À l’occasion des 30 ans de la disparition de l’ancien président de la République (1981-1995), François Mitterrand, deux parutions proposent au lecteur des approches distinctes mais complémentaires de la figure du « Sphinx ». D’un côté, Jean Glavany, chef de cabinet de François Mitterrand, lors de son premier septennat, et ancien ministre, livre un recueil de souvenirs personnels intitulé « François Mitterrand. Conversations intimes » (Perrin, 312 pages). De l’autre, les historiens Judith Bonnin et Pierre-Emmanuel Guigo publient une biographie courte et factuelle, sobrement titrée « Mitterrand » (PUF, 224 pages).
30 ans après la mort de François Mitterrand (8 janvier 1996 – 8janvier 2026), les Français se souviennent encore de l’homme de Latche, et une certaine nostalgie a envahi alors l’Hexagone. Les témoignages des Français continuent de dévoiler de nombreuses facettes de l’ancien président : « un homme mystérieux et rassembleur, le président de la République dont nous avons rêvé, quelqu’un de très attentif aux autres et doté d’une mémoire exceptionnelle… », peut-on lire sur internet et notamment via les réseaux sociaux.
À cette occasion, deux publications offrent un double éclairage : des souvenirs intimes et anecdotiques livrés par Jean Glavany et une biographie courte et synthétique proposée par Judith Bonnin et Pierre-Emmanuel Guigo, l’une donnant de la chair au personnage, l’autre restituant son parcours politique de manière claire et accessible.
Mais au-delà de quelques souvenirs, discours et dépôts de gerbes, le fantôme de « Tonton » continue surtout de hanter, avec son chapeau et son écharpe rouge, les réflexions de la gauche française. Le seul président socialiste français à s’être fait réélire à l’Élysée et ayant réussi, fort des multiples conquêtes des droits et libertés, à mener des réformes d’ampleur nationale.
À l’instar du général de Gaulle, le temps n’a cessé de réhabiliter l’image de François Mitterrand. Depuis le 10 mai 1981, jour de son élection historique à la magistrature suprême, la gauche n’a plus jamais connu un moment d’espoir si intense. L’homme est devenu une figure tutélaire de la gauche. Il restera un grand politique, un grand du XXe siècle, qui a tenu sa place et représenté la France avec dignité en Europe et dans le monde.
Souvenirs en fragments
Dès leur première rencontre, en 1979, à la section du Parti socialiste d’Issy-les-Moulineaux au décès de François Mitterrand dix-sept ans plus tard, Jean Glavany a été l’un des plus proches compagnons du président, d’abord comme collaborateur indispensable puis comme ami. Il témoigne, conversations à l’appui, de l’intimité de cet homme difficilement saisissable au fil des évènements puis dans la maladie.
Le récit de Jean Glavany prend la forme de fragments et d’instantanés. Il relate ses « moments Mitterrand », depuis leur première rencontre au Parti socialiste, en 1979, jusqu’aux derniers instants de la présidence. Le ton est proche et ponctué d’anecdotes de coulisses, ce qui confère au livre un caractère de témoignage de première main.
Parmi les épisodes rapportés, Jean Glavany décrit la soirée du 10 mai 1981 à Château Chinon (Nièvre). Il précise qu’il se trouvait dans la chambre 15 de l’hôtel du Vieux-Morvan quand il reçut l’appel de Lionel Jospin annonçant la victoire. Il raconte comment il descendit précipitamment l’escalier pour retrouver Mitterrand, alors occupé à discuter de la forêt du Morvan et des menaces pesant sur ses résineux. Lorsqu’on lui glissa qu’il venait d’être élu, le futur président resta imperturbable : « Bon, nous verrons cela toute à l’heure. »
Jean Glavany rapporte d’autres traits du caractère présidentiel et de son rapport au temps. Il cite une remarque de Mitterrand : « Vous apprendrez que même le très urgent peut toujours attendre un peu. » Ces formules illustrent la manière dont l’auteur perçoit la capacité du président à relativiser l’urgence politique.
Le livre revient également sur la proximité professionnelle entre le président et son chef de cabinet. À l’Élysée, Jean Glavany dit avoir accompagné François Mitterrand partout et retenu des détails intimes de la vie quotidienne au pouvoir. Il raconte notamment un épisode de voyage, lorsque le président prévint qu’une « amie » – Anne Pingeot – les accompagnerait. Jean Glavany, caché derrière un journal, rapporte avoir surpris une « conversation incroyable d’érudition » sur les antiquités grecques. Son livre fonctionne comme un recueil de mémoires personnelles, utile pour qui cherche des impressions de coulisses.
Biographie synthétique
La biographie de Judith Bonnin et Pierre-Emmanuel Guigo, qui se veut une présentation synthétique de la trajectoire politique et personnelle de François Mitterrand, adopte une visée différente. Le format offre au lecteur un récit condensé et structuré, sans prétendre remplacer des études biographiques plus ambitieuses.
Les auteurs, historiens, évoquent la trajectoire politique de François Mitterrand pour en extraire les grandes étapes de sa vie. Le livre peut donc servir de point d’entrée pour qui souhaite comprendre les grandes lignes d’une vie politique complexe. Un des présidents les plus énigmatiques de la Ve République. La brièveté du livre vise justement à rendre la matière accessible tout en conservant une exigence historique.
Lectures complémentaires
Face à ces deux ouvrages, le lecteur dispose de deux clés d’entrée distinctes. Le témoignage de Jean Glavany mise sur l’intimité et les impressions personnelles. Il éclaire des traits du personnage par le biais d’anecdotes et des citations rapportées. La biographie de Judith Bonnin et Pierre-Emmanuel Guigo, quant à elle, privilégie la synthèse et le cadrage historique.
Ces approches se complètent : l’une donne de la chair et des inflexions à la figure publique, l’autre replace cette figure dans un récit chronologique et analytique. Ensemble, elles contribuent à renouveler la lecture d’une présidence déjà largement étudiée.
Ces deux parutions offrent un double éclairage utile pour commémorer la figure de François Mitterrand à l’occasion de cet anniversaire, en privilégiant soit l’expérience vécue d’un proche collaborateur, soit la synthèse biographique établie par les historiens.
Chaque lecteur pourra ainsi choisir selon son attente : l’intimité des souvenirs (citations, anecdotes…) ou la biographie de « Dieu ».
Robert Kongo, correspondant en France

