« Du souvenir d’une leçon à l’école primaire Kinzambi à la quête universelle de sens, retour sur un héritage littéraire qui continue d’éclairer nos cœurs »
Il y a des souvenirs d’enfance qui résistent à l’usure du temps, comme une inscription gravée dans la pierre. Pour moi, c’est la voix de notre Maitre d’école primaire, Dembe Delos, dans la classe ombragée de l’école de la congrégation des Frères Joséphistes de Kinzambi, qui rompait le silence pour nous lire Le Petit Prince.
Le livre, peut-être usé par tant de mains d’écoliers, devenait un portail vers un univers infini. Et il y avait ce passage, ce moment de pure poésie qui m’a toujours habité : le petit prince, sur son astre minuscule, déplaçant sa chaise pour capturer la mélancolique beauté d’un autre coucher de soleil. Je me souvenais d’une lune à déplacer, confondant sans doute la Lune et l’astéroïde B 612, mais la magie, elle, était intacte.
Aujourd’hui, alors que nous célébrons le 125e anniversaire de la naissance de son auteur, Antoine de Saint-Exupéry, il est temps de comprendre pourquoi cette fable simple, née en pleine tourmente, continue de me parler, de Kinzambi à Moscou, avec une force aussi vive.
I. L’Homme derrière le Prince : Le chevalier du ciel
Avant d’être l’auteur du livre le plus lu au monde après la Bible, Antoine de Saint-Exupéry (1900- 1944) était un aventurier des temps modernes. Pilote dès les années 1920, il fut l’une des figures légendaires de l’Aéropostale, ces hommes qui risquaient leur vie pour transporter le courrier entre Toulouse, Dakar et jusqu’en Amérique du Sud. Voler au-dessus du désert du Sahara ou de la cordillère des Andes n’était pas qu’une prouesse technique ; c’était une expérience mystique d’isolement, de silence et de contemplation. De ces heures passées seul, entre la terre et le ciel, sont nés ses premiers chefs-d’œuvre, comme Vol de nuit ou Terre des hommes. Ils célèbrent le courage, la fraternité, la discipline et la responsabilité – des valeurs qui formeront l’éthique du futur Petit Prince. Mais le contexte de l’écriture du Petit Prince est plus sombre. En 1942, Saint-Exupéry est en exil à New York, rongé par l’impuissance et l’inquiétude alors que la Seconde Guerre mondiale déchire l’Europe et son pays. C’est dans ce creuset de solitude et de désespoir que naît son conte le plus célèbre. Loin d’être une simple histoire pour enfants, c’est un testament philosophique, une réponse urgente à la folie des hommes, un remède à l’âme écrit au bord du précipice.
II. Le cœur de la fable : Voir avec le cœur
Le Petit Prince est un livre codé, où chaque rencontre est une leçon. Le narrateur, un aviateur en panne dans le désert, fait la rencontre d’un enfant venu des étoiles. Leur dialogue devient le fil conducteur d’une quête sur le sens de la vie.
Le message central est contenu dans cette phrase devenue universelle : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Cette vérité, que le renard apprend au petit prince, est le pivot de toute l’œuvre. Elle nous enseigne à regarder au-delà des apparences, à valoriser les liens affectifs, l’amour et l’imagination, ces réalités que la logique pure ne peut saisir. La relation du petit prince avec sa rose, unique et capricieuse, en est la parfaite illustration. Il a pris soin d’elle, l’a « apprivoisée », et c’est ce soin, ce temps consacré, qui la rend précieuse et unique au monde.
En contrepoint, le voyage du petit prince le conduit sur des planètes habitées par des « grandes personnes » absurdes : un roi qui ne règne sur personne, un vaniteux qui n’entend que les louanges, un buveur qui boit pour oublier qu’il a honte de boire, et surtout un businessman qui compte obsessionnellement les étoiles qu’il croit « posséder ». Ce personnage est l’antithèse du petit prince ; là où l’enfant contemple la beauté d’une étoile, l’adulte ne voit qu’un chiffre, un capital. Cette galerie de portraits est une critique douce-amère, mais cinglante, d’un monde adulte qui a perdu de vue l’essentiel au profit des chiffres, du pouvoir et des apparences.
III. Le souvenir de l’école primaire de Kinzambi : La poésie du déplacement
Revenons à ce souvenir qui m’a tant marqué. Il ne s’agissait pas de la Lune, mais de son astéroïde B 612, si petit que l’on peut en faire le tour en quelques pas et y voir, quand on le souhaite, le velours du ciel constellé d’étoiles. Le passage qui m’avait tant frappé se trouve au chapitre VI :
« J’aime bien les couchers de soleil. Allons voir un coucher de soleil…
– Il faut attendre.
– Attendre quoi ?
– Attendre que le soleil se couche. » …
« Un jour, j’ai vu le soleil se coucher quarante-trois fois ! »
Et un peu plus tard tu ajoutais : « Tu sais… quand on est tellement triste, on aime les couchers de soleil… »
« Le jour des quarante-trois fois tu étais donc tellement triste ? » Mais le petit prince ne répondit pas.
Cette image est d’une puissance poétique rare. Sur son petit monde, il suffit de déplacer sa chaise pour revoir un coucher de soleil. Ce n’est pas un caprice d’enfant, c’est une métaphore profonde. Elle parle de la solitude, de cette tristesse que l’on cherche à apaiser par la beauté répétitive et réconfortante de la nature. C’est le geste de quelqu’un qui, maître de son univers intérieur, utilise la poésie et l’imagination comme un baume. Ce déplacement n’est pas géographique, il est émotionnel. C’est cette leçon de résilience par la beauté, reçue sur les bancs de l’école de la congrégation des frères joséphistes de Kinzambi, qui m’est restée, preuve que la littérature véritable voyage à travers le temps et l’espace pour toucher chaque cœur.
IV. Un héritage universel : l’enfant planétaire
Pourquoi, 125 ans après la naissance de Saint-Exupéry, lit-on encore Le Petit Prince à Kinzambi, à Tokyo, à Buenos Aires ou au Caire ? Parce que son message est un antidote aux maux de toutes les époques, et plus que jamais à la nôtre. Dans un monde de plus en plus numérique, rapide et matérialiste, le petit prince nous rappelle l’urgence de ralentir, de créer des liens véritables – d’« apprivoiser » – et de cultiver notre jardin intérieur. Sa leçon de responsabilité – « Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé » – est un guide pour nos relations humaines et notre rapport à une planète fragile. Il est le gardien de notre « enfant intérieur », cette part de nous, naïve et curieuse, que la vie adulte s’évertue souvent à étouffer sous les soucis matériels. Le Petit Prince nous chuchote à l’oreille que dessiner un mouton dans une caisse peut être plus important que de posséder toutes les étoiles du ciel.
Conclusion : L’étoile qui rit
Aujourd’hui, adulte, je relis Le Petit Prince et je comprends les strates de sens qui m’échappaient à l’école primaire. Ce n’était pas qu’un conte. C’était une leçon de vie, une philosophie de l’existence que les Frères Joséphistes de Kinzambi nous ont transmise avec sagesse. L’héritage de Saint-Exupéry, disparu en mission en 1944, est bien vivant. Il réside dans chaque enfant qui ouvre le livre pour la première fois, dans chaque adulte qui, face à une étoile, se souvient que « toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants.
(Mais peu d’entre elles s’en souviennent.) ».
Terminons par cette image finale, d’une beauté à vous couper le souffle. Depuis 1943, chaque fois que nous levons les yeux vers le ciel nocturne, nous pouvons, si nous savons écouter avec le cœur, entendre le rire du petit prince. Il est là, quelque part, sur son astéroïde, veillant sur sa rose unique. Et ce rire cristallin, porté par le vent entre les étoiles, est la plus belle preuve de l’immortalité d’un écrivain. Antoine de Saint-Exupéry n’a pas disparu ; il habite désormais, pour l’éternité, la cinquième étoile à droite, celle qui brille juste un peu plus fort que les autres. Un ancien élève de l’école des Frères Joséphistes de Kinzambi.
Joseph KINDUNDU MUKOMBO
Un ancien élève de l’école des Frères Joséphistes de Kinzambi
Diplomate et Chercheur
Téléphone : +79850626254
E-mail : jmkindundu@gmail.com

