Proche d’Emmanuel Macron, Sébastien Lecornu, 39 ans, succède à François Bayrou en tant que Premier ministre. La tâche s’annonce ardue pour l’ancien ministre des Armées, qui doit faire face à la pression des oppositions et devra contenir la colère sociale, qui gronde un peu plus depuis la présentation du projet de budget de son prédécesseur, le 15 juillet. Pour des raisons souvent contraires, ce sont des menaces de blocages sur le terrain politique ou social, ou des avertissements qui ont déferlé, dimanche 14 septembre, au lendemain de sa prise de parole dans la presse régionale.
À peine nommé Premier ministre, Sébastien Lecornu, se retrouve sous les pressions conjuguées des oppositions, des mouvements sociaux, jusqu’aux agriculteurs et même aux patrons qui menacent de se mobiliser pour défendre leurs droits respectifs. Le premier dossier qu’attend le nouveau locataire de Matignon est l’adoption du budget 2026.
Bâtir pour un budget 2026
En principe, le projet de loi de finances (PLF) doit être déposé au Parlement le premier mardi d’octobre au plus tard, soit cette année, le 7 octobre. Le PLF et le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) doivent ensuite être examinés par l’Assemblée nationale et le Sénat pour une durée maximum de 70 jours pour le premier et 50 jours pour le second. Le budget doit obligatoirement être adopté avant le 31 décembre.
Or, la tâche s’annonce compliquée. François Bayrou en a fait l’amère expérience parce qu’il doit sa chute au vote de confiance qu’il avait lui-même convoqué sur son projet de budget 2026. Avec un objectif fixé à 44 milliards d’euros d’économies et des mesures polémiques, l’ex-Premier ministre n’a pas su convaincre les oppositions. Sébastien Lecornu devra donc présenter un nouveau projet de budget reprenant-ou non-certaines dispositions de celui de François Bayrou, puis défendre devant les députés qui l’attendent au tournant, autant sur le fond que sur la forme.
Le Parti socialiste (PS), qui sera crucial pour la survie du gouvernement et avec qui le Premier ministre souhaite engager une discussion « moderne et franche » sur le budget 2026, a rappelé ses lignes rouges. « Si le Premier ministre souhaite demeurer en poste, il doit comprendre qu’il y’a une soif de changement dans le pays. […] La rupture, c’est suspendre la réforme des retraites, c’est permettre l’augmentation des salaires », a rappelé le député socialiste, Philippe Brun, sur France info. Les socialistes demandent la mise en œuvre, en France, de la taxe sur les plus hauts patrimoines élaborée par l’économiste Gabriel Zucman.
Sur cette question, Sébastien Lecornu s’est dit prêt à travailler sur des « questions de justice fiscale », tout en appelant à faire « attention au patrimoine professionnel, car c’est ce qui permet de créer des emplois et de la croissance en France. » Une façon d’évacuer la taxe prônée par le PS qui juge qu’elle pourrait rapporter 20 milliards d’euros. Pour les macronistes, ce n’est « pas une bonne piste », a réaffirmé la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, sur LCI.
Autre condition mise sur la table par le PS : que le nouveau chef du gouvernement s’engage à ne pas utiliser l’article 49.3 de la Constitution, permettant l’adoption d’un texte sans vote de l’Assemblée nationale, pour démontrer que la méthode change. Une exigence qui sera difficile à tenir pour le nouveau locataire de Matignon, aucun budget n’ayant pu être adopté sans 49.3 depuis 2022, faute de majorité. Dans un entretien à la presse régionale, l’intéressé a déjà fait savoir qu’il aimerait « ne pas être contraint de l’utiliser », renvoyant la responsabilité d’un échec à ses opposants.
La tâche va être rude. Forger une majorité de compromis, notamment sur le budget 2026, ne sera donc pas une sinécure. À Sébastien Lecornu de trouver des accords avec les différents partis et de résoudre le casse-tête d’une Assemblée nationale plus fragmentée que jamais. Une mission à haut risque face à la menace permanente d’une censure.
Lecornu en quête de majorité
Sans majorité à l’Assemblée nationale, le nouveau Premier ministre devra cet automne espérer la non-censure du PS ou du Rassemblement national (RN) pour se maintenir. Mais il a clairement indiqué que c’est vers la gauche qu’il se retournerait d’abord. Côté Écologistes, la réponse est déjà négative. Marine Tondelier n’entend pas négocier avec un Premier ministre qui, a-t-elle dit sur RTL, « n’a rien à faire là » car elle considère qu’Emmanuel Macron aurait dû nommer une personnalité de gauche.
Au sein de la coalition sortante, on cherche cependant des voies de passage. Yaël Braun-Pivet a appelé, dimanche 14 septembre, à un accord autour d’un chiffre de 35 à 36 milliards d’euros d’économies dans le budget 2026. Le porte-parole des Républicains (LR), Agnès Evren, a indiqué sur France 3 que le chiffre de 44 milliards « peut se négocier ».
En déplacement en Alsace, le ministre de l’Intérieur et président de LR, Bruno Retailleau, a posé « les limites » de la participation de son parti au gouvernement et rejeté par avance une politique qui serait « faite pour satisfaire la gauche ».
Quant au RN, réuni à Bordeaux, dimanche 14 septembre, il voit déjà au-delà de Sébastien Lecornu. Marine Le Pen prépare ses troupes à de nouvelles élections « lorsque ce gouvernement déjà oublié sera censuré, probablement dans quelques semaines ou dans quelques mois ». La France insoumise (LFI), de son côté, appelle au « départ de Macron ». Le Parti de Jean-Luc Mélenchon compte d’ailleurs déposer une motion de censure spontanée dès la reprise de la session parlementaire.
Emmanuel Macron le sait : s’il n’a que des cartes imparfaites entre les mains, l’atout qu’il a abattu risque d’être le dernier avant de devoir, en cas de nouvel échec, redissoudre l’Assemblée nationale, comme l’y invite le RN. En cas d’impasse prolongée, la pression monterait sur une démission d’Emmanuel Macron, espérée par l’extrême droite comme par LFI. C’est donc dire que Sébastien Lecornu est le Premier ministre de la dernière chance.
La Colère sociale s’amplifie
Sébastien Lecornu arrive à point nommé. Il devra contenir la colère sociale qui s’amplifie en France. Les syndicats préparent, eux, leurs mobilisations de jeudi 18 septembre, qui devraient entraîner des grèves dans plusieurs secteurs (Éducation, transports, pharmacies…), et être plus massives que la journée de blocage du 10 septembre. « Nous voulons battre le fer pendant qu’il est chaud, envoyer l’ensemble du musée des horreurs du budget Bayrou aux oubliettes de l’histoire », a dit la secrétaire générale de la Confédération générale du travail (CGT), Sophie Binet.
Et dimanche 14 décembre, c’est le président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), Arnaud Rousseau, qui a ajouté la voix des agriculteurs aux tensions politiques et sociales du moment. « Une grande journée d’action » aura lieu, le 26 septembre, autour des questions des échanges internationaux pour les produits agricoles, a-t-il annoncé.
Le Mouvement des entreprises de France (Medef), le patronat, de son côté, est monté au créneau, dès le 13 septembre au soir. Son président, Patrick Martin, a averti que le gouvernement ferait face à « une grande mobilisation patronale » si les impôts sur les sociétés augmentaient.
Deux questions se posent alors : la nomination de Sébastien Lecornu à Matignon apaisera-t-elle ou attisera-t-elle la colère sociale ? Emmanuel Macron prend-t-il le risque du blocage institutionnel du pays ? Attendons toutefois de voir comment ces choses se développeront.
Robert Kongo, correspondant en France

