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9 mars, 2026 - 07:22:38
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Minerais congolais : la morale sélective du sermon de Mgr Fulgence Muteba, un choix de camp [Tribune de Pitshou Mulumba]

En accusant l’État congolais de « brader les minerais pour sauver un régime », Fulgence Muteba, président de la CENCO, a franchi un seuil politique et moral. Sa charge, martelée sans nuance, occulte pourtant l’essentiel : le pillage massif, documenté et armé des ressources congolaises par le M23 et le Rwanda, dont les minerais de Rubaya alimentent directement l’économie rwandaise, sans contrat, sans consentement, sans redevance. En concentrant son indignation sur des accords négociés par un État agressé, tout en gardant le silence sur l’agression elle-même, la hiérarchie catholique inverse les responsabilités. Cette morale sélective, amnésique des décennies de prédation antérieures et muette face à la violence actuelle, ne relève plus de la vigilance éthique : elle épouse, objectivement, le récit de l’agresseur. À l’heure où la souveraineté congolaise se joue sur le terrain militaire, diplomatique et économique, ce déséquilibre affaiblit la position nationale et interroge la légitimité d’une parole religieuse qui, en temps de guerre, choisit de frapper l’État plutôt que de nommer l’ennemi. 

(Pitshou Mulumba, Journaliste Politologue)

La parole religieuse, en République démocratique du Congo, n’est jamais neutre. Elle s’inscrit dans une histoire où l’Église catholique a longtemps incarné une boussole morale, parfois un refuge, souvent une voix de substitution à l’État défaillant. Mais cette autorité symbolique n’est pas un blanc-seing. Elle oblige. Et lorsque cette parole se trompe de cible, elle ne relève plus de la prophétie : elle devient un facteur de confusion.

La récente sortie de Fulgence Muteba, président de la CENCO, accusant le pouvoir de « brader les minerais pour sauver un régime », illustre cette dérive. Le propos est grave. Il appelle donc un examen tout aussi grave. Non pour défendre un homme ou un pouvoir, mais pour rétablir une hiérarchie des responsabilités dans un pays en guerre.

Le fait déclencheur : une indignation sélective

À écouter Mgr Muteba, le scandale majeur se situerait dans la durée des contrats, dans le corridor de Lobito, dans la diplomatie économique engagée par l’État congolais. Or, pendant que l’on disserte sur des accords négociés entre États souverains, une réalité autrement plus brutale est passée sous silence : les minerais de Rubaya quittent aujourd’hui le sol congolais pour le Rwanda sans aucun accord, sans redevance, sans contrôle, sous la protection des armes du M23.

Depuis que le M23 s’est emparé de cette zone stratégique du Nord-Kivu, l’exportation rwandaise de coltan a connu une augmentation spectaculaire, documentée par des rapports internationaux. La question est donc simple, presque brutale : qui brade réellement les minerais congolais ? Celui qui tente de les encadrer par un contrat imparfait, ou celui qui les pille par la force des armes et les exporte comme butin de guerre vers le Rwanda de Paul Kagame ?

Sur ce point central, la parole de la CENCO est non seulement timide : elle est absente.

L’angle mort moral

La critique du « colonialisme économique » est légitime. Elle traverse l’histoire congolaise depuis Léopold II. Mais elle devient profondément problématique lorsqu’elle ignore une forme plus immédiate, plus violente, plus destructrice de prédation : celle qui s’opère par la guerre, l’occupation et le déplacement de populations.

Comparer un bail minier négocié à une spoliation armée relève d’un contresens moral. Comme l’a souligné le député national Steve Mbikayi, on ne peut dénoncer la durée d’un contrat tout en détournant le regard de celui qui, sans contrat, vide la maison après l’avoir incendiée. La morale qui oublie l’agresseur pour se concentrer exclusivement sur l’État agressé cesse d’être une morale : elle devient un discours politique déguisé.

Une mémoire étrangement sélective

La posture actuelle de la CENCO interroge aussi par contraste. Où étaient ces sermons enflammés lorsque, sous les régimes précédents, des accords miniers étaient signés sans transparence, lorsque les rivières de Likasi, Kambove ou Mutshatsha étaient polluées, lorsque Kolwezi manquait jusqu’aux infrastructures les plus élémentaires ?

Ni sous Mobutu, ni sous Joseph Kabila, la hiérarchie catholique n’a déployé une telle vigueur publique contre des systèmes pourtant marqués par une cession brute et incontrôlée des ressources nationales, y compris au profit d’intérêts étrangers multiples.

Le contraste est d’autant plus frappant que l’actuel pouvoir, en six ans, a engagé des renégociations, accru certaines recettes, et rendu visibles : routes, écoles, hôpitaux, marchés, des investissements longtemps différés. Cela n’efface pas les insuffisances, mais cela rend le procès en « bradage » historiquement fragile.

Quand la critique épouse le récit de l’agresseur

L’affirmation selon laquelle ces accords serviraient à « sauver un régime » est révélatrice. Elle suggère que la chute du pouvoir en place serait une alternative moralement acceptable, y compris dans un contexte où cette chute ouvrirait mécaniquement la voie à une victoire militaire du M23 et de ses soutiens.

Est-ce réellement cela, l’horizon moral proposé au pays ?

Le Rwanda, qui pille les ressources congolaises depuis trois décennies, a un intérêt clair : affaiblir un président qui a remis la question de l’agression au centre de l’agenda international. À cet égard, les initiatives diplomatiques actuelles ont déjà produit des effets tangibles, contraignant Kigali à des ajustements et à une exposition accrue. Les disqualifier globalement, sans jamais nommer l’agresseur principal, revient objectivement à affaiblir la position congolaise.

Conclusion : la responsabilité d’une parole religieuse en temps de guerre

On aime répéter que l’Église est « au milieu du village ». Encore faut-il voir que le village a changé, que ses frontières ont été déplacées par la guerre, et que rester immobile peut, parfois, signifier se retrouver à la périphérie du réel.

La RDC aura besoin, après la guerre, d’un débat national rigoureux sur son modèle minier, la transformation locale, la justice sociale. Mais ce débat n’aura aucun sens si, dans le même temps, la parole morale se fait sélective, amnésique et déséquilibrée, épargnant les véritables prédateurs tout en accablant l’État qui tente de survivre.

En temps de paix, la critique est un droit.

En temps de guerre, elle devient une responsabilité.

Et lorsque la morale cesse de nommer l’ennemi, elle cesse d’éclairer : elle désoriente.

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