Le député national Olivier Kasanda Katuala, élu de la Lukunga à Kinshasa et membre de la majorité présidentielle, monte au créneau contre le message de la CENCO appelant les Congolais à s’opposer à toute réforme constitutionnelle. Dans un entretien accordé à Infos27, il accuse les évêques catholiques de quitter le terrain pastoral pour s’ériger en acteurs politiques cherchant à orienter le destin institutionnel du pays. Pour l’élu, la CENCO est pleinement libre d’exprimer son opinion, mais celle-ci ne saurait avoir plus de valeur que celle de tout autre citoyen ou organisation dans une démocratie. Selon lui, seul le peuple congolais a qualité pour décider de l’avenir de sa Constitution, tandis que les Églises devraient, conformément à leur mission spirituelle, « rendre à César ce qui est à César » et laisser aux institutions républicaines l’exercice de leurs prérogatives constitutionnelles.
Entretien
Infos27 : Honorable Kasanda Katuala Olivier, la CENCO appelle les Congolais à s’opposer à toute réforme constitutionnelle et agite les risques de balkanisation et de guerre civile. Certains y voient une sortie du rôle pastoral vers un positionnement politique. Quelle est votre réaction ?
Honorable Kasanda Katuala Olivier : Nous respectons profondément le rôle pastoral et moral de la CENCO. Les évêques ont toute légitimité à s’exprimer sur les questions de paix, de justice et de bien commun. Cependant, sur le fond, ce message est une prise de position politique claire et frontale qui sort largement du cadre pastoral. La CENCO ne se contente pas d’appeler au dialogue ou à la prière : elle prend parti de manière péremptoire sur le débat constitutionnel en cours, accuse le pouvoir en place de manipulation et de terreur, et brandit la menace de troubles graves. C’est une inversion des rôles que nous ne pouvons laisser passer sous silence.
Infos27 : La CENCO dresse un tableau très sombre de la situation sécuritaire à l’Est et affirme que le pays reste « en guerre ». Partagez-vous ce constat ou estimez-vous que les évêques en donnent une lecture partielle et politiquement orientée ?
Honorable Kasanda Katuala Olivier : La situation sécuritaire à l’Est est effectivement dramatique et nous la prenons avec la plus grande gravité. Cette guerre d’agression n’est pas née avec le régime actuel. C’est l’héritage empoisonné de décennies de manigances étrangères et de trahisons internes. Le pouvoir actuel a hérité de foyers de tension, de groupes armés soutenus de l’extérieur et d’une porosité des frontières. Dire que « le pays est toujours en guerre » sans rappeler ce contexte, c’est déformer la réalité et faire porter au régime actuel l’entière responsabilité d’un conflit structurel et ancien. Le gouvernement lutte, avec les moyens dont il dispose, pour restaurer l’autorité de l’État. La CENCO aurait gagné en crédibilité en reconnaissant cet héritage au lieu de donner l’impression de présenter la situation comme une pure création du pouvoir en place.
Infos27 : Tout en reconnaissant certaines réalisations du gouvernement, la CENCO estime que la majorité des Congolais vit toujours dans la précarité. Cette appréciation vous paraît-elle juste ou traduit-elle une volonté de minimiser les acquis du régime ?
Honorable Kasanda Katuala Olivier : C’est une lecture partielle et biaisée. Oui, les défis restent immenses et la misère persiste. Mais ignorer ou minimiser les efforts concrets du gouvernement (construction massive d’infrastructures dans toutes les provinces, programme de développement local des 145 territoires, Couverture Santé Universelle, projets à impact visible réalisés avec l’Église catholique elle-même) c’est faire preuve d’ingratitude ou d’aveuglement. Ces projets ne sont pas « en souffrance » par la seule faute du pouvoir : ils subissent les effets de l’insécurité persistante à l’Est, des contraintes budgétaires et des résistances de certains acteurs. La CENCO choisit systématiquement le prisme négatif au lieu de reconnaître les avancées réelles sur le plan infrastructurel et social. C’est une posture qui dessert la vérité.
Infos27 : La CENCO accuse le pouvoir d’entretenir un « climat de terreur » et de réprimer l’opposition avec l’appui d’une « milice » partisane. Sur quoi reposent selon vous ces accusations graves ?
Honorable Kasanda Katuala Olivier : Ces accusations sont graves. Le débat en cours sur un possible changement constitutionnel se fait dans le cadre démocratique. Il n’y a pas de « climat de terreur » au sein de la Majorité. Les divergences existent et s’expriment librement. Quant aux manifestations de l’Opposition, elles sont encadrées par la loi. Lorsque des débordements surviennent, les forces de l’ordre interviennent pour protéger les biens et les personnes, comme dans tout État de droit. Parler de « milice d’un parti politique » pour qualifier l’action des forces de l’ordre est une distorsion. Nous avons parfois l’impression que la CENCO inverse les rôles : c’est souvent l’Opposition qui instrumentalise la rue et la violence verbale ou physique. Nous condamnons toute violence, d’où qu’elle vienne, mais nous refusons cette caricature qui fait du pouvoir un tortionnaire des voix discordantes. C’est faux!
Infos27 : Selon la CENCO, la réforme constitutionnelle viserait à permettre un nouveau mandat au Président et exposerait le pays à des risques de balkanisation et de guerre civile. Cette lecture vous semble-t-elle fondée ou vise-t-elle à discréditer un débat légitime ?
Honorable Kasanda Katuala Olivier : C’est là le cœur du message et son point le plus périlleux. La CENCO semble transformer un débat légitime sur l’adaptation de la Constitution aux réalités du pays en une menace existentielle pour la Nation. Refuser au peuple congolais le droit souverain de se prononcer sur sa propre Constitution par référendum est un acte de rébellion contre la souveraineté populaire. Le peuple est le constituant originaire (article 5). Il a adopté la Constitution de 2006 par référendum. Il peut légitimement l’actualiser. L’article 220 lie les pouvoirs constitués, pas le peuple lui-même. Sur ce plan juridique, la position de la CENCO est inexacte. Quant aux risques de balkanisation et de guerre civile, la CENCO semble agiter un spectre pour intimider. Les rivalités ethniques existent dans tout pays pluriel, mais ce n’est pas le pouvoir qui les attise. Au contraire, le gouvernement œuvre pour l’unité nationale à travers des projets inclusifs dans toutes les provinces. Prêter au pouvoir une quelconque préférence tribale est une contrevérité qui résonne, de manière préoccupante, avec le narratif clivant et divisionniste véhiculé par les supplétifs du Rwanda.
Infos27 : La CENCO a reçu des représentants de l’opposition et de la majorité avant de publier son message, mais est restée sur sa position. Considérez-vous que ces consultations relevaient d’un vrai dialogue ou d’une démarche de façade ?
Honorable Kasanda Katuala Olivier : La CENCO a effectivement reçu Delly Sessanga pour l’Opposition et le Professeur Isaac Jean-Claude Tshilumbayi pour la Majorité. Mais elle est restée, sans surprise, campée sur sa position initiale et clivante. Cela ne nous étonne guère. Ce comportement semble révéler une propension à se positionner politiquement de manière anticipée et partisane, bien au-delà de son rôle spirituel.
Infos27 : La CENCO appelle le Président à respecter son serment, les prêtres à relayer son message et la population à rester vigilante contre toute réforme. Cette démarche vous paraît-elle encore dans le rôle pastoral de l’Église ou s’apparente-t-elle à une campagne politique ?
Honorable Kasanda Katuala Olivier : Ces recommandations sont problématiques. Demander au Président de la République d’honorer son serment est légitime en soi, mais l’interpréter comme une interdiction absolue de tout débat constitutionnel est excessif. Le serment ne fige pas la Constitution pour l’éternité. Plus grave : appeler les ecclésiastiques à « résister aux manipulations visant le changement de la Constitution » et à éveiller les consciences dans ce sens, c’est transformer l’Église en acteur politique militant contre une option démocratique. Quant à l’appel à la « vigilance » de la population pour s’opposer à toute modification des articles verrouillés, il frôle l’incitation à la mobilisation politique sous couvert pastoral. La CENCO a toute liberté d’exprimer une opinion, mais elle ne doit pas en faire un instrument de pression ou de mobilisation populaire contre les institutions.
Infos27 : La CENCO intervient de plus en plus dans le débat politique et institutionnel. Cette implication est-elle compatible avec le principe de laïcité ? Et la réforme constitutionnelle pourrait-elle permettre de mieux définir les frontières entre l’Église et l’État ?
Honorable Kasanda Katuala Olivier : Absolument. Une des raisons profondes de réformer la Constitution est de consacrer explicitement et plus fermement le caractère laïc de l’État. Cela permettrait de limiter le caractère invasif de certaines organisations spirituelles qui, sous couvert de messages pastoraux, s’immiscent dans le débat politique, prennent parti de façon partisane et cherchent à orienter le destin de la Nation comme si elles étaient des acteurs politiques ordinaires. La laïcité protège la République contre ces ingérences excessives. La CENCO, par son message, illustre précisément le besoin d’un tel verrou.
Infos27 : La CENCO présente son message comme une contribution à la paix et à l’unité nationale. Selon vous, reste-t-elle dans son rôle de conseil moral ou cherche-t-elle à influencer et à conditionner le choix souverain du peuple congolais ?
Honorable Kasanda Katuala Olivier : Oui, la position de la CENCO est une opinion respectable en tant que telle, mais cela reste une « opinion » comme celle que peut formuler n’importe quel Congolais dans un cercle de réflexion ou un débat public. Elle a sa place dans l’espace démocratique. Mais elle ne doit en aucun cas servir de prétexte à des manipulations du public, à des campagnes de désinformation ou à des soulèvements populaires. La Nation n’est pas en péril à cause d’un débat constitutionnel souverain mené par le peuple et ses représentants. Elle le serait si l’on laissait des voix, aussi respectables soient-elles, transformer une opinion en instrument de division ou de déstabilisation. Face à toute tentative de manipulation ou de trouble à l’ordre public, les pouvoirs publics prendront toutes les mesures légales nécessaires pour préserver la paix et la stabilité de la République. Le peuple congolais est majeur. Il est souverain. Il décidera, le moment venu et dans les formes démocratiques, de l’avenir de sa Constitution. Ni la CENCO ni quiconque n’a le monopole de la vérité politique sur ce sujet.
Infos27 : Honorable Olivier Kasanda Katuala, un dernier mot aux Congolais ?
Honorable Olivier Kasanda Katuala : Merci à Infos27 pour cette opportunité d’échange. J’invite nos compatriotes à préserver l’unité nationale, à demeurer attachés aux valeurs démocratiques et à faire confiance aux mécanismes républicains prévus par la Constitution. Que Dieu bénisse notre cher pays, la République démocratique du Congo.
Propos recueillis par Pitshou Mulumba

