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7 avril, 2026 - 10:00:35
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Douze questions de Julien Paluku à Joseph Kabila

Alors que l’ancien président Joseph Kabila séjourne à Goma — ville devenue le bastion du M23 soutenu par le Rwanda, comme l’ont confirmé ses proches et les canaux du mouvement rebelle —, son ancien gouverneur, aujourd’hui ministre du Commerce extérieur, Julien Paluku, rompt le silence. Et il ne parle pas : il interroge. Douze fois. Douze questions frontales, incisives, posées comme autant de miroirs tendus à celui qu’il appelle encore « le fils de Mzee ». En convoquant l’histoire récente, les choix militaires, les symboles de la souveraineté et les morts honorés jadis, Paluku ne se contente pas d’interpeller. Il dresse un acte d’accusation implicite : celui d’un homme qui aurait renié son héritage, trahi ses engagements et pactisé avec ceux qu’il combattait hier. Une interpellation grave, dans une région en guerre, où chaque mot engage la mémoire — et chaque silence, le soupçon.

La scène s’est déroulée au cours d’un briefing gouvernemental consacré au commerce extérieur comme levier de croissance économique. Mais c’est une question d’actualité, posée par un journaliste d’Infos27, qui a fait basculer la conférence dans une séquence politique explosive. Interrogé sur la présence de l’ancien président Joseph Kabila à Goma, bastion du M23 soutenu par le Rwanda, Julien Paluku, actuel ministre du Commerce extérieur, ancien gouverneur du Nord-Kivu pendant douze ans sous Kabila, a répondu non pas par une déclaration mais par une salve de douze questions. Un feu roulant d’interpellations adressées à celui qu’il appelle encore « le fils de Mzee », comme pour tester la cohérence d’un héritage aujourd’hui en pleine dislocation.

Car au-delà de la rhétorique, c’est un procès en rupture et en trahison que Paluku instruit, face caméra.

En voici l’intégralité, posée dans un style oral rugueux, incisif, mais soigneusement structuré :

« Est-ce le fils de son père, le président Laurent Désiré Kabila, assassiné en 2001 par la mafia rwandaise, qui est entré à Goma, capitale du Nord-Kivu, sous contrôle des mêmes Rwandais ? »

Une entrée en matière qui claque comme une gifle. Paluku oppose le souvenir du martyre national à l’image d’un Joseph Kabila désormais vu à Goma, non pas en libérateur, mais en hôte discret de ses ennemis d’hier.

« Est-ce le fils de Mzee qui a relancé le dialogue de Sun City en 2002 et qui a ramené les rebelles près de lui en acceptant la formule 1+4 ? »

Le rappel de l’effort de pacification d’un Kabila fils à ses débuts, chef d’orchestre d’une transition inclusive. Où est passé cet esprit de compromis au service de l’unité, interroge-t-il ?

« Est-ce le fils de Laurent Désiré Kabila qui a affronté et vaincu l’insurrection de Jules Mutebusi ? »

La continuité de l’action sécuritaire évoquée ici souligne une autre contradiction : comment passer de chef de guerre à protecteur supposé d’un mouvement qui menace l’intégrité nationale ?

« Est-ce le fils de Mzee qui, à mon avènement à la tête du Nord-Kivu, comme premier gouverneur élu, a piloté les opérations contre Laurent Nkunda ? »

Paluku cite son propre rôle à l’époque comme témoin et collaborateur d’un président déterminé à résister au CNDP. Que reste-t-il de cette cohérence ?

« Est-ce encore lui qui m’a demandé de résister lorsque, le 29 octobre 2008, le CNDP était à la porte de Goma ? »

Le ton se fait personnel. L’ancien gouverneur rappelle les consignes de résistance reçues de Kabila, aujourd’hui retourné — selon lui — aux côtés de ceux qu’il voulait repousser.

« Est-ce le fils de Mzee qui, en janvier 2009, a demandé l’arrestation de Laurent Nkunda par l’armée rwandaise et accepté l’entrée de cette même armée au Nord-Kivu à travers l’opération Umoja Wetu ? »

Double interrogation : sur la stratégie militaire mais aussi sur la verticalité du pouvoir. Paluku rappelle que le président avait même contraint le président de l’Assemblée nationale à la démission, faute d’avoir été informé de l’opération.

« Est-ce le fils de Mzee qui avait demandé à son ministre de signer les accords de paix le 23 mars 2009 ? Lesquels accords sont à l’origine de la création du mouvement du 23 mars ? »

L’ironie historique est mordante. Kabila, artisan des accords censés clore un conflit, se retrouverait aujourd’hui à proximité du groupe qui en a détourné l’héritage pour redevenir une force de guerre.

« Est-ce le fils de Mzee qui a ordonné au général Etumba de concevoir l’opération Pomme Orange qui a mis fin au M23 le 5 novembre 2013 ? »

Paluku souligne ici l’ancienne fermeté du président vis-à-vis du M23. Un contraste avec le flou actuel.

« Est-ce le fils de Mzee qui a radié les officiers M23 de l’armée pour qu’ils se retrouvent aujourd’hui à leurs côtés pour sa sécurité ? »

Le reproche devient plus grave : Kabila aurait confié sa sécurité à ceux qu’il avait lui-même mis au ban. Une inversion des alliances qui choque jusque dans les rangs de ses anciens fidèles.

« Est-ce le fils de Mzee qui voulait rester au pouvoir, a inventé le terme glissement ? Est-ce lui qui a finalement accepté de céder le pouvoir en 2019, ouvrant la voie à la première alternance pacifique ? Est-ce vraiment celui-là qui se retrouve aujourd’hui à Goma ? »

Trois questions en une, où se superposent les mérites d’un président pragmatique à la dérive d’un homme devenu, selon Paluku, une énigme politique.

 « Est-ce le président honoraire qui a été salué à travers le monde pour son sens élevé de la démocratie, malgré son jeune âge ? »

Rappel du respect international acquis au moment de son retrait du pouvoir. Une stature aujourd’hui ternie par une posture jugée équivoque.

« Est-ce cet homme, jadis considéré comme un grand esprit, qui se retrouve aujourd’hui aux côtés de ses bourreaux d’hier, les bourreaux de la population qu’il a dirigée pendant 18 ans ? Est-ce encore lui qui a pleuré le colonel Mamadou ? Est-ce encore lui qui a pleuré le général Bauma ? »

La conclusion est terrible. Paluku invoque la mémoire des héros tombés au front contre le M23 pour mieux souligner l’énormité de ce qu’il perçoit comme une trahison.

À travers cette série de questions, Julien Paluku ne se contente pas de critiquer. Il déploie une mécanique de déconstruction minutieuse, visant à exposer la contradiction entre l’homme d’État que fut Joseph Kabila et l’ombre que celui-ci projette désormais depuis Goma. En filigrane, c’est l’image d’un ancien président qui serait passé du rôle de bouclier à celui de complice qui se dessine — une accusation lourde dans un pays en guerre.

Patrick Muyaya : « Kabila, homme du passé »

Au détour de ce même briefing, le ministre congolais de la Communication et porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a livré une charge sans détour contre l’ancien président Joseph Kabila, désormais accusé d’orchestrer une diversion politique au profit du Rwanda.

Dans sa réaction, le ministre a rappelé les priorités de l’heure : la guerre à l’Est, l’ennemi désigné — Kigali — et la nécessité de ne pas se laisser entraîner par ce qu’il a qualifié de « gesticulations » d’un passé que la République tente de refermer.

La posture jugée ambigüe de Joseph Kabila dans le contexte de l’actuelle agression à l’Est préoccupe de plus en plus les cercles politiques de Kinshasa. Interrogé sur la position du gouvernement face aux récentes déclarations de l’ancien chef de l’État — notamment son appel à « mettre fin à la tyrannie » — Patrick Muyaya a été catégorique : « Le président honoraire est un homme du passé (…) les passés de la guerre, de la compromission de nos minerais avec le Rwanda, de la corruption, de la concussion — les Congolais n’en veulent plus. »

Un rappel cinglant à l’ordre, dirigé contre l’ex-président qui, ces dernières semaines, a multiplié les signaux ambigus. En dénonçant une prétendue « tyrannie » du régime actuel, Kabila semble vouloir revenir dans le jeu politique par la provocation. Un positionnement que Muyaya balaie d’un revers : « Lorsque vous dites que vous allez mettre fin à la tyrannie, vous y mettrez fin de quelle manière ? En faisant la guerre ? », interroge-t-il, avant d’accuser implicitement Kabila de semer la confusion à Goma, où la population vit sous l’occupation du M23 soutenu par Kigali.

Une ligne rouge : ne pas « congoliser » la guerre

Le porte-parole du gouvernement insiste sur une constante stratégique du régime Tshisekedi : la guerre actuelle est une agression étrangère, dont le cœur est à Kigali, pas à Kinshasa. Toute tentative de réorienter le débat vers des clivages internes est, selon lui, une erreur volontaire ou complice :

« Il est hors de question de nous laisser distraire par ceux qui jouent un rôle secondaire au Rwanda (…) Nous n’avons pas besoin de congoliser un problème d’origine extérieure », martèle Muyaya, évoquant à demi-mot le rôle ambigu de Kabila dans cette crise.

Dans une pique finale, le ministre dénonce un double langage qui met en danger l’unité nationale : « Le message que vous envoyez à ceux qui sont sous occupation, c’est : préparez-vous à la guerre. Il ne faut pas se cacher », déplore-t-il, accusant les proches de l’ancien président de saboter les efforts diplomatiques en cours, notamment les pourparlers de Washington.

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