Kinshasa suffoque. Entre embouteillages monstres, quartiers encombrés et caniveaux obstrués, la capitale a trop souvent la respiration coupée au détriment de la santé publique, de la productivité et de la dignité quotidienne de ses habitants. Dans son discours, lundi, sur l’état de la nation devant les deux Chambres du Parlement réunis en Congrès, le président Félix-Antoine Tshisekedi a posé un diagnostic sans concession et fixé des priorités concrètes : désengorger la ville par une planification courageuse, assainir la chaîne de gestion des déchets et rétablir une sécurité de proximité capable de rendre la rue aux familles. Ce chapeau n’est ni optimisme béat ni pessimisme stérile : il reconnaît le poids des défis et affirme qu’ils sont solubles par l’action publique, la discipline locale et des mesures techniques immédiatement exécutables. Kinshasa, métropole en mutation, mérite désormais une gouvernance à la hauteur de son poids démographique et économique.
Kinshasa, cœur battant de la République, concentre une bonne part des défis que le chef de l’État a décrits, et des solutions, qu’il a promises. Le diagnostic présidentiel met en lumière trois nœuds prioritaires : la mobilité, l’assainissement et la sécurité. Autant d’angles distincts mais interdépendants, où l’échec d’un instrument pèse sur les autres et où des gains visibles peuvent être obtenus par des décisions ciblées et un pilotage serré.
Autorité et plan d’urgence pour Kinshasa
Le président a appelé à « des décisions urgentes, coordonnées et courageuses ». Cette injonction traduit la clef politique du dossier : sans autorité garante, les réformes urbaines restent des annonces. Le projet d’extension sur la cité industrielle de Maluku : 430 km², dont une première phase de 75 km² est présenté comme une réponse stratégique pour décongestionner la capitale en créant des pôles industriels et résidentiels déportés. Mais gagner cette bataille réclamera des instruments concrets : planification foncière stricte, calendrier d’équipement en eau et électricité, et un guichet unique foncier et administratif capable d’écraser la corruption foncière qui mine toute ambition d’aménagement.
La création et la généralisation du Guichet unique de délivrance des permis de construire (GUPEC), expérimenté à Kinshasa, sont des outils prometteurs : s’ils sont mis en œuvre avec transparence et contrôles, ils peuvent freiner le désordre foncier et rendre prévisibles les investissements immobiliers. Il faut maintenant que l’exécution suive, avec des délais clairs et des listes publiques de projets.
Décongestion : mobilité et infrastructures
Les embouteillages ne sont pas qu’une nuisance : ils coûtent cher à l’économie et à la santé. Le discours présidentiel rappelle des avancées : reprise du trafic Matadi–Kinshasa, modernisation de la desserte fluviale, mesures sur les axes routiers, mais l’essentiel reste d’appliquer une stratégie multimodale, liant transport routier, ferroviaire et fluvial. À court terme, il convient de privilégier des mesures à fort effet-visible : couloirs de bus sur les axes les plus encombrés, optimisation des horaires de livraison, parkings relais et régulation stricte du stationnement sauvage. À moyen terme, la mise en service progressive des lignes ferroviaires réhabilitées et l’amélioration des stations d’accostage fluvial offriront des alternatives concrètes au véhicule individuel.
Assainissement et salubrité : tolérance zéro et régulation partagée
L’insalubrité dénoncée par le président : caniveaux bouchés, gestion des déchets inefficace, appelle une réforme systémique. Moderniser la chaîne d’assainissement suppose d’articuler services publics, entreprises privées et mobilisation citoyenne. La création d’une filière formelle de collecte, tri et valorisation des déchets (avec micro-entrepreneurs locaux et centres de transformation) doit être accompagnée d’un calendrier de nettoyage des canaux et d’investissements dans des stations de transfert. La tolérance zéro contre les dépôts sauvages ne doit pas rester slogan : elle exige moyens juridiques, amendes applicables et caméras de surveillance ciblées dans les points noirs.
Sécurité de proximité : police formée et ancrée dans la ville
La montée du banditisme urbain, les « kuluna », expose la fragilité de la sécurité quotidienne. L’opération Ndobo et la Loi de programmation de la réforme policière (2026–2030) citée par le chef de l’État témoignent d’une volonté d’action : recrutement, formation et équipement sont des prérequis. Mais la clé sera la police de proximité, formée aux méthodes de prévention et de médiation, déployée en coordination avec les comités locaux de sécurité et les autorités municipales. À Kinshasa, la priorité est d’assurer des patrouilles régulières dans les quartiers les plus touchés, de renforcer l’éclairage public et d’offrir des voies de sortie aux jeunes enrôlés dans la délinquance (emplois, formation, sport).
Gouvernance : transparence, suivi public et résultats mesurables
Pour que ces chantiers ne s’étiolent pas, il faut un pilotage clair : indicateurs publics trimestriels, audits indépendants des grands projets urbains et comités citoyens de suivi. Le président a promis des résultats « publiés et vérifiés : trimestre après trimestre » ; Kinshasa attend que cette promesse se traduite par un observatoire urbain accessible à tous, qui mesure trafic, collecte des déchets, temps d’attente des transports publics et nombre d’infractions résolues.
Kinshasa n’est pas une fatalité ; c’est une responsabilité collective. Le diagnostic du chef de l’État est lucide, les instruments existent : plan d’extension, GUPEC, réforme policière, investissements énergétiques, mais leur succès dépendra d’un facteur politique simple et souvent négligé : la continuité et la rigueur de l’exécution. La capitale peut redevenir une ville fluide, propre et sûre si l’autorité publique conjugue fermeté et pragmatisme, plans techniques et appropriation citoyenne. C’est à cette condition que la promesse d’une capitale digne, au service de l’économie et de la vie quotidienne de millions de Congolais, deviendra réalité.
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