La guerre menée contre la République démocratique du Congo ne se déroule plus uniquement sur les collines du Nord-Kivu ou les montagnes du Sud-Kivu. Elle se joue désormais dans les salles de rédaction, les organisations internationales, les universités, les centres de recherche, les réseaux sociaux, les chancelleries et les enceintes diplomatiques. Les armes ont changé. Aujourd’hui, le récit est devenu un instrument stratégique de puissance. L’histoire des relations internationales démontre qu’avant de modifier les frontières, il faut souvent modifier les perceptions. Avant de légitimer une intervention, une occupation ou une partition, il faut convaincre l’opinion publique internationale qu’il existe une justification morale, humanitaire ou politique. Les guerres contemporaines ne commencent plus seulement par des tirs d’artillerie ; elles commencent par la fabrication d’un récit.
C’est précisément ce qui semble se construire progressivement autour de la République démocratique du Congo.
Depuis près de trente ans, plusieurs rapports des Nations Unies ont documenté l’implication d’acteurs étrangers dans les conflits qui déchirent l’Est du Congo, notamment à travers un soutien à certains groupes armés. Pourtant, un glissement progressif s’opère aujourd’hui dans le discours international. L’accent est de moins en moins mis sur les dimensions transfrontalières du conflit et de plus en plus sur une prétendue incapacité des Congolais à vivre ensemble.
Cette évolution n’est pas anodine.
Elle transforme progressivement une question d’agression régionale et de sécurité internationale en une simple crise communautaire congolaise.
Cette transformation du récit est fondamentale. Car lorsqu’un conflit cesse d’être perçu comme une violation du droit international pour devenir un problème exclusivement interne, les responsabilités changent, les pressions diplomatiques diminuent et les véritables causes du conflit deviennent invisibles.
Une stratégie de fragmentation identitaire
Depuis plusieurs années, différents récits identitaires semblent se succéder.
À un moment, l’attention internationale s’est portée sur la situation des Banyamulenge. Les violences dont cette communauté a été victime ont été documentées par plusieurs organisations internationales et méritent d’être reconnues avec sérieux. Aucun Congolais attaché aux principes de l’État de droit ne peut accepter que des citoyens soient victimes de discrimination ou de violences en raison de leur identité.
Cependant, une distinction essentielle doit être faite.
Reconnaître les souffrances d’une communauté ne signifie pas accepter que ces souffrances soient utilisées pour justifier des agendas politiques, militaires ou géopolitiques qui dépassent largement leur protection.
Aujourd’hui, un nouveau discours semble apparaître.
Après les Banyamulenge, certains développent désormais l’idée que les Congolais swahiliphones seraient collectivement victimes d’une politique de marginalisation orchestrée par l’État congolais.
Cette affirmation mérite d’être examinée avec rigueur.
Le swahili est l’une des quatre langues nationales de la République démocratique du Congo. Des dizaines de millions de Congolais l’utilisent quotidiennement dans plusieurs provinces. Les institutions nationales, l’administration, les forces de défense et les médias publics comptent de nombreux responsables issus des provinces swahiliphones. Les tensions politiques ou sécuritaires qui existent dans certaines régions ne peuvent être assimilées à une politique nationale dirigée contre l’ensemble des locuteurs du swahili.
Construire un tel récit revient à ethniciser progressivement un conflit dont les causes sont pourtant beaucoup plus complexes.
La fabrication d’une crise exclusivement congolaise
L’objectif implicite de cette évolution narrative semble être de présenter les mouvements armés comme les porte-parole naturels de populations prétendument opprimées.
Ainsi, des organisations telles que l’AFC ou le M23 sont parfois décrites comme les représentants d’aspirations politiques internes, alors que de nombreux rapports d’experts des Nations Unies ont conclu à l’existence d’un soutien extérieur à ces groupes armés.
Cette inversion du récit produit un effet redoutable.
L’agresseur disparaît progressivement du paysage diplomatique.
Le soutien extérieur devient secondaire.
Les violations du droit international s’effacent derrière une lecture exclusivement communautaire.
Le conflit cesse d’être présenté comme une menace contre la souveraineté d’un État pour devenir un simple différend entre Congolais.
Or cette évolution modifie profondément les responsabilités politiques et diplomatiques.
La guerre cognitive : contrôler les perceptions
Les grandes puissances savent depuis longtemps qu’il est souvent plus efficace de contrôler les perceptions que les territoires.
Les doctrines contemporaines parlent désormais de guerre cognitive.
Il ne s’agit plus seulement de convaincre.
Il s’agit de façonner durablement la manière dont les sociétés comprennent une crise.
Une fois qu’un récit s’impose, les faits deviennent parfois secondaires.
Les rapports d’experts sont ignorés.
Les victimes deviennent invisibles.
Les responsabilités sont redistribuées.
Le débat public change complètement de direction.
La République démocratique du Congo est aujourd’hui confrontée à cette bataille invisible.
Une mémoire sélective de la souffrance
Depuis 1996, les conflits successifs ont provoqué la mort de plusieurs millions de Congolais et le déplacement de millions d’autres. Des centaines de localités ont été détruites. Les violences sexuelles ont atteint une ampleur dramatique. Les populations civiles continuent de subir massacres, déplacements forcés et destruction de leurs moyens de subsistance.
Pourtant, malgré cette tragédie humaine parmi les plus graves depuis la Seconde Guerre mondiale, la reconnaissance internationale de la souffrance congolaise demeure limitée.
Le contraste est frappant.
Certaines tragédies bénéficient d’une mobilisation immédiate de la communauté internationale.
D’autres restent largement marginalisées.
Ce sentiment de deux poids, deux mesures nourrit une profonde frustration au sein de la société congolaise.
Reconnaître cette frustration ne signifie pas hiérarchiser les souffrances humaines. Toutes les victimes méritent protection. Mais toutes méritent également une reconnaissance équitable.
Réécrire l’histoire pour préparer l’avenir
Toute stratégie de domination durable commence souvent par une réécriture de l’histoire.
Lorsque les responsabilités sont progressivement inversées, lorsque les agresseurs deviennent des victimes, lorsque les victimes deviennent responsables de leur propre malheur, la mémoire collective se transforme.
Cette bataille des récits prépare parfois les décisions politiques de demain.
Elle peut servir à justifier des médiations déséquilibrées, des arrangements institutionnels imposés, voire des remises en cause de la souveraineté d’un État.
C’est pourquoi les Congolais ne peuvent considérer cette guerre informationnelle comme un simple débat d’opinions.
Elle constitue désormais un enjeu majeur de sécurité nationale.
Défendre l’unité nationale face aux récits de division
La diversité ethnique, linguistique et culturelle constitue la richesse historique de la République démocratique du Congo.
Opposer artificiellement les communautés les unes aux autres revient à fragiliser le principal socle de la Nation congolaise.
Hier, certains discours opposaient les Banyamulenge aux autres Congolais.
Aujourd’hui, d’autres tentent d’opposer les Swahiliphones au reste de la population.
Demain, d’autres lignes de fracture pourraient être exploitées.
Cette logique de fragmentation permanente sert avant tout ceux qui souhaitent affaiblir durablement l’État congolais.
La réponse ne peut être ni le déni des souffrances réelles, ni la stigmatisation de communautés entières.
Elle doit être fondée sur la vérité, la justice, l’égalité entre tous les citoyens et la défense de la souveraineté nationale.
La RDC doit protéger chacun de ses citoyens, quelle que soient sa langue, son origine ou son appartenance culturelle. Mais elle doit également refuser que les souffrances légitimes de certaines communautés soient instrumentalisées pour construire des récits servant des intérêts géopolitiques extérieurs.
Le XXIᵉ siècle est aussi celui de la guerre des perceptions. Les États qui perdent la bataille des récits finissent souvent par perdre leur capacité à défendre leurs intérêts stratégiques.
Pour la République démocratique du Congo, défendre son intégrité territoriale implique désormais de défendre également la vérité historique, la rigueur des faits et la maîtrise de son propre récit national.
Car lorsqu’une nation laisse d’autres écrire son histoire à sa place, elle risque un jour de voir d’autres décider de son avenir.
Par Eric Kamba
Analyste en géopolitique et gouvernance

