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20 juin, 2026 - 01:53:27
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Patriotisme sélectif : Bobo B. Kabungu identifie les freins à l’engagement citoyen en RDC

La ferveur populaire suscitée par les performances des Léopards à la Coupe du monde 2026 révèle un paradoxe congolais. Alors que des millions de citoyens se mobilisent spontanément derrière l’équipe nationale, la participation collective aux grands défis du pays : sécurité, développement, gouvernance ou reconstruction nationale, demeure plus limitée. Dans une note d’analyse intitulée « Patriotisme sélectif et engagement citoyen en RDC : transformer la ferveur sportive en levier de cohésion nationale et de développement », le Centre de Recherche en Sciences Humaines (CRESH), sous la plume de l’Economiste, Maître de recherche au CRESH, Bobo B. Kabungu, estime que la République démocratique du Congo ne souffre pas d’un déficit de patriotisme, mais d’une difficulté à convertir cette énergie émotionnelle en engagement citoyen durable.

L’analyse part d’un constat simple : malgré les crises sécuritaires persistantes, particulièrement dans l’Est du pays, les difficultés économiques et les fragilités institutionnelles, les rencontres de l’équipe nationale continuent de susciter des démonstrations spectaculaires d’unité nationale.

Le match RDC-Portugal disputé lors de la Coupe du monde 2026 est présenté comme une illustration contemporaine de ce phénomène. Pour sa première participation à une phase finale du Mondial depuis 1974, la sélection congolaise a provoqué une mobilisation exceptionnelle aussi bien sur le territoire national qu’au sein de la diaspora.

À Kinshasa, Lubumbashi, Kisangani, Mbuji-Mayi, Goma et dans plusieurs autres villes, les Congolais se sont retrouvés derrière un même symbole, transcendant momentanément les clivages politiques, ethniques, linguistiques ou régionaux.

Pour le CRESH, cette mobilisation démontre l’existence d’un important capital patriotique souvent sous-estimé. Les manifestations populaires observées autour des Léopards témoignent d’un attachement profond à la nation et d’une capacité réelle de rassemblement autour d’un objectif commun.

Le paradoxe du patriotisme sélectif

La note met toutefois en évidence ce qu’elle qualifie de « patriotisme sélectif ». Ce concept désigne une forme d’attachement national qui s’exprime fortement dans les contextes émotionnels ou symboliques, mais qui peine à se traduire dans l’action citoyenne structurée.

Selon l’analyse, soutenir les Léopards constitue une forme de patriotisme à faible coût. Le citoyen peut manifester sa fierté nationale sans devoir consentir à des sacrifices matériels importants ni s’engager dans des efforts collectifs de longue durée.

À l’inverse, la participation à la reconstruction nationale, à la consolidation de la paix, à la protection de l’environnement ou au développement économique implique du temps, des ressources et parfois des renoncements personnels.

Cette différence expliquerait pourquoi la mobilisation populaire est souvent plus forte lors des événements sportifs que face aux grands défis nationaux.

« Le patriotisme congolais demeure vivant et s’exprime fortement lors des événements sportifs nationaux », souligne le document.

Mais il ajoute aussitôt que « le défi majeur consiste à transformer le patriotisme émotionnel en engagement citoyen durable ».

Renan, Anderson et Mandela au cœur de la réflexion

Pour éclairer son analyse, le CRESH s’appuie sur plusieurs références majeures de la pensée politique et sociologique.

L’auteur rappelle d’abord la célèbre définition de la nation proposée par Ernest Renan en 1882 : « Une nation est une grande solidarité constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. »

Cette approche met l’accent sur la dimension du sacrifice collectif comme fondement de l’appartenance nationale.

La note mobilise également les travaux de Benedict Anderson, pour qui la nation constitue une « communauté imaginée », c’est-à-dire un ensemble dont les membres ne se connaissent pas nécessairement mais se reconnaissent dans une histoire et un destin communs.

Le document cite par ailleurs Nelson Mandela, qui voyait dans le sport un puissant instrument de cohésion sociale : « Le sport a le pouvoir de changer le monde. Il a le pouvoir d’inspirer. Il a le pouvoir d’unir les gens d’une manière que peu d’autres choses peuvent faire. »

Selon le CRESH, l’expérience congolaise confirme largement cette intuition.

Les freins à l’engagement citoyen

L’étude identifie plusieurs facteurs qui empêchent la transformation du patriotisme sportif en participation citoyenne durable.

Le premier concerne la faiblesse de la confiance institutionnelle. Les enquêtes d’Afrobarometer citées dans la note montrent qu’une partie importante des Congolais exprime des réserves à l’égard des institutions publiques et considère la corruption comme un obstacle majeur au développement.

Lorsque les citoyens doutent de l’efficacité ou de l’intégrité des institutions, leur volonté de contribuer à l’effort collectif tend naturellement à diminuer.

Le deuxième facteur est lié aux contraintes socio-économiques. Le document rappelle que la RDC demeure confrontée à une pauvreté multidimensionnelle élevée. Pour de nombreux ménages, les préoccupations liées à la survie quotidienne prennent le pas sur les enjeux de long terme.

La note souligne également le poids de la structure démographique. Plus de 60 % de la population congolaise a moins de 25 ans. Cette jeunesse représente un potentiel considérable de mobilisation, mais aussi un défi majeur en matière d’encadrement, de formation et d’intégration.

Enfin, le CRESH met en avant l’insuffisance de la culture civique et le faible développement des mécanismes permettant aux citoyens de participer activement à la vie publique.

Transformer l’émotion en responsabilité

L’un des principaux enseignements de l’étude est que le problème congolais ne réside pas dans l’absence de patriotisme.

Au contraire, les démonstrations observées autour des Léopards prouvent que le sentiment national demeure puissant.

Le véritable défi consiste à transformer ce patriotisme émotionnel en patriotisme de responsabilité.

Dans son schéma de transformation, le CRESH décrit un processus progressif passant du patriotisme émotionnel à la mobilisation collective, puis à l’éducation civique, à la participation citoyenne et finalement à un patriotisme fondé sur le devoir et la responsabilité.

Cette dynamique devrait, selon l’auteur, conduire à terme au développement national, à condition d’être soutenue par la confiance institutionnelle et une gouvernance efficace.

Les recommandations du CRESH

Pour convertir cet élan patriotique en moteur de développement, plusieurs recommandations sont formulées.

La première consiste à renforcer l’éducation civique dans les programmes scolaires afin de développer le sens du devoir citoyen, de la responsabilité collective et du respect des institutions républicaines.

La deuxième vise la création d’un service civique national volontaire destiné à mobiliser les jeunes autour d’activités d’intérêt général telles que l’assainissement, le reboisement, l’alphabétisation ou le soutien aux populations vulnérables.

Le CRESH recommande également d’utiliser davantage le sport comme instrument de mobilisation citoyenne. Les Léopards pourraient notamment être associés à des campagnes nationales sur la cohésion sociale, la paix, la protection de l’environnement ou la citoyenneté.

L’étude préconise en outre le développement de mécanismes participatifs permettant aux citoyens de s’impliquer davantage dans la gestion des affaires publiques, notamment à travers des forums locaux, des plateformes numériques ou des budgets participatifs.

Enfin, elle insiste sur la nécessité de restaurer durablement la confiance entre les citoyens et les institutions grâce à une amélioration de la gouvernance, de la transparence et de la redevabilité publique.

Un potentiel d’unité à valoriser

En conclusion, le CRESH considère que les scènes observées lors des matchs des Léopards constituent bien davantage qu’un simple enthousiasme sportif.

Elles révèlent l’existence d’un potentiel d’unité nationale considérable dans un pays souvent présenté sous l’angle de ses fractures et de ses difficultés.

Pour Bobo B. Kabungu, les politiques publiques gagneraient ainsi à s’appuyer sur ce capital patriotique déjà existant afin de renforcer l’engagement citoyen, consolider la cohésion nationale et accélérer le développement du pays.

L’analyse estime que l’unité nationale n’est pas une aspiration théorique. Les Léopards ont démontré qu’elle peut s’exprimer avec force lorsque les Congolais se reconnaissent dans un projet commun. Le défi consiste désormais à faire de cette unité ponctuelle une ressource permanente au service de la paix, de la stabilité et du développement de la République démocratique du Congo.

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