À Ottawa, dans le cadre d’une conférence consacrée à trois décennies de conflit dans l’Est de la République démocratique du Congo, Patrick Muyaya a brisé le langage feutré qui entoure depuis trop longtemps la tragédie des Grands Lacs. Devant un auditoire universitaire, le ministre congolais de la Communication et Médias a dressé un acte d’accusation frontal contre Kigali, dénonçant une stratégie méthodique d’expansion territoriale, de contrôle des zones minières et de pillage systématique des ressources congolaises. Selon lui, la guerre n’est ni un chaos spontané ni une fatalité ethnique, mais une entreprise rationnelle nourrie par l’or, le coltan et les minerais stratégiques qui irriguent les chaînes d’approvisionnement mondiales. En mettant en cause le « narratif sécuritaire » brandi par le Rwanda, Kinshasa entend rompre avec trois décennies de justifications ambiguës et d’indulgence internationale. Ce constat, appuyé par de nombreux rapports d’experts, renvoie la communauté internationale à ses contradictions : condamner la violence tout en profitant des circuits opaques qui l’alimentent. À Ottawa, la RDC a ainsi choisi de ne plus plaider sa cause à voix basse, mais d’exposer publiquement ce qu’elle considère comme une guerre de prédation prolongée. Un changement de ton assumé, qui place désormais Kigali face à ses responsabilités et met au défi les partenaires étrangers de sortir d’une prudence devenue, aux yeux de Kinshasa, une forme de complaisance.
Le décor est sobre. L’enjeu immense. À Ottawa, Patrick Muyaya s’est adressé bien au-delà d’un auditoire universitaire réuni pour évoquer trois décennies de conflit dans la région. Il parlait au monde. Trente ans de guerre dans l’Est de la République démocratique du Congo ont produit une fatigue diplomatique. Une lassitude dangereuse. Le conflit s’est banalisé. Les morts aussi. Il fallait rompre ce silence poli. Kinshasa l’a fait. Le ministre congolais a posé un constat clair. La guerre n’est pas une fatalité tribale. Elle est une stratégie. Expansion territoriale. Contrôle des zones minières. Pillage organisé des ressources. Le Rwanda, affirme-t-il, entretient l’instabilité pour mieux exploiter l’or, le coltan et d’autres minerais stratégiques. Le propos est dur. Il est surtout cohérent avec les rapports d’experts et les dynamiques observées sur le terrain. Derrière les discours sécuritaires, la logique économique apparaît. Une guerre pour les richesses. Une guerre pour la rente.
La RDC ne parle plus en victime silencieuse. Elle avance une stratégie globale. Militaire, diplomatique, économique, communicationnelle. Un État qui se défend. Un État qui s’organise. Un État qui refuse désormais que son drame soit raconté par d’autres. Cette évolution mérite d’être saluée. Elle marque une maturité politique longtemps contestée. Elle traduit aussi une volonté de reprendre le contrôle du récit.
Patrick Muyaya a ainsi rappelé une vérité trop souvent ignorée : la guerre dans l’Est n’est pas une guerre des communautés. Les crimes du M23-AFC ne sauraient être imputés aux Banyamulenge. La RDC est un pays de frontières et de métissages. Plus de 450 ethnies. Une mosaïque fragile mais réelle. En dénonçant l’instrumentalisation identitaire, Kinshasa adresse un message crucial. Refuser l’amalgame, c’est prévenir l’embrasement. C’est aussi couper court aux prétextes d’ingérence.
Cette ligne est juste. Elle est courageuse. Elle va à rebours des simplifications commodes. Car la tentation est grande, pour les puissances régionales comme pour certains acteurs internationaux, de réduire la crise congolaise à un conflit ethnique insoluble. Or cette lecture absout les responsabilités politiques et économiques. Elle transforme une guerre de prédation en fatalité culturelle. La RDC a raison de la combattre.
Reste une question. La parole suffira-t-elle ? Les faits, eux, demeurent brutaux. Des millions de déplacés. Des villes sous menace. Une économie régionale capturée par les trafics. La stratégie congolaise devra produire des résultats tangibles. Réformer l’armée. Assécher les circuits de contrebande. Renforcer l’État dans les territoires abandonnés. Sans cela, la diplomatie restera incantatoire.
La communauté internationale porte aussi sa part de responsabilité. Elle consomme des minerais congolais tout en déplorant la guerre qui les rend disponibles à bas coût. Elle appelle à la paix tout en tolérant l’économie de guerre. Ce double langage ne peut plus durer. Si l’on veut stabiliser la région, il faudra s’attaquer aux chaînes d’approvisionnement opaques et aux complicités silencieuses.
L’intervention d’Ottawa marque donc un tournant. La RDC affirme qu’elle n’est pas condamnée à l’impuissance. Elle demande à être jugée sur ses efforts, non sur ses faiblesses passées. Elle rappelle que la paix ne se décrète pas depuis l’extérieur. Elle se construit avec un État respecté dans ses frontières et dans ses ressources.
Le message est simple. L’Est du Congo n’est pas une terre vacante. C’est un territoire souverain. Le temps de la prédation sans coût doit prendre fin. À défaut, la guerre continuera d’empoisonner toute la région des Grands Lacs.
Kinshasa a ouvert une séquence. Elle doit maintenant la tenir. Avec constance. Avec rigueur. Avec des résultats. Le monde, lui, doit choisir : regarder ailleurs ou soutenir réellement la stabilisation d’un pays clé pour l’équilibre africain.
L’histoire jugera ceux qui auront préféré le confort du silence à l’exigence de justice.
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