Certes, l’histoire reconnaît et reconnaîtra à Laurent-Désiré Kabila, la bravoure d’avoir pris la tête d’un mouvement armé qui a défait un régime Mobutu autoritaire, corrompu et à la dérive. Le 16 janvier, jour de sa mort mérite bien un jour férié. Mais le 17 mai 1997 a inauguré une interminable saison macabre que le sang assaisonne, pour mimer Aimé Césaire sur le Congo de 1960. Si ce fut une libération, alors elle était soviétique ! Kabila lui-même dit M’zee dira que l’Alliance des forces démocratiques pour la libération (AFDL) n’était qu’un conglomérat d’aventuriers et d’opportunistes. Les deux termes devant être considérés dans un sens plutôt criminel.
Imaginez une seule seconde, la France célébrer le 24 octobre 1940, l’entrevue de Montoire, marquée par la poignée de main entre Hitler et Pétain, scellant l’entrée de la France dans la Collaboration. Seuls Bizima, Bugera, Ruberwa… Des figures de proue de la révolution afdlienne, il ne reste plus un seul dont la congolité n’a souffert ni souffre de scepticisme. Kisase Ngandu tué, Kabila assassiné, et Masasu Nindaga, considéré comme père des Kadogo, les tristement célèbres enfants soldats, massacré après un simulacre de procès à Pweto, cette bourgade du Tanganyika où Laurent Désiré Kabila, après avoir échafaudé une armada de plus de 300 chars, des orgues de Staline, etc., des lance-roquettes par des centaines des milliers, comptait enfin traduire en acte ce qui demeure comme son apophtegme, » cette guerre finira d’où elle est venue! ». Hélas, M’zee Kabila, selon Colette Braeckman, piquera une vive colère contre ses généraux qui, sans coup férir, n’ont eu que le temps de prendre leurs jambes au cou, parmi lesquels un certain Joseph Kabila qui, selon Jeune Afrique, portait le nom d’hyppolite Kanambe, pour échapper aux services de Mobutu, durant ses études en Ouganda.
Pweto – comme le fut Goma en fin février 2025- ayant été cerné et tout l’arsenal militaire a été emporté par les rebelles du RCD appuyés par les troupes rwandaises de Paul Kagame. De l’AFDL à l’AFC/M23 en passant par les RCD, CNDP (Jules Mutebusi, Laurent Nkunda, etc.), ça qu’un même film d’horreur, un feuilleton macabre qui dure depuis plus de 30 ans, avec un même réalisateur et premier rôle, Paul Kagame. (…)
Il est temps de réparer cette erreur de l’histoire.
20 mai 1967 vs 17 mai 1997
Le 17 mai ne peut pas être érigé en journée des forces armées… à moins que l’on se complaise, s’accommode de jouer au régime de Vichy, des collabos et lèche-bottes de l’occupant. Dieu seul sait, combien, à Goma, Saké, Bukavu, etc., même à Kinshasa, sont des Congolais devenus nostalgiques de la révolution du 20 mai 1967, celle du Mouvement populaire de la révolution (MPR). » Lala na nzala mais zala na kimia » (Mieux vaut la paix que du pain dans un capharnaüm), dira, lors du meeting populaire marquant les 25 ans du MPR. L’artiste musicien Koffi Olomide a déclaré, il y a peu, préférer les années Mobutu, MPR donc. Il est comme un sentiment de « nécrocratie » chez les Congolais de plus de 40 ans. Et le rêve d’un Congo pacifié sinon militairement plus fort ravive chez les 15-35 ans, l’épopée des années où Mobutu proclamait, » le grand Zaïre est calme » ou encore, » natiyaka mayele na nga n’a ba fantassins! » [Toute ma stratégie se fonde sur les fantassins].
Il faut aux Congolais de rétablir une vérité nationale. « Le 17 novembre 1960, pour la première fois depuis l’accession du Congo à l’indépendance, l’armée défilait sur le boulevard Albert 1er [aujourd’hui boulevard du 30 juin]. En ce jour, la Force publique était officiellement débaptisée, Armée nationale congolaise (ANC). Sa devise: la force dans l’unité », écrit Crawford Young sur la cent-douzième page de son ouvrage culte, Introduction à la politique congolaise, paru en 1965, aux éditions universitaires du Congo Léopoldville.
Le correspondant au Congo du journal La Libre Belgique, Jean-Marie de Kestergat note de l’ANC, qu’elle est » le miracle de ce Congo qui fut belge. Elle est la seule institution solide de ce pays. Ses soldats ont un esprit de corps, ils ne sont plus Bangala, Bayaka ou Bakongo (…). Les Congolais sont capables de réaliser de grandes choses « . Ce n’est donc pas avec la prise de pouvoir de Mobutu le 24 novembre 1965 que la fête des forces armées a été décrétée le 17 novembre de chaque année. À ses origines, la Force publique du Congo, créée en 1886, soit un an après la reconnaissance internationale du statut de l’État indépendant du Congo (EIC) par la Conférence de Berlin, ne comptait dans ses rangs, outre des Européens, que des mercenaires haoussas et zanzibarites. Les premières recrues autochtones ont été enrôlées en 1895. La Force publique comptait déjà 14.000 hommes dont 12.000 congolais issus des tribus présumées guerrières (Bangala, Azande, Tetela-Kusu) ou ouvertes à la civilisation, les Balubas. (Cfr. Walschof, G, La Force publique de sa naissance à 1914, Bruxelles, Témoignages africains, 1953, pp 39, 52-54. Et Zandijcke A, van, Pages d’Histoire du Kasayi, Namur, Collection Lavigerie, 1953, p.58). Mais les mutineries allaient démontrer le danger de cette politique de recrutement reposant sur la supériorité ethnique. Le 4 juillet 1895, à Luluabourg-Malandji, suite au refus du commandant Pelzer de tenir sa promesse (à chaque soldat, deux femmes, un boy (domestique) et de nouvelles couvertures en cas de victoire sur les guerriers de Kalenda, chef de Bena Kanyoka), les Batetela du sergent Kandolo se mutinent. En 1895, aux confins de l’Ouganda, vers le Nil et en 1900 à Boma, les troupes Tetela se révoltent de nouveau.- Au moins 4 ethnies dans un peloton- Le 20 février 1944, les revendications sociales, et même politiques (selon Hostelet, G, L’œuvre de civilisation de la Belgique au Congo de 1885 à 1945, Bruxelles, IRCB, 1954, pp 440-449), tournent en mutinerie violemment réprimée à Luluabourg [Kananga] à tel enseigne que l’ouverture de l’Armée aux autres ethnies s’imposait telle une soupape de sécurité pour l’autorité coloniale. (Cfr. Mutineries au Congo-Belge in Bulletin militaire n°21, 1947, pp20-24).
Ainsi chaque peloton FP comptait-il des originaires d’au moins quatre différentes ethnies selon Le Guide des Inspections de la Force publique. (Vandewalle, Omegang, 1969, p.269). Outre la pluralité ethnique, la Force publique connut une autre révolution, le bilinguisme avec une percée, certes timide, du français a côté du lingala.(Hulstaert, G., Carte linguistique du Congo Belge, Bruxelles, Arsom XIX,1950, p.24). – Mobutu a trouvé le Lingala.-
C’est donc faux de soutenir que Mobutu a imposé le lingala dans les forces de défense ! Il sied de noter l’intégration depuis 1919 des unités Batutsi et BaHutus dans la Force publique du fait de l’annexion des territoires allemands de Rwanda-Urundi par le Congo-Belge. Certains ethnologues apparentaient les Batutsi aux Baluba. (Ilunga, V, Dina Luba in Nkuruze, 1952, p.3). Les autorités coloniales belges entreprendront par la suite la MIB, la mission d’implantation des Banyarwanda au Congo. À propos, 40 ans plus tard, James Coleman, écrira, » Au Congo, l’on pourrait prévoir qu’un conflit de loyauté se ferait entre la nouvelle nation et les diverses entités ethniques artificiellement incorporées à l’intérieur de ses frontières. Ce conflit constituerait pour les hommes au pouvoir, un défi permanent. (…). C’est l’un des problèmes majeurs qui met en question l’existence même de l’entité congolaise ». (Coleman, JS, Thé viability of African political systems, New-York, American Assembly, 1958, p.27).
Il est à ce jour, dans les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), des troupes brassées, mixées, issues des rébellions de l’est congolais, qui tiennent ferme à garder une certaine homogénéité ethnique. Elles s’opposent à toute mutation et ne veulent servir sous le drapeau que près de leurs communautés. Une grosse épine sous le pied de l’État-nation.
Pold Levi

