Au XXIᵉ siècle, les guerres ne se gagnent plus uniquement par la supériorité militaire. Elles se remportent également par la conquête des esprits. Avant d’occuper un territoire, il faut souvent conquérir l’opinion publique. Avant de justifier une intervention, il faut construire un récit acceptable. Avant d’affaiblir un État, il faut d’abord affaiblir sa crédibilité. La République démocratique du Congo est aujourd’hui confrontée à cette nouvelle forme de conflictualité. Derrière les combats qui ravagent l’Est du pays se déroule une autre guerre, plus discrète mais tout aussi stratégique : une guerre de l’information, des perceptions et des récits. Cette guerre cognitive vise moins à vaincre l’armée congolaise qu’à influencer la manière dont le monde interprète le conflit.
Dans cette bataille, certains journalistes, analystes, influenceurs et commentateurs deviennent, volontairement ou non, des acteurs du champ de bataille informationnel. Leur plume, leurs analyses ou leurs interventions médiatiques produisent parfois des effets comparables à ceux d’une opération militaire : ils déplacent les responsabilités, brouillent les faits, normalisent l’inacceptable et orientent les décisions diplomatiques.
Ce phénomène n’est pas propre à la RDC. Il accompagne désormais presque tous les grands conflits contemporains. En Ukraine, à Gaza, en Syrie ou dans le Caucase, les récits constituent un véritable front de guerre. Les États investissent massivement dans les opérations d’influence, les campagnes de désinformation et les stratégies de communication destinées à façonner les perceptions internationales.
Dans ce contexte apparaît ce que l’on pourrait appeler, au sens figuré, le journalisme mercenaire.
Il ne s’agit pas simplement d’un journaliste qui commet une erreur ou exprime une opinion différente. Il s’agit d’un acteur médiatique qui cesse de servir le droit du public à une information honnête pour devenir le relais d’un agenda politique, idéologique, économique ou géopolitique. Sa loyauté ne va plus prioritairement aux faits, mais au récit qu’il souhaite imposer.
Le journaliste mercenaire ne ment pas toujours frontalement. Il agit souvent de manière beaucoup plus subtile.
Il sélectionne certains faits. Il en ignore d’autres. Il contextualise uniquement ce qui sert son argumentation.
Il présente des hypothèses comme des certitudes. Il transforme progressivement une agression en conflit interne, un envahisseur en médiateur, une victime en responsable de son propre malheur.
La propagande moderne fonctionne rarement par le mensonge absolu. Elle procède davantage par omission, par cadrage sélectif et par répétition.
L’objectif n’est pas que le public croie entièrement au récit proposé.
Il suffit qu’il doute suffisamment de la vérité. La guerre cognitive ne cherche pas nécessairement à convaincre ; elle cherche avant tout à désorienter.
C’est précisément ce que l’on observe depuis plusieurs années concernant la République démocratique du Congo.
Malgré les nombreux rapports des Nations Unies, les enquêtes indépendantes, les travaux universitaires et les prises de position de plusieurs gouvernements reconnaissant l’implication d’acteurs extérieurs dans l’instabilité de l’Est du pays, une partie du discours médiatique continue à réduire cette crise à une simple guerre tribale ou communautaire.
À force de répéter ce récit, la responsabilité internationale s’efface progressivement.
L’agression devient un conflit interne. L’envahisseur disparaît derrière des groupes armés présentés comme de simples acteurs locaux. Les intérêts économiques liés aux minerais critiques passent au second plan.
Les violations répétées du droit international perdent de leur visibilité. Ce glissement narratif n’est jamais neutre.
Car dans les relations internationales, celui qui impose son récit influence souvent les décisions des organisations internationales, des chancelleries, des bailleurs de fonds et même des juridictions internationales.
Les journalistes occupent donc aujourd’hui une position stratégique comparable à celle qu’occupaient autrefois certains diplomates.
Ils contribuent à définir qui est perçu comme victime, qui devient agresseur, qui mérite la solidarité internationale et qui doit être sanctionné.
C’est pourquoi leur responsabilité est immense. La liberté de la presse constitue l’un des piliers de toute société démocratique. Mais cette liberté implique une exigence tout aussi fondamentale : la rigueur.
L’indépendance. La vérification. L’honnêteté intellectuelle.
Lorsque ces principes disparaissent, le journalisme cesse progressivement d’être un contre-pouvoir pour devenir un instrument de pouvoir.
L’histoire regorge d’exemples où des médias ont contribué à préparer des guerres, à justifier des occupations ou à banaliser des crimes.
Le journalisme peut éclairer les peuples. Il peut aussi devenir l’un des outils les plus efficaces de la manipulation politique.
Aujourd’hui, la République démocratique du Congo ne lutte donc pas seulement contre des groupes armés.
Elle affronte également une bataille mondiale pour le contrôle du récit.
Cette bataille est d’autant plus importante que le pays détient une part considérable des minerais indispensables à la transition énergétique, aux technologies numériques, à l’intelligence artificielle et aux industries de défense.
Lorsque les ressources deviennent stratégiques, les récits le deviennent également.
Les grandes puissances ne sécurisent pas uniquement les chaînes d’approvisionnement.
Elles cherchent aussi à sécuriser les récits qui légitiment leurs intérêts.
Dans cette nouvelle géopolitique de l’information, la plume peut parfois produire davantage d’effets qu’une division militaire.
Voilà pourquoi les Congolais doivent comprendre que défendre leur souveraineté ne consiste plus seulement à protéger leurs frontières.
Ils doivent également défendre la vérité. Car lorsqu’une nation perd le contrôle de son récit, elle finit souvent par perdre une partie du contrôle de son destin.
La souveraineté ne se mesure plus uniquement en kilomètres carrés.
Elle se mesure désormais aussi dans la capacité d’un peuple à raconter lui-même son histoire avant que d’autres ne l’écrivent à sa place.
Éric Kamba
Géostratégie | Analyste des relations internationales | Chercheur en politiques publiques

