Joseph Kabila réapparaît dans le débat public avec une charge frontale contre le pouvoir en place, qu’il accuse de dérive autoritaire et de trahison politique. Dans un entretien accordé à La Libre Belgique, l’ancien président congolais qui a pris place dans l’espace de la rébellion de l’AFC-M23 soutenu par le Rwanda, tente de se poser en défenseur de la Constitution et en vigie démocratique, tout en appelant à une mobilisation nationale contre ce qu’il qualifie de « tyrannie ». Mais derrière cette posture offensive, son discours apparaît profondément dissonant. Entre accusations invérifiables, lecture sélective de l’histoire et contradictions répétées, notamment sur la guerre dans l’Est, une duplicité persistante se dessine. L’évocation d’un achat immobilier à Goma en 1999, alors qu’il servait dans l’armée loyaliste aux côtés de son père au pouvoir, dans une ville sous contrôle des rebelles du RCD soutenus par le Rwanda, dont les logiques font écho à celles de l’AFC-M23, soulève des interrogations lourdes. Son retour médiatique s’apparente moins à une clarification qu’à une tentative de repositionnement politique, au prix d’un effacement sélectif de son propre bilan.
Dans un entretien accordé à La Libre Belgique, Joseph Kabila endosse un rôle inattendu : celui de gardien des principes constitutionnels. Une posture qui, confrontée aux faits, révèle davantage une cohérence politique.
Dès l’entame, l’ancien chef de l’État acte sa rupture avec Félix Tshisekedi, en confirmant l’existence de l’accord FCC-CACH de 2019, tout en accusant son ancien partenaire de trahison. Il affirme en détenir l’unique copie, verrouillant ainsi le récit dans une logique unilatérale. Cette affirmation, invérifiable, ne vise pas tant à éclairer qu’à imposer une version des faits, soustraite à toute contradiction.
Sur la situation sécuritaire dans l’Est, Joseph Kabila adopte une posture de recul qui confine à la déresponsabilisation. Il revendique une préférence pour le dialogue dès 2001, tout en laissant entendre que les dérives actuelles relèveraient exclusivement de ses successeurs. Cette lecture élude une évidence : après dix-huit années d’exercice du pouvoir, les violences, les groupes armés et les ingérences étrangères n’ont jamais été neutralisés. Ils se sont, au contraire, enracinés dans la durée, sous son autorité.
La Constitution de 2006 devient, dans son discours, un sanctuaire qu’il faudrait protéger à tout prix. Il dénonce toute révision comme un « tripatouillage dangereux » et accuse le pouvoir en place de vouloir s’y maintenir par des moyens détournés. Mais cette posture de gardien des institutions se heurte frontalement à son propre héritage. Sous son règne, sa majorité n’a pas hésité à manipuler les équilibres institutionnels, à retarder les échéances électorales et à alimenter un climat de glissement constitutionnel qui a profondément fragilisé la confiance dans l’État de droit.
Plus encore, le registre lexical employé marque une rupture. En évoquant une « dictature » et une « tyrannie », et en appelant à la mobilisation sur la base de l’article 64 de la Constitution, Joseph Kabila franchit un seuil politique. Cette invocation d’un droit de résistance, s’apparente à une radicalisation du discours dans une logique de confrontation.
Le bilan qu’il dresse depuis 2019 est sans nuance : insécurité généralisée, massacres, retour d’armées étrangères. Une charge globale qui vise à délégitimer l’actuel pouvoir. Mais là encore, l’effet miroir s’impose : ces dynamiques étaient déjà à l’œuvre sous sa présidence, sans avoir été durablement contenues.
De l’AFDL au M23 : Goma 1999, le point aveugle du récit de Kabila
La séquence de Goma cristallise les contradictions les plus troublantes. Joseph Kabila affirme y posséder une résidence acquise en 1999, en pleine guerre, alors que la ville était sous contrôle des rebelles du RCD soutenus par le Rwanda. Cette déclaration soulève une interrogation majeure : comment un officier de l’armée loyaliste, engagé dans un conflit contre ces forces, a-t-il pu acquérir un bien dans une zone sous leur domination ? Cette incohérence, loin d’être anodine, alimente le soupçon d’une proximité ancienne avec les réseaux d’influence rwandais, qui ont créé au fil des décennies, des rébellions congolaises, de l’AFDL au M23, au service d’une prédation organisée des ressources de l’Est.
Cette ambiguïté se prolonge dans sa posture vis-à-vis de l’AFC-M23. Comment alerter sur un risque de balkanisation tout en qualifiant de « juste » la lutte de groupes armés accusés d’en être les instruments ? Cette contradiction affaiblit la cohérence de son propos et alimente les interrogations sur ses véritables alignements.
Sur le plan international, l’ancien président s’en prend à la Belgique, accusée de perdre en crédibilité en soutenant Kinshasa.
Enfin, son appel à un « balayage » du système politique introduit un paradoxe central. Joseph Kabila plaide pour un renouvellement profond de la classe dirigeante, tout en incarnant lui-même, durant près de deux décennies, ce système qu’il dénonce désormais avec virulence. Cette posture, difficilement soutenable, fragilise la portée de son message.
Derrière la dénonciation de la « tyrannie », c’est donc moins une rupture qu’une tentative de reconfiguration du récit politique qui se dessine. Mais un récit rattrapé par les faits, les zones d’ombre et un passif que le discours, aussi offensif soit-il, ne parvient pas à effacer.
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