La République traverse l’épreuve. À l’Est, la guerre persiste. Des territoires restent disputés. Les civils paient le prix fort. Dans ce climat tendu, l’urgence n’est plus aux postures, mais aux solutions. L’État cherche à rassembler. À stabiliser. À dialoguer. Et pourtant, certains choisissent l’absence. Le paradoxe est saisissant. Au moment où République démocratique du Congo tente de consolider ses institutions et d’ouvrir un cadre politique pour apaiser les fractures internes, une partie de l’opposition brandit le boycott comme stratégie. Comme si le vide pouvait produire un compromis. Comme si l’isolement tenait lieu de rapport de force. C’est une faute de lecture. Et une faute politique. L’histoire congolaise enseigne l’inverse. Les grands tournants ne naissent pas de l’improvisation. Ils s’appuient sur une légitimité claire. La Conférence nationale souveraine, souvent citée en exemple, ne s’était pas autoproclamée. Elle avait été convoquée par l’autorité en place. Même contestée, même affaiblie. Parce qu’un dialogue sans socle institutionnel accouche de résolutions fragiles, aussitôt contestées. La règle ne change pas. Sous Joseph Kabila, les processus politiques majeurs sont passés par la Cité de l’Union africaine ou par la médiation reconnue de partenaires formels. Aujourd’hui, les institutions issues des urnes existent. Le président Félix Tshisekedi gouverne. Le Parlement siège. L’État fonctionne. On peut contester ses choix. Pas nier sa légitimité. Car la politique ne se pratique pas depuis le seuil. Elle se mène à la table. Boycotter, ce n’est pas peser. C’est se retirer. C’est laisser d’autres décider. C’est transformer une divergence en marginalité. Pendant ce temps, Kinshasa s’emploie à renforcer l’armée, à mobiliser ses partenaires, à stabiliser le pays. Les lignes diplomatiques bougent. La pression internationale s’accentue contre les groupes armés. Le moment appelle l’unité stratégique, pas la dispersion tactique. Le député national Steve Mbikayi le rappelle avec netteté. Pour lui, « un dialogue qui ne s’enracine pas dans la légalité produit des engagements fragiles ». Il insiste : l’opposition d’hier, malgré sa force, avait choisi le cadre républicain plutôt que l’aventure parallèle. Le principe reste valable : aucune refondation durable ne se construit hors des institutions. Le choix est donc simple. Participer pour transformer. Ou s’absenter pour disparaître. À ceux qui hésitent encore, la tribune de Steve Mbikayi, que nous publions ci-dessous, apporte un rappel salutaire : le dialogue n’a de sens que sous la légitimité de la République.
Tribune de Steve Mbikayi
Dialogue sous légitimité : leçons d’histoire et pièges du boycott
Si le dialogue que réclame l’opposition vise réellement la cohésion nationale pour mettre fin à la guerre, pourquoi refuse-t-elle qu’il soit organisé par les institutions légitimes de la République ?
Un dialogue qui ne s’enracine pas dans la légalité produit des engagements fragiles, aussitôt contestés. En 1991, alors que le mandat de Mobutu était expiré et que la rue le contestait, l’opposition et la société civile exigèrent malgré tout une ordonnance présidentielle pour convoquer la Conférence nationale souveraine.
Les villes mortes paralysaient le pays, mais elles n’ont jamais choisi l’auto-convocation. Elles savaient qu’un forum né en dehors de toute autorité établie verrait ses résolutions contestées et difficilement opposables à tous. Mobutu tenta d’abord une « conférence constitutionnelle ». L’opposition refusa ce leurre, jusqu’à obtenir une véritable Conférence nationale souveraine. Beaucoup d’acteurs qui y avaient participé ont quitté la scène ; nous nous comptons aujourd’hui sur les doigts de la main : moi-même, Christophe Lutundula, Modeste Bahati, Martin Fayulu, Lambert Mende, Marie-Ange Lukiana, Olengha Nkoy.
À l’époque, l’opposition disposait d’une force de frappe que l’on chercherait en vain aujourd’hui. Ce n’était pas faiblesse, mais sens républicain : un dialogue qui prétend engager la nation doit s’adosser à une autorité reconnue, même contestée.
On pourrait nous opposer Sun City. Mais le dialogue intercongolais n’a pas tiré sa légitimité d’une improvisation interne : il était porté par la communauté internationale en vue de réunifier le pays, alors divisé en quatre.
De même, sous Kabila, le dialogue de la Cité de l’Union africaine fut organisé à son initiative, avec Edem Kodjo comme facilitateur. Le gouvernement Samy Badibanga en est sorti. Puis la CENCO a piloté un autre processus, toujours sous l’impulsion du président Kabila, dont est issu le gouvernement Tshibala. Ce processus faisait suite à des consultations formelles organisées au Palais du peuple par le Président de la République.
Une constante se dégage : lorsqu’un dialogue majeur se tient au Congo, il est initié par le pouvoir établi. Jamais par une entité autoproclamée. Pourquoi, dès lors, l’opposition actuelle refuse-t-elle au président Tshisekedi le droit d’organiser le dialogue, alors que les institutions issues des élections sont en place ?
Cette opposition ne dispose ni de l’ancrage ni de la capacité de mobilisation de celle des années 1990, pilotée par des figures de proue, juristes et politiciens de renom : Étienne Tshisekedi, Kengo wa Dondo, Ileo Songo Amba, Nguz-a-Karl Bond, Marcel Lihau, Antoine Kizenga…
Ils étaient là, face au grand léopard, bravant arrestations et relégations. Ils n’ont pas daigné s’exiler jusqu’à édenter le félin.
En boycottant le dialogue éventuel que convoquerait le chef de l’État, l’opposition d’aujourd’hui ne crée pas un rapport de force ; elle s’enferme dans une impasse. Elle comptait sur l’avancée du M23 et l’appui rwandais pour acculer le pouvoir. Or la dynamique internationale montre désormais que l’aventure de Kigali en RDC se heurte à des résistances croissantes. Elle approche de son terme.
Le dialogue aura lieu avec ceux qui accepteront d’y participer. Avec eux, il sera possible de baliser des réformes constitutionnelles utiles et d’organiser des élections plus crédibles.
L’histoire récente a tranché : en 2023, le FCC a payé cher son boycott ; Lamuka, monté à bord trop tard, est aujourd’hui absent, dans la rue comme à l’hémicycle.
Ceux qui se tiendront en marge d’un dialogue organisé par les institutions prendront le risque de s’effacer de la scène politique. Chacun devra choisir : contribuer, dans le cadre républicain, à un compromis national, ou s’installer dans une posture stérile qui prépare sa propre disparition.
À bon entendeur, salut.

