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29 août, 2026 - 14:30:54
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Dialogue national en RDC : quand l’anticipation stratégique rencontre les orientations de l’état [Tribune] 

L’adresse à la Nation prononcée par le Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo le 27 août 2026 constitue un moment important dans le débat sur le dialogue national en République démocratique du Congo.

Mais elle mérite également d’être relue à la lumière du débat intellectuel et stratégique qui l’a précédée.

Depuis plusieurs semaines, à travers une série de tribunes, d’analyses et d’entretiens consacrés au dialogue national, à la souveraineté, à la justice, à la rébellion, à l’instrumentalisation identitaire et à la cohésion nationale, j’ai défendu une idée centrale : la RDC doit dialoguer, mais elle ne doit plus organiser sa vie politique de telle manière que les armes deviennent un moyen d’accéder à la table politique, à l’impunité ou au pouvoir.

L’adresse présidentielle du 27 août ne permet évidemment pas d’affirmer que ces analyses ont directement déterminé les décisions du Chef de l’État. Une telle affirmation exigerait des éléments que nous ne possédons pas.

En revanche, la chronologie publique permet d’établir quelque chose de suffisamment important pour être relevé : plusieurs principes défendus dans mes publications avant l’adresse présidentielle se retrouvent aujourd’hui, parfois avec une proximité remarquable, dans l’architecture politique exposée par le Chef de l’État.

Ce constat donne tout son sens au travail d’anticipation stratégique.

Car l’utilité d’un analyste n’est pas seulement de commenter les décisions lorsqu’elles ont déjà été prises. Elle consiste aussi à identifier suffisamment tôt les risques, les lignes rouges, les options et les conséquences possibles afin d’éclairer le débat national.

1. Première anticipation : dialoguer, oui ; récompenser la rébellion, non

Le 30 juillet 2026, dans ma tribune « Dialogue national en RDC : l’inclusivité ne peut pas devenir une prime à la rébellion », j’écrivais :

« Le dialogue demeure un instrument indispensable de la paix. Mais il ne doit jamais devenir une prime à la rébellion ni un substitut à la justice. »

J’y posais une question fondamentale : quel message transmettons-nous à la jeunesse congolaise si celui qui prend les armes, occupe un territoire et affronte la République obtient finalement davantage de reconnaissance politique que celui qui choisit les élections et les institutions ?

J’avertissais également que la RDC devait rompre avec le cycle rébellion → négociation → intégration → nouvelle mutinerie → nouvelle rébellion.

Quelques semaines plus tard, cette distinction apparaît au centre de l’adresse présidentielle.

Le Président Tshisekedi a clairement établi que l’inclusivité politique ne signifiait pas que ceux qui combattent la République par les armes disposeraient automatiquement d’un siège à la table du dialogue.

La convergence est fondamentale.

Elle consacre un principe que je défends depuis plusieurs semaines : la capacité de faire la guerre ne peut pas devenir un titre de légitimité politique.

2. Deuxième anticipation : distinguer le dialogue politique de la négociation avec les groupes armés

Cette distinction est probablement l’une des convergences les plus importantes.

Dans ma tribune adressée notamment aux positions attribuées à la CENCO et à l’ECC, j’avais insisté sur une séparation conceptuelle essentielle : négocier avec une rébellion pour obtenir la paix ne signifie pas reconnaître à cette rébellion le droit de refonder l’État.

J’avais proposé de distinguer plusieurs espaces.

D’un côté, un dialogue national entre les forces politiques et sociales qui reconnaissent l’ordre républicain.

De l’autre, une négociation politico-sécuritaire avec les acteurs armés destinée au cessez-le-feu, au retrait des combattants, au désarmement, au retour des déplacés, à la restauration de l’autorité de l’État et aux autres modalités nécessaires à la cessation des hostilités.

Et j’avais expressément rappelé que des discussions avec l’AFC/M23 existaient déjà dans le cadre de Doha.

C’est précisément cette confusion qu’il faut aujourd’hui éviter.

Doha répond à la guerre. Le dialogue national répond à la crise politique, institutionnelle et sociale interne de la République.

Les deux processus peuvent contribuer à la paix. Ils ne possèdent cependant ni le même objet, ni les mêmes acteurs, ni la même fonction.

Le premier doit contribuer à faire taire les armes.

Le second doit permettre aux Congolais de réfléchir à leur République.

Les confondre reviendrait à transformer une capacité militaire en droit automatique de participer à la définition de l’avenir institutionnel du pays.

3. Troisième anticipation : aucune réconciliation véritable sans justice

Le 21 juillet, je défendais déjà publiquement le principe suivant : « la cohésion nationale ne peut reposer sur l’impunité ».

Cette idée est devenue l’un des fils conducteurs de mes interventions sur le dialogue.

J’ai également soutenu, dans le débat suscité par les positions de Martin Fayulu, que la réconciliation politique ne peut pas se substituer au travail de la justice.

Dans mes différentes analyses, j’ai constamment distingué quatre notions que le débat congolais tend parfois à confondre : dialogue, réconciliation, justice et impunité.

Réconcilier ne signifie pas effacer les responsabilités.

Pardonner ne signifie pas supprimer les droits des victimes.

Dialoguer ne signifie pas créer une justice parallèle.

Et rechercher la paix ne signifie pas suspendre automatiquement l’État de droit.

Le Président Tshisekedi a précisément annoncé que les mesures de confiance et de décrispation envisagées devront respecter la législation, préserver l’indépendance de la justice et garantir les droits des victimes.

Cette convergence est majeure.

Elle signifie que le dialogue ne doit plus être conçu comme un espace dans lequel le compromis politique efface mécaniquement les responsabilités judiciaires.

4. Quatrième anticipation : la souveraineté et l’intégrité territoriale doivent constituer des lignes rouges

Dans mes analyses précédentes, notamment celles consacrées au dialogue et à l’instrumentalisation identitaire, j’ai constamment soutenu qu’aucun compromis politique ne pouvait se construire au détriment de la souveraineté congolaise.

Dans ma tribune consacrée aux positions attribuées à la CENCO et à l’ECC, je proposais même que l’on pose explicitement aux acteurs ayant pris les armes plusieurs questions préalables :

Reconnaissent-ils sans ambiguïté l’intégrité territoriale et la souveraineté de la RDC ?

Renoncent-ils définitivement à conquérir ou influencer le pouvoir par les armes ?

Acceptent-ils le désarmement ?

Reconnaissent-ils le droit des victimes à la vérité, à la justice et à la réparation ?

Le 27 août, le Président de la République a lui aussi placé la souveraineté et l’intégrité territoriale parmi les principes qui ne peuvent faire l’objet d’une négociation.

C’est essentiel.

On peut négocier les modalités de la paix. On ne négocie pas l’existence de la République.

5. Cinquième anticipation : demander à ceux qui ont pris les armes de revenir à la République

Il existe cependant une différence fondamentale entre exclusion définitive et réintégration conditionnelle.

Je n’ai jamais défendu l’idée qu’un Congolais ayant pris les armes devait être condamné éternellement à rester en dehors de la communauté nationale.

Au contraire.

Dans ma réflexion sur les conditions d’une véritable réconciliation, j’avais proposé une séquence précise : cessez-le-feu → retrait → désarmement → vérité → justice → réparation → réconciliation → réintégration conditionnelle.

Le principe était simple : la République doit toujours laisser une porte au retour, mais cette porte doit s’appeler renoncement à la violence, responsabilité et réconciliation véritable.

Le Président Tshisekedi vient d’adresser un message comparable à ceux qui se sont engagés dans des voies contraires à l’idée nationale mais souhaitent se ressaisir : le moment est venu, a-t-il indiqué, de renouer avec la République.

C’est exactement là que se trouve la différence entre une République forte et une République vindicative.

La première sanctionne la violence mais permet le retour à la communauté nationale lorsque les conditions républicaines sont sincèrement remplies.

6. Sixième anticipation : empêcher la guerre imposée à la RDC de devenir une guerre entre Congolais

Cette question dépasse le seul dialogue politique.

Dans une tribune récente cosignée avec Alain Atundu sur l’instrumentalisation identitaire, nous avons alerté sur un danger majeur : qu’une guerre comportant une importante dimension régionale et géopolitique finisse par être transformée, dans les perceptions collectives, en guerre ethnique entre Congolais.

C’est précisément pourquoi j’ai constamment refusé la confusion entre la responsabilité d’un mouvement armé, l’appartenance ethnique de certains de ses membres et la responsabilité collective d’une communauté.

L’État doit combattre une rébellion sans fabriquer une guerre communautaire.

Il doit protéger son territoire sans transformer une ethnie en ennemie.

Il doit combattre les discours de haine sans abandonner la vérité sur les responsabilités politiques et militaires.

Dans son adresse, le Président appelle justement à bâtir une République où l’appartenance ethnique, provinciale ou sociale ne constitue ni privilège ni motif d’exclusion, et où la diversité ne soit plus instrumentalisée pour diviser les Congolais.

Cette convergence mérite également d’être relevée.

7. Septième anticipation : tirer les leçons des dialogues précédents

Une autre constante de mes analyses concerne l’échec du modèle historique des dialogues congolais.

La RDC a déjà dialogué.

Elle a organisé des conférences, négociations, concertations, transitions et arrangements politiques.

Certaines ont été nécessaires. Certaines ont évité des affrontements plus graves.

Mais trop souvent, le dialogue a également servi de mécanisme de redistribution des positions politiques sans résoudre les causes institutionnelles profondes de la fragilité de l’État.

C’est pourquoi j’ai plaidé pour que le prochain dialogue ne soit pas une conférence supplémentaire destinée à redistribuer des fonctions.

Il doit devenir un pacte républicain.

Le Président Tshisekedi affirme désormais que ce dialogue sera différent de ceux que le pays a connus.

Cette ambition doit maintenant être traduite institutionnellement.

Car la différence ne se proclamera pas : elle se mesurera à la méthode, aux participants, aux résultats et surtout aux mécanismes de mise en œuvre.

8. Huitième anticipation : remettre la République au-dessus des intérêts individuels

Depuis mes premières interventions dans ce débat, ma préoccupation fondamentale n’a jamais été de savoir quel acteur politique devait gagner ou perdre le dialogue.

La vraie question est : quelle République voulons-nous laisser aux générations futures ?

Une République où la violence permet d’obtenir ce que les urnes refusent ?

Une République où chaque crise se termine par un nouveau partage du pouvoir ?

Ou une République dans laquelle les désaccords politiques trouvent leur résolution dans les institutions, les élections, la justice et le débat démocratique ?

Le Président de la République vient de rappeler une formule particulièrement forte : « La République nous précède, nous dépasse et nous survivra. »

C’est probablement la phrase qui résume le mieux l’esprit que j’ai voulu défendre dans cette série d’analyses.

Les Présidents passent.

Les oppositions passent.

Les majorités passent.

Les ambitions individuelles passent.

La République demeure.

Ce que cette convergence dit du rôle de l’intelligence stratégique congolaise

Il serait excessif de présenter ces convergences comme la preuve d’une influence directe sur la décision présidentielle.

Mais il serait tout aussi injuste intellectuellement d’ignorer leur chronologie.

Plusieurs de ces analyses ont été publiées avant la clarification présidentielle du 27 août.

Elles ont identifié en amont plusieurs questions qui se trouvent désormais au centre du cadre annoncé : – pas de prime politique à la rébellion ; – distinction entre dialogue national et négociation sécuritaire avec les groupes armés ; – séparation entre Doha et le dialogue politique interne ; – respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale ; – maintien de l’indépendance de la justice ;- protection des victimes ; – possibilité de réintégration pour ceux qui renoncent sincèrement à la violence et reviennent à la République ; – refus de l’instrumentalisation ethnique ; – nécessité de tirer les leçons des dialogues précédents ; – priorité donnée à la République plutôt qu’aux ambitions individuelles.

C’est précisément ce que doit produire une intelligence stratégique nationale.

Elle ne consiste pas à attendre la décision politique pour l’expliquer après coup.

Elle consiste à observer les signaux faibles, identifier les risques, construire des scénarios, anticiper les conséquences et proposer des options avant que les choix ne deviennent inévitables.

Un pays comme la RDC, confronté simultanément à la guerre, aux compétitions géopolitiques, aux opérations d’influence, aux fractures internes et aux ambitions de puissances étrangères, a besoin de cette capacité d’anticipation.

Et cette intelligence ne doit pas être enfermée dans quelques bureaux.

Elle existe également dans les universités, les centres de recherche, la diaspora, les organisations de la société civile, les anciens diplomates, les experts en sécurité, les chercheurs et les analystes congolais.

L’État gagnerait à organiser davantage cette intelligence nationale, à l’écouter, à la confronter et à l’intégrer dans ses mécanismes d’aide à la décision.

L’anticipation ne vaut que si elle continue

L’adresse présidentielle du 27 août représente donc moins un aboutissement qu’un nouveau point de départ.

Les principes sont désormais posés.

Le véritable test commence.

Il faudra notamment veiller à ce que le dialogue ne devienne pas progressivement ce qu’il affirme aujourd’hui vouloir éviter.

Il faudra définir avec précision les critères de participation.

Il faudra empêcher que les mesures de décrispation deviennent des mécanismes d’impunité.

Il faudra garantir l’indépendance de la justice.

Il faudra donner une place réelle aux victimes.

Il faudra préserver la distinction entre opposition politique et insurrection armée.

Il faudra empêcher toute instrumentalisation ethnique.

Il faudra articuler intelligemment Doha et le dialogue national sans confondre leurs fonctions respectives.

Il faudra surtout construire des mécanismes contraignants de mise en œuvre afin que les résolutions du dialogue ne rejoignent pas les archives déjà considérables des engagements politiques congolais jamais appliqués.

Car le véritable succès ne sera pas d’avoir organisé un dialogue.

Le véritable succès sera d’avoir changé les règles du jeu politique congolais.

Si, demain, un jeune Congolais comprend que pour changer son pays il vaut mieux créer un parti, développer des idées, convaincre ses compatriotes et gagner une élection que constituer une rébellion, alors quelque chose d’historique aura changé.

Si une victime comprend que la paix ne signifie plus l’oubli de ce qu’elle a subi, alors quelque chose aura changé.

Si un ancien combattant comprend qu’il peut retrouver sa place dans la Nation en abandonnant sincèrement les armes, sans que ses armes lui confèrent automatiquement un privilège politique, alors quelque chose aura changé.

Et si les acteurs politiques comprennent enfin que la République n’est ni le patrimoine du pouvoir, ni celui de l’opposition, ni celui des anciens dirigeants, ni celui des groupes armés, mais l’héritage commun de tous les Congolais, alors le dialogue annoncé pourra réellement mériter le nom de refondation.

Depuis plusieurs semaines, c’est cette République que mes analyses appellent à construire.

L’adresse présidentielle du 27 août montre que plusieurs des questions que nous avions soulevées en amont sont désormais devenues des questions d’État.

C’est encourageant.

Mais notre responsabilité d’intellectuels, d’analystes et de citoyens n’est pas d’en tirer une satisfaction personnelle.

Elle est de continuer à anticiper.

De continuer à avertir.

De continuer à proposer.

Et, lorsque l’intérêt supérieur du pays l’exige, de mettre l’expertise, la réflexion stratégique et l’intelligence nationale au service de la République.

Parce qu’en définitive, les hommes passent, les crises passent et les ambitions passent. La République, elle, doit survivre.

Éric KAMBA

Géostratège et analyste des relations internationales

Chercheur sur les questions géopolitiques, de gouvernance, de diplomatie et de résolution des conflits dans la région des Grands Lacs

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