C’est depuis une tribune internationale qu’Augustin Matata Ponyo a choisi de tirer à boulets rouges. Invité du journal parlé de TV5 Monde, l’ancien Premier ministre s’est livré à un réquisitoire sévère contre la gouvernance de Félix Tshisekedi, dénonçant un « déficit de leadership », une gestion budgétaire « chaotique », l’indiscipline de l’armée et l’incapacité de l’État à contenir la guerre dans l’Est. Se présentant en modèle de rigueur et d’efficacité, il a opposé son propre passage à la primature : salaires payés à temps, finances maîtrisées, stabilité macroéconomique, à ce qu’il décrit comme une dérive généralisée du pouvoir actuel. Mais cette posture d’autorité morale peine à convaincre. Car derrière le discours professoral ressurgit un passif lourd : incapacité à conclure un programme formel avec le FMI faute de transparence sur les contrats minier, accusations persistantes d’opacité budgétaire, soupçons de pratiques de corruption parlementaire, et surtout le scandale du parc agro-industriel de Bukanga-Lonzo, où près de 280 millions de dollars publics se sont évaporés dans un projet devenu friche. À mesure que l’ancien chef du gouvernement distribue les leçons, une contradiction s’impose : peut-on sérieusement prétendre incarner l’exigence de bonne gouvernance sans avoir éclairci les zones d’ombre de sa propre gestion ? Derrière la critique du présent, c’est bien le procès de sa crédibilité qui s’ouvre.
La scène avait quelque chose de déroutant. Augustin Matata Ponyo, ton assuré et phrases martelées, détaillait les vertus de la « bonne gouvernance » comme un professeur rappelant ses élèves à l’ordre. Discipline de l’armée, rigueur budgétaire, sens de l’État : selon lui, la crise congolaise ne serait que la conséquence d’un déficit de leadership.
« Avec 5 milliards de budget, nous payions les salaires à temps. Aujourd’hui, avec 15 milliards, c’est la catastrophe », a-t-il lancé.
Le propos se voulait implacable. Il révèle surtout un paradoxe : celui d’un ancien chef de gouvernement qui critique sévèrement le présent sans avoir soldé les zones d’ombre de son propre passé.
Un bilan économique loin du récit flatteur
Certes, son passage à la primature a coïncidé avec une période de stabilité macroéconomique relative. Mais la lecture triomphaliste qu’il en fait occulte plusieurs échecs majeurs.
Sous son mandat, la RDC n’a pas réussi à conclure de programme formel avec le Fonds monétaire international. Les partenaires exigeaient davantage de transparence sur les contrats miniers. Elle ne viendra pas. Le processus s’enlise.
Dans le même temps, les accusations de bradage d’actifs extractifs, d’opacité contractuelle et d’absence de reddition régulière des comptes se multiplient. À l’Assemblée nationale, des députés dénoncent des pratiques budgétaires contestables. L’image d’une gestion irréprochable se fissure déjà.
Bukanga-Lonzo, le symbole d’un échec
Mais c’est un autre dossier qui plombe durablement la crédibilité de l’ancien Premier ministre : le parc agro-industriel de Bukanga-Lonzo.
Présenté comme la vitrine de la modernisation agricole, le projet devait incarner l’autosuffisance alimentaire. Il est devenu l’emblème d’un naufrage.
Près de 280 millions de dollars de fonds publics engagés, des équipements à l’abandon, des infrastructures inachevées. Le rapport de l’Inspection générale des finances évoque de graves irrégularités dans la gestion et l’exécution.
Matata Ponyo parle, lui, d’un procès politique et d’une cabale. Mais les questions essentielles demeurent : où sont passés les fonds ? Qui en porte la responsabilité ?
Sans réponse claire, l’argument de l’intégrité sonne creux.
Une posture morale fragilisée
L’ancien chef du gouvernement se présente aujourd’hui comme victime d’un acharnement judiciaire. Il évoque une condamnation « injuste » et dénonce des motivations politiques.
Pourtant, qualifier son procès de « tribalo-ethnique » a surpris jusque dans ses propres rangs. L’argument fragilise plus qu’il ne convainc, tant il détourne le débat des faits vers l’émotion identitaire.
Surtout, la stratégie de défense par la victimisation peine à effacer les interrogations financières qui persistent.
En politique, la crédibilité ne repose pas sur l’indignation, mais sur la transparence.
Une lecture réductrice de la guerre
Ses propos sur la crise à l’Est ont également crispé.
Pour lui, « le problème, ce n’est pas la rébellion, c’est la mauvaise gouvernance ». Une thèse qui minore l’implication documentée d’acteurs extérieurs et les multiples condamnations internationales.
Réduire la guerre à une simple défaillance interne revient à occulter sa dimension régionale et géopolitique. Une simplification qui confine à la déresponsabilisation des soutiens étrangers du M23.
À force de « congoliser » la crise, l’analyse semble davantage politique que factuelle.
L’effet boomerang de la mémoire
Le plus frappant demeure peut-être ce décalage constant entre le ton des leçons et la réalité du passé.
Chaque critique adressée au pouvoir actuel agit comme un boomerang : transparence budgétaire ? Les contrats miniers sous son mandat restent contestés. Bonne gestion ? Bukanga-Lonzo hante encore les finances publiques. Discipline institutionnelle ? Son gouvernement n’a jamais été exempt de soupçons.
Dans ces conditions, la posture de censeur ressemble moins à un projet d’alternative qu’à une tentative de réécriture du bilan.
La démocratie autorise la critique. Elle exige aussi la cohérence.
Avant de donner des leçons, encore faut-il avoir dissipé ses propres zones d’ombre.
Et sur ce terrain, Augustin Matata Ponyo reste, pour beaucoup, en dette d’explications.
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