« Le Congo doit sortir d’un système dans lequel la capacité de nuisance devient une monnaie d’échange politique. Dialoguer pour obtenir la paix ne doit jamais signifier récompenser celui qui a choisi la violence contre la République. » La République démocratique du Congo n’est pas à son premier dialogue. Depuis plusieurs décennies, le pays a connu des négociations, des concertations, des accords de paix, des mécanismes de partage du pouvoir, des programmes de désarmement et différentes formules de réconciliation nationale. Pourtant, les crises politiques et sécuritaires se reproduisent. Cette expérience nous oblige à poser une question fondamentale : pourquoi dialoguer et, surtout, pour construire quel type d’État ? Le dialogue peut être nécessaire pour sortir d’une crise. Mais lorsqu’il devient un mécanisme permettant à ceux qui prennent les armes d’obtenir ce qu’ils n’ont pas obtenu par les élections ou par les institutions, il risque de produire l’effet inverse : récompenser la violence et préparer la prochaine rébellion.
La RDC doit donc rompre avec un cycle dangereux : rébellion → négociation → amnistie → intégration → poste politique ou militaire → nouvelle frustration → nouvelle rébellion.
Un dialogue national crédible doit contribuer à mettre fin à ce système plutôt qu’à le reproduire.
1. Quelles conditions politiques, institutionnelles et sécuritaires pour un dialogue crédible ?
La première condition est de définir clairement l’objet du dialogue.
S’agit-il de mettre fin à la guerre ? De renforcer la cohésion nationale ? De corriger certaines faiblesses institutionnelles ? De réfléchir à la gouvernance du pays ? Ou s’agit-il de redistribuer le pouvoir entre la majorité, l’opposition et ceux qui ont choisi les armes ?
Cette distinction est fondamentale.
Dans une démocratie, la voie normale d’accès au pouvoir reste l’élection. Celui qui perd une élection doit préparer la suivante, saisir les institutions compétentes lorsqu’il conteste les résultats ou poursuivre son combat politique dans le cadre constitutionnel. Il ne devrait pas découvrir qu’une rébellion constitue un moyen plus efficace d’obtenir une place à la table politique.
Sinon, que deviennent les élections ? Que devient le Parlement ? Que deviennent les partis politiques ? Que devient la Constitution ? Et finalement, que devient l’État lui-même ?
Un dialogue véritablement républicain doit donc reposer sur plusieurs principes : respect de la Constitution, reconnaissance des institutions, protection de l’intégrité territoriale, cessation des hostilités et absence de menace militaire comme instrument de négociation.
Il faut surtout distinguer dialogue politique et négociation sécuritaire.
On peut négocier avec un groupe armé pour obtenir un cessez-le-feu, son désarmement, son retrait d’un territoire, la libération de prisonniers ou la protection des populations. Mais négocier la fin d’une guerre ne signifie pas automatiquement reconnaître à celui qui a pris les armes un droit à un ministère, à un commandement militaire ou à une nouvelle répartition du pouvoir.
Négocier la fin d’une rébellion ne doit pas signifier récompenser la rébellion.
2. Comment s’attaquer réellement aux « causes profondes » des conflits ?
L’expression « causes profondes » mérite également d’être utilisée avec rigueur.
Il existe incontestablement en RDC des causes structurelles de conflit : mauvaise gouvernance, corruption, pauvreté, chômage, conflits fonciers, faiblesse de certaines institutions, insuffisance de l’administration publique, problèmes de représentation politique, exploitation illicite des ressources naturelles et déficiences des appareils de défense et de sécurité.
Il faut avoir le courage de les reconnaître et de les corriger.
Mais il existe également un danger : transformer les “causes profondes” en justification permanente de la violence.
Comprendre pourquoi une personne prend les armes n’équivaut pas à légitimer son choix de prendre les armes.
Un ancien dirigeant peut considérer qu’il a été injustement traité. Un opposant peut contester les élections. Une communauté peut avoir des revendications légitimes. Un parti peut se sentir exclu. Ces problèmes peuvent nécessiter des solutions politiques.
Mais aucune frustration personnelle, aucun échec électoral et aucune ambition politique ne devraient conférer le droit de créer une armée, de prendre des villes, de tuer des citoyens ou de s’appuyer sur des intérêts étrangers pour imposer un nouveau rapport de force à l’État.
Il faut également reconnaître que les causes des conflits congolais ne sont pas exclusivement internes.
La question des ressources naturelles, les économies de guerre, les réseaux transfrontaliers, les ingérences étrangères, les problèmes de sécurité régionale et les ambitions géopolitiques autour de l’Est de la RDC font partie de l’équation.
Un dialogue national ne doit donc pas servir à congoliser artificiellement un conflit dont certaines dimensions sont régionales et internationales.
Le dialogue interne doit aller de pair avec une stratégie diplomatique et sécuritaire régionale, le renforcement de l’État et la lutte contre l’exploitation illicite des ressources congolaises.
3. Quelle place pour les groupes armés, les victimes, les femmes, les jeunes et la société civile ?
C’est probablement ici que la RDC doit changer le plus profondément sa conception du dialogue.
Pendant des années, nous avons parfois accordé une importance disproportionnée à ceux qui possèdent des armes.
Plus un acteur pouvait créer de l’instabilité, plus sa capacité à imposer sa présence à la table des négociations augmentait.
Il faut inverser cette logique.
Les victimes doivent devenir des acteurs centraux du processus de paix.
Les femmes victimes de violences sexuelles, les déplacés, les survivants des massacres, les familles des personnes tuées ou disparues, les communautés spoliées, les jeunes, les organisations de la société civile et les représentants des populations directement affectées doivent être véritablement représentés.
Une question morale s’impose : pourquoi celui qui a pris les armes devrait-il avoir davantage de poids autour de la table que la mère qui a perdu ses enfants à cause de cette guerre ?
Pourquoi celui qui contrôle un territoire par la violence devrait-il être davantage entendu que des millions de Congolais qui continuent à respecter les institutions de leur pays ?
Les groupes armés peuvent participer aux négociations directement liées au cessez-le-feu, au désarmement, à la démobilisation, au retour des déplacés et à la sécurisation des populations.
Mais cette participation ne devrait créer aucun droit automatique à une fonction politique ou militaire.
La RDC doit établir un principe simple pour les générations futures :
prendre les armes contre la République ne peut plus devenir un mécanisme de promotion politique, militaire ou sociale.
4. Quelle justice pour empêcher le retour éternel de la violence ?
La paix nécessite la réconciliation. Mais la réconciliation ne signifie ni l’amnésie ni l’impunité.
Il existe ici une dimension morale importante.
Même dans la tradition chrétienne souvent invoquée lorsqu’on parle de réconciliation, le pardon ne signifie pas que la vérité disparaît. Il suppose reconnaissance de la faute, repentance, réparation et changement de comportement.
Pourquoi demanderait-on moins à la République ?
Lorsqu’un acteur politique, un ancien dirigeant, un militaire ou un chef de groupe armé est poursuivi ou condamné pour des faits graves, un dialogue politique ne devrait pas automatiquement faire disparaître son dossier judiciaire.
La justice doit évidemment être indépendante. Les droits de la défense doivent être garantis. Toute personne accusée doit pouvoir contester les charges devant les juridictions compétentes.
Mais précisément : c’est devant la justice que les responsabilités pénales doivent être déterminées, et non autour d’une table de partage du pouvoir.
La situation d’un ancien président ou de tout autre responsable poursuivi soulève donc une question de principe qui dépasse les individus : le simple fait qu’une personnalité possède une capacité politique ou militaire de nuisance doit-il obliger la République à suspendre la justice pour obtenir la paix ?
Si nous répondons oui, nous créons une règle extrêmement dangereuse : plus vous êtes capable de déstabiliser le pays, plus votre pouvoir de négociation avec l’État devient important.
C’est exactement cette logique qu’il faut briser.
Le dialogue doit donc être accompagné d’une véritable politique de justice transitionnelle : établissement de la vérité, poursuites pour les crimes les plus graves, réparations aux victimes, mécanismes de mémoire, réconciliation communautaire et garanties de non-répétition.
Les crimes de guerre, crimes contre l’humanité et autres violations graves ne peuvent pas simplement devenir des monnaies d’échange dans une négociation politique.
Et surtout, où sont les victimes dans nos dialogues ?
Certaines ne pourront jamais participer. Elles sont mortes.
Ceux qui parlent de paix en leur nom ont donc une responsabilité supplémentaire : ne pas construire une paix dans laquelle les victimes sont oubliées tandis que ceux qui ont participé à leur malheur sont récompensés.
5. Comment garantir l’application des engagements ?
La RDC ne souffre pas seulement d’un déficit d’accords. Elle souffre surtout d’un déficit d’application.
Un nouveau dialogue qui produit simplement des centaines de recommandations risque de rejoindre les précédents dans les archives de la République.
Chaque décision devrait donc comporter un calendrier, une institution responsable, des ressources identifiées, des indicateurs mesurables et un mécanisme public d’évaluation.
Un comité indépendant de suivi pourrait associer les institutions publiques, le Parlement, la société civile, les représentants des victimes, les femmes, les jeunes ainsi que certains partenaires africains et internationaux.
Un rapport périodique devrait permettre aux Congolais de savoir précisément quelles décisions ont été appliquées et lesquelles ne l’ont pas été.
Mais il faut surtout déterminer ce qui n’est pas négociable.
L’intégrité territoriale de la RDC n’est pas négociable.
La souveraineté nationale n’est pas négociable.
Le principe selon lequel le pouvoir politique se conquiert normalement par les élections n’est pas négociable.
L’indépendance de la justice ne devrait pas être négociable.
Le droit des victimes à la vérité, à la justice et à la réparation ne devrait pas être négociable.
Et l’utilisation de la violence comme moyen d’obtenir une fonction dans l’État doit définitivement cesser d’être considérée comme une voie politique acceptable.
Une question fondamentale : quelle République voulons-nous laisser à nos enfants ?
Au fond, le débat sur le dialogue dépasse les personnalités actuellement au pouvoir ou dans l’opposition.
Il concerne le modèle de République que nous voulons transmettre à la prochaine génération.
Que voulons-nous enseigner à un jeune Congolais ?
Qu’il faut étudier, travailler, créer un parti politique, défendre ses idées, participer aux élections et respecter les institutions ?
Ou qu’il suffit de créer une rébellion, de trouver des soutiens, de contrôler un territoire et de menacer suffisamment Kinshasa pour obtenir finalement une place autour de la table ?
Si nous institutionnalisons la deuxième voie, nous fabriquerons nous-mêmes les rébellions de demain.
La nouvelle génération doit au contraire apprendre qu’aucune ambition personnelle n’est supérieure à la République.
Un ancien président reste soumis à la loi.
Un ministre reste soumis à la loi.
Un général reste soumis à la loi.
Un opposant reste soumis à la loi.
Un chef rebelle reste soumis à la loi.
Et le président de la République lui-même exerce son pouvoir dans le cadre de la Constitution.
C’est cela, construire un État.
Dialoguer, oui. Capituler devant la violence, non.
La RDC a besoin de dialogue. Mais elle doit profondément changer la philosophie du dialogue.
Le dialogue ne doit plus être un marché dans lequel chaque acteur arrive avec sa capacité de nuisance pour négocier sa part de l’État.
Il faut sortir définitivement de la logique : Rébellion → négociation → amnistie → intégration → récompense → nouvelle frustration → nouvelle rébellion.
La République doit construire une autre logique : Grief politique → institutions → débat démocratique → élections → Parlement → justice → alternance pacifique.
Et lorsque quelqu’un choisit malgré tout la rébellion : Cessez-le-feu → désarmement → vérité → justice → réparation → réconciliation → réintégration conditionnelle dans la société.
Voilà la rupture dont le Congo a besoin.
La paix n’est pas simplement le silence momentané des armes. Une paix durable existe lorsque les citoyens n’ont plus besoin des armes pour être entendus ; lorsque les dirigeants peuvent être remplacés par les urnes ; lorsque les institutions sont plus fortes que les individus ; lorsque celui qui commet un crime sait qu’il devra en répondre ; et lorsque les victimes savent que leur souffrance ne sera jamais sacrifiée pour acheter quelques années de tranquillité politique.
Le dialogue doit sauver la République. Il ne doit pas devenir la récompense de ceux qui ont choisi de la combattre.
Éric Kamba
Géostratège et analyste des relations internationales

