de paix ». Dépendant de la faculté des relations internationales de l’Université de New York, ce consortium de recherche sur le Congo affirme que « les causes de la résurgence de la rébellion du M23 sont principalement extérieures à la RDC, ce contrairement à ce qu’affirme le Rwanda, principal soutien des rebelles actifs dans la province du Nord-Kivu (RFI, le 07/08/2024) ». À l’en croire, le facteur le plus important de la résurgence du M23 est un sentiment d’isolement de la part du Rwanda. En effet, Kigali a eu un sentiment d’isolement lorsque les équipes ougandaises avaient lancé les travaux de construction des routes devant relier les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri à Kampala. Cela risquait donc de l’exclure du commerce lucratif entre l’est du Congo et la côte de l’Afrique de l’Est. Ainsi qu’il se dégage, les raisons de cette résurgence sont donc à situer dans le contexte régional.
Cependant, beaucoup de Congolais, en ce compris les élites politiques et intellectuelles, voire religieuses, semblent être amnésiques. Elles ne voient pas plus loin que leur nez, sinon leur ventre. Elles sont peu profondes, très superficielles, attirées par l’accessoire plutôt que par le principal. Elles arrêtent, pour la plupart, de s’adonner à la lecture dès qu’elles quittent le banc de l’école, ne tirent aucune leçon du passé et sont, par contre, obnubilées par des avantages à tirer de telle ou telle autre position que pourrait engendrer une opportunité telle que le dialogue, même si c’est au détriment de leur pays. En effet, tout ce qui arrive au Congo est écrit. À l’inverse, il n’y a point de discernement. Et le comble ! Même l’Église a déserté le temple pour se retrouver dans l’arène, perdant ainsi son statut de rempart moral et social.
La rébellion ne choque plus les consciences. C’est de plus en plus un idéal, pour se faire valoir. Les rebelles sont applaudis, qu’importe les millions de vies de Congolais fauchées à leur passage. Bizarre et révoltant : leur démarche trouve justification dans des milieux qui auraient dû être insoupçonnables. Ils n’ont pas eu leur part du gâteau, dit-on ! L’existence de la rébellion est même plus que nécessaire. C’est un outil de pression politique pour infléchir un pouvoir jugé, parfois à tort et à raison, de tyrannique, despotique, tribal, usurpateur, etc., de sorte à l’amener, enfin, de gré ou de force, au dialogue sur fond de partage équitable et équilibré du pouvoir.
Quoi de plus normal, insinue Nicaise Kibel’Bel Oka : le personnel politique congolais est issu, quasiment (NDLR), des rébellions, se donnant lui-même des immunités et des mesures de grâce qui effacent les crimes commis durant leur aventure funeste. Et, jalonnant l’histoire du Congo-Zaïre, les nombreux dialogues — trente-huit, dixit le président de la République — ont constitué des moments de prédilection pour ce faire. Sun City, par exemple, aura été, selon le précité, un énorme gâchis. Et de soutenir que « l’Accord global et inclusif, qui en a résulté, a davantage lié le sort du pays dans la violence et l’insécurité chroniques et a donné aux prophètes de la balkanisation plus de temps et d’astuces pour affiner leur plan ».
Chercheur indépendant en science politique, Innocent Mbuyanga Ilunga conclut, quant à lui, à l’absence de conscience historique dans le chef de beaucoup de Congolais, ce qui prédispose le pays à répéter les erreurs du passé. Il en donne pour preuve la réalité ci-dessus : ayant subi une défaite face au détachement de la Division spéciale présidentielle de Mobutu, commandé par le général Donatien Mahele en 1990, Paul Kagame et sa bande avaient un plan pour affaiblir militairement le Congo. On en voit les conséquences : manque de loyauté des officiers, promotions de complaisance, affairisme, vénalité, etc.
Et de noter : « L’ancien président congolais, Joseph Kabila, passe pour avoir été son “cheval de Troie”. De là, il ne faut pas un dessin pour comprendre sa sortie médiatique au grand jour en février 2025 pour s’afficher aux côtés de l’AFC-M23, création du Rwanda. Sa déclaration, selon laquelle ce mouvement rebelle n’est pas anarchique et qu’il représente les aspirations du peuple, résonnera encore pour longtemps dans la mémoire des Congolais, des vrais. Dommage que l’une des aspirations de ce peuple soit de se faire tuer par procuration par ledit mouvement rebelle ! »
Implication personnelle de Trump : du pain béni pour la RDC
Dans son article intitulé « Commentaire de l’Accord de paix de Washington entre la RDC et le Rwanda », paru plusieurs mois avant la ratification dudit accord à Washington le 04 décembre 2025 par les présidents congolais, rwandais et américain, Innocent Mbuyanga Ilunga est formel : « La crise dans la région des Grands Lacs est à trouver dans la géopolitique et la guerre économique autour des minerais stratégiques ». Bien que la partie soit loin d’être gagnée pour la RDC, il estime que l’implication personnelle du président américain Donald Trump dans le dossier congolais est une occasion, une aubaine, du pain béni pour ce pays de se réorganiser et de définir ses priorités, de façon à poser les bases d’un développement structurel dans des domaines divers et variés, par exemple la mise sur pied d’une véritable armée républicaine.
Autrement dit : « Loin de constituer l’aboutissement d’un processus devant mener à la paix dans la région, il s’agit surtout d’un tournant, que chacune des parties peut négocier avec intelligence et sagesse ou, au contraire, manquer et hypothéquer ainsi son avenir et celui de son peuple ». C’est donc davantage la RDC qui doit se montrer très habile pour tirer le maximum de dividendes de ce rapprochement.
Ce chercheur congolais basé en Belgique note qu’à l’instar du pétrole, qui avait conduit les grandes puissances à faire tomber l’Empire ottoman et à remodeler la géopolitique du Moyen-Orient, où d’importants gisements avaient été découverts, aujourd’hui, les terres rares, les minerais stratégiques et les autres matières critiques, très inégalement répartis géographiquement, font courir le monde. Le cérium, le praséodyme, le néodyme, le cobalt, le lithium, le graphite, le nickel, le manganèse, le cuivre, le niobium, le tantale, l’étain — la liste n’est pas exhaustive — sont l’objet d’une demande grandissante en raison de la transition énergétique et de la révolution numérique.
Avec une valeur marchande élevée, ces ressources sont prisées dans divers domaines technologiques : véhicules électriques, smartphones, robotique, armement, aéronautique, aérospatial, médecine, ordinateurs, alliages spéciaux, bref dans la haute technologie. La situation de leur production et de leurs réserves fait alors redouter une future pénurie, crainte aggravée par le caractère oligopolistique, voire quasi monopolistique, dans le cas des terres rares. D’où la course à ces minerais.
Quatre acteurs majeurs émergent ainsi dans cette ruée : la Chine, la Russie, l’Union européenne (UE) et les États-Unis. Sans occuper le haut du podium, des pays comme l’Inde, le Japon, le Brésil ou encore la Corée du Sud ne sont pas loin du peloton de tête. Et, pour sa part, qu’elle le veuille ou non, la RDC doit jouer pleinement dans cette géopolitique des matières premières stratégiques ; elle est donc impliquée dans la grande compétition mondiale.
Avec 70 % des réserves mondiales de cobalt, elle ne peut se permettre d’assister en spectateur à cette bataille géopolitique. D’autant plus que l’Union européenne estime que ses besoins en cobalt vont quintupler d’ici 2030, tandis que le lithium de l’Ukraine est sous contrôle russe, tout comme ses terres rares. Or, la RDC ne se limite pas au cobalt : elle produit également du lithium, du niobium, du germanium, du coltan, du tungstène, de l’étain, etc.
Dans cette compétition, la Chine domine largement. Selon l’USGS (US Geological Survey), elle contrôle près de 70 % des métaux critiques et une part importante des chaînes d’approvisionnement mondiales, y compris en RDC, où elle détient environ 80 % de la production de certains minerais stratégiques.
Les États-Unis, eux, accusent un retard de plus de vingt ans, rappelle le professeur Raphaël Matamba Jibikila (UNIKIN). L’Accord de partenariat stratégique signé le 04 décembre 2025 avec la RDC apparaît ainsi comme une opportunité pour combler ce retard. Mais, avant toute chose, souligne-t-il, il faut pacifier le pays.
Cependant, il ne faut pas perdre de vue que ce sont ces mêmes puissances qui ont contribué à embraser la région ces trente dernières années. Comme pour dire : ceux qui ont fait peuvent aussi défaire.
L’accord signé avec la RDC est du même genre que celui proposé par le président américain à son homologue ukrainien en février 2025. Avec l’Ukraine, c’était des armes contre l’accès aux minerais ; en RDC, c’est la fin de la guerre contre les minerais et les infrastructures, particulièrement pour leur évacuation vers les États-Unis. Donc, on est amené à croire que Washington a décidé de réagir, surtout grâce au volontarisme de l’Administration Trump II, qui assume sans complexe sa vision orientée business des relations internationales. C’est dans cette optique qu’il faut comprendre l’accord de Washington : les entreprises américaines sont intéressées par l’exploitation des matières premières congolaises, mais, avant cela, elles doivent s’assurer que l’environnement des affaires est assaini, ce qui signifie la fin de la guerre comme préalable à leur venue.
Si l’objectif de l’actuel président américain est le même que celui de Bill Clinton, à savoir permettre aux entreprises américaines d’accéder aux minerais de la RDC, sa méthode est, cependant, différente. Le président Trump, lui, n’avance pas masqué. Il ne se cache pas derrière l’une ou l’autre rébellion ; il joue carte sur table et ne dissimule pas ses intentions dans la région : il est prêt à y ramener la paix moyennant l’accès des firmes américaines aux matières premières stratégiques dont regorge la RDC. Pourtant, sous Bill Clinton, dont la démarche s’est révélée à l’exact opposé de son successeur, les États-Unis, pour arriver à leurs fins, avaient choisi Museveni et Kagame pour accomplir leurs visées au Rwanda et au Zaïre. Du reste, c’est avec des armes américaines que le Zaïre avait été agressé en 1996 par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi, appuyés par des instructeurs américains.
Nicaise Kibel’Bel Oka est ainsi regaillardi. Il déclarait en son temps : « Qu’on le veuille ou non, Paul Kagame est en train d’être utilisé pour favoriser l’éclatement du Congo, car, selon les “cerveaux de Washington”, la géante RDC telle qu’elle se présente actuellement est ingouvernable, et surtout par des “Africains ordinaires”. Tout comme les États-Unis ont réussi à morceler le Soudan par Yoweri Museveni interposé, ils comptent faire de même en utilisant Paul Kagame du Rwanda ». En septembre 2020, date de parution de son livre, il laissait, cependant, entendre avec amertume qu’« en lieu et place de penser comment gérer cet après-éclatement, les Congolais se perdent dans des conjectures stériles, alors que les desseins de “l’Oncle Sam” se réalisent même à long terme ».
Ces conjectures stériles collent toujours à l’esprit des Congolais. Tel semble être le cas aujourd’hui avec le fameux dialogue, qui n’est que du vent, alors que le vrai problème est ailleurs. Par ignorance ou par complicité, d’aucuns mettent ainsi de l’eau au moulin de Paul Kagame, l’homme qui dirige son pays d’une main de fer et par qui le mal pourrait arriver à la RDC, sous prétexte de vouloir combattre une dictature dans leur pays. D’autres, encore naïfs, pensent que le dialogue s’avère ce moment indiqué pour pouvoir le couper des Congolais à sa solde. Quelle utopie ! Comment ce qui n’a pas été possible pendant 30 ans, c’est-à-dire couper le cordon ombilical entre ces rébellions et leur géniteur, peut se réaliser à l’occasion du fameux dialogue vendu à tue-tête par la CENCO-ECC, qui a bénéficié, de surcroît, des moyens de ce même géniteur ? Une autre question demeure : comment ce dialogue interne, supposé résoudre des questions internes sans ingérence externe, peut-il impacter sur la crise, qui est d’essence externe ?
Le Rwanda a beaucoup à perdre
Le chamboulement géopolitique dans la région des Grands Lacs entre le milieu des années 1990 et le début des années 2000, note le chercheur Innocent Mbuyanga Ilunga, avait et profite surtout au Rwanda, nouveau shérif de la région par la grâce de l’Administration Clinton. On a ainsi vu ce pays caracoler en tête des classements des pays producteurs de minerais absents de son sous-sol, sans que cela ne choque le moins du monde les nations occidentales, entre-temps devenues ses clientes ; nations pourtant intransigeantes en matière de respect des droits de l’Homme et championnes du Guide de l’OCDE sur le devoir de diligence pour des chaînes d’approvisionnement responsables en minerais provenant de zones de conflit ou à haut risque. Pendant trente ans, le Rwanda s’est établi comme fournisseur des minerais du Congo, donc des minerais qui ne lui appartiennent pas !
Dommage que l’Europe, qui réfléchit aussi à comment réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine, ait choisi, avant de publier, par la suite, en mars 2024, une loi sur les matières premières critiques, de signer, un mois plus tôt, un protocole d’accord avec le Rwanda visant à garantir son approvisionnement en métaux stratégiques, ce qui avait provoqué une levée de boucliers au Parlement européen, en RDC et aussi parmi les ONG. En effet, les minerais estampillés « Rwanda » provenaient, en réalité, de la RDC, en sorte qu’en établissant ce partenariat, l’UE se rendait complice du pillage des ressources congolaises et contribuait à faire durer la guerre menée par le M23, mouvement piloté depuis Kigali. D’aucuns, surtout au Congo, ont qualifié « les 27 » de receleurs, mus aussi par la volonté, entre autres, de protéger, à travers l’armée rwandaise, leurs intérêts gaziers et pétroliers dans la province mozambicaine de Cabo Delgado.
Aussi, le mauvais calcul des Occidentaux, et surtout des Européens, a joué contre eux par rapport à la Chine. Avec la fin de la guerre froide, qui a signé la mort de l’Union soviétique et dont l’écroulement du mur de Berlin est le symbole, ils avaient, plus particulièrement l’Europe, abandonné, pendant des décennies, et ce, au nom de la mondialisation heureuse, leur industrie minière. Cela étant entendu que les ressources, qui étaient plus abondantes en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, y étaient exploitables à moindre coût sans trop se soucier de l’éventuel impact environnemental local. Ironie du sort : l’UE encourage aujourd’hui les pays membres à faire des prospections minières. D’ici à 2030, selon le calcul des hauts fonctionnaires européens, les « 27 » auront besoin de dix-huit fois plus de lithium et cinq fois plus de cobalt.
L’on se rappellera ainsi qu’au milieu des années 1990, des officiels belges ne se privaient pas de narguer leurs homologues zaïrois (devenus congolais depuis), en leur expliquant que leur chantage à propos des minerais était d’un autre âge et que la tertiarisation de l’économie que le numérique allait consacrer rendrait caduque la chasse aux trésors congolais. Cette lecture était largement partagée par les autres nations occidentales. Les Chinois, pour leur part, avaient réfléchi autrement, et le résultat est cinglant trente ans plus tard. Et contrairement à la période allant de 1839 à 1949, où les Européens et les Américains pouvaient recourir à la force pour corriger le déficit de leur balance commerciale vis-à-vis de l’Empire du Milieu (guerre de l’Opium, siècle de l’humiliation ou de la honte et sac du Palais d’Été), la Chine de ce début du XXIe siècle est une puissance économique et militaire. Point de doute. Si elle n’avait pas l’armée qu’elle a aujourd’hui, l’Armée populaire de libération, elle aurait déjà fait l’objet d’une agression de la part des nations occidentales sous un prétexte quelconque. Il suffit, pour s’en convaincre, de se rappeler les guerres (économiques ou d’agression) faites à l’Irak ou à la Libye.
À dire vrai, les Accords de Washington, en ce compris l’Accord de partenariat stratégique RDC-USA décrié par d’aucuns, sont un coup de canif en plein thorax du Rwanda, qui profite de l’insécurité au Congo. Par cet accord, qui entend remettre de l’ordre dans la commercialisation des minerais de la région des Grands Lacs, les États-Unis sont sur le point de fermer le robinet qui renflouait, sans discontinuer, les caisses du Rwanda grâce aux bénéfices tirés de la vente illégale des minerais congolais. Ce que le régime de Kigali est loin d’accepter, son budget étant alimenté considérablement par l’argent généré par cette activité illicite.
L’on comprend donc l’agitation dont fait montre le président Paul Kagame à la suite des sanctions américaines qui sont en train de tomber. L’on comprend aussi le chantage qu’il vient de faire à l’UE en menaçant de retirer ses troupes commises à la protection des intérêts gaziers et pétroliers de ses pays membres au Mozambique.
Au regard de tout ce qui précède, il va donc sans dire que le fameux dialogue est une utopie quant à son pouvoir magique de mettre fin à la crise trentenaire qui sévit au Congo, avec son cortège de plus de 10 millions de morts — soit le nombre d’habitants du Congo-Brazzaville et du Gabon réunis — cinq millions de déplacés internes et externes, sans compter la crise humanitaire indicible dans laquelle baignent les populations de l’Est. Néanmoins, c’est une brèche, sous de faux prétextes tels que la gouvernance et l’illusion d’isoler le régime de Kigali, pour « congoliser » la crise en vue d’un nouvel ordre politique à travers la gestion, par le Rwanda, via l’AFC-M23, des provinces du Nord et du Sud-Kivu pour un accès illimité aux minerais congolais. C’est cela même l’objet de la guerre qui sévit à l’est de la RDC depuis trente et un ans.
Avec cette façon de faire, qui remet chaque fois, à coup de dialogues, la RDC à la case départ, à la grande satisfaction du Rwanda, il y a risque d’affaiblir, à la longue, la résistance des Congolais. Louant, lors de sa visite fin février-début mars 2023 au Congo, la lutte combien âpre que mènent les Congolais pour sauvegarder leur dignité et l’intégrité de leur pays contre les méprisables tentatives de sa fragmentation, le pape François prévint que la répétition continuelle des attaques violentes, ainsi que les nombreuses situations de détresse, pourraient affaiblir leur résistance, miner leur force d’âme, les conduire à se décourager et à s’enfermer dans la résignation. Ce serait alors l’eschatologie pour la nation congolaise.
Ainsi donc, l’interpellation de Mgr Bernard Kasanda, évêque de Mbuji-Mayi, formulée à l’intention de ses pairs et selon laquelle « l’Église n’a pas compétence spécifique sur les questions techniques pour proposer des systèmes ou des modèles d’organisation sociale », tombe à point nommé. Il a raison sur toute la ligne, parce que ses frères en Christ, à savoir le cardinal Fridolin Ambongo et Messeigneurs Fulgence Muteba et Donatien Nshole, font preuve de cécité géopolitique, géostratégique, voire géoéconomique, dans leur implication dans la crise trentenaire qui sévit à l’est de la RDC. Pourtant, en 1948, le père jésuite américain Edmund Aloyus Walsh, fondateur de la School of Foreign Service, avait gagné le quartier général des forces américaines d’occupation du Japon pour nourrir en stratégies le général MacArthur.
Dommage que la mission prophétique dont ils se sentent investis pour sauver le Congo ne soit pas accompagnée d’un don de discernement pour s’apercevoir qu’ils bottent en touche avec le fameux dialogue, eu égard aux motivations mouvantes de Corneille Nangaa et de son maître Paul Kagame. L’adresse du pape à la CENCO lors de sa venue à Kinshasa reste d’actualité : « Que n’entre pas (dans l’Église) l’esprit mondain qui nous fait interpréter le ministère selon les critères de nos intérêts lucratifs, personnels, qui nous rend froids et détachés dans l’administration de ce qui nous est confié (…). Non, le commerce, s’il vous plaît, laissons-le en dehors de la vigne du Seigneur ! Nous sommes des pasteurs du peuple, pas des hommes d’affaires ».
Moïse Musangana

