Entre prudence diplomatique, neutralité morale et éloignement de la vocation prophétique
Il existe un Accord-cadre officiel signé à la Cité du Vatican le 20 mai 2016, entre le Saint-Siège (le Vatican) et la RDC, notamment sur des matières d’intérêt commun.
Cet Accord-cadre fixe un cadre juridique pour les relations mutuelles entre l’État congolais et l’Église catholique. Il reconnaît l’indépendance et l’autonomie respectives de l’Église et de l’État. Il établit la position juridique de l’Église catholique dans la sphère civile congolaise, ainsi que sa liberté d’activité apostolique et de régulation de ses affaires internes. Il couvre des domaines tels que l’éducation catholique, l’enseignement de la religion, les œuvres caritatives et sociales, la pastorale dans les armées, les prisons et les hôpitaux, le régime fiscal et patrimonial, ainsi que les règles de visa et de séjour pour le personnel religieux.
En revanche, cet accord-cadre n’accorde aucune immunité aux Evêques ou aux membres du clergé. Toute infraction commise dans le cadre civil ou public relève pleinement de la loi congolaise et de la compétence de ses tribunaux. L’État congolais conserve donc le droit d’enquêter, de poursuivre et de juger.
Les évêques de la CENCO restent donc soumis à la loi congolaise, aucune de leurs infractions civiles ou pénales n’est couverte par l’Accord-cadre avec le Saint-Siège.
A cet effet, les actions politiques ou prises de position de la CENCO (Conférence Épiscopale Nationale du Congo) relèvent d’organisations humaines et institutionnelles, et n’impliquent pas automatiquement la vocation spirituelle et pastorale de la prestigieuse Église catholique romaine. La vocation de l’Église est avant tout religieuse, morale et spirituelle, annoncer l’Évangile, accompagner les fidèles, promouvoir la justice et la paix selon les principes chrétiens.
Trente ans de guerre, de massacres, de déplacements massifs et de territoires occupés ont laissé la République démocratique du Congo exsangue. Face à cette tragédie prolongée, une question s’impose, douloureuse mais légitime : comment comprendre le silence, les prudences et les ambiguïtés de la direction de la Conférence épiscopale nationale du Congo ?
Interroger ce silence n’est ni un procès contre la foi catholique ni une attaque contre l’Église comme communauté de croyants. C’est un appel à la vérité évangélique, à la responsabilité morale et à la vocation prophétique qui ne peut s’accommoder durablement de l’injustice, de l’agression et du sang versé.
Il ne s’agit pas ici d’attaquer l’Église catholique, encore moins la foi, les prêtres de terrain ou les fidèles.
Il faut peut-être, justement, sortir de la caricature et revenir à l’essentiel. Ce n’est pas une attaque contre la foi catholique. C’est un appel à la fidélité à l’Évangile, et un rappel que l’Église n’est jamais appelée à être confortable, mais juste.
Pourquoi cela heurte profondément les Congolais ? C’est parce que le peuple souffre, les morts sont réels et se comptent en dizaine de millions depuis 30 ans, les déplacés sont innombrables. Dans tout ça, la Conférence épiscopale de la RDC paraît distante, équidistante, et diplomatiquement silencieuse. Cela est vécu comme une trahison, non pas seulement politique, mais spirituelle,
La mission de l’Église, selon l’Évangile, n’est ni d’applaudir le pouvoir en place, ni de se muer en acteur politique, encore moins de servir des agendas cachés. Elle est là pour se tenir sans ambiguïté aux cotés des victimes, d’annoncer la vérité, de défendre la dignité humaine.
Aujourd’hui, ce sont les choix, les silences et les prises de position des Evêques de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) qui interpellent la conscience publique.
Quand la CENCO parle plus prudemment aux agresseurs qu’aux victimes, elle appelle à la paix sans exiger la justice, s’éloigne de sa vocation prophétique.
Une Église qui ne nomme pas clairement l’injustice, qui ne se tient pas résolument du côté des victimes et qui relativise les responsabilités au nom d’une paix abstraite s’éloigne de l’Évangile, de la mission prophétique confiée par le Christ, et de la doctrine sociale de l’Église catholique.
La neutralité face à l’injustice n’est pas chrétienne. Le silence face au sang versé n’est pas évangélique. Dans la Bible, la neutralité face à l’injustice n’est jamais présentée comme une vertu. « Ouvre ta bouche pour le muet, pour la cause de tous les délaissés » (Proverbes 31,8). « Recherchez la justice, protégez l’opprimé » (Isaïe 1,17).
Depuis des années, la République démocratique du Congo subit une agression rwandaise flagrante : territoires occupés, civils massacrés, populations déplacées, ressources pillées. Face à cette tragédie, les évêques de la CENCO sont restés silencieux : aucun acte public ne reconnaît officiellement Paul Kagame et le Rwanda comme responsables, aucune messe nationale n’a été célébrée pour les victimes, et aucune parole prophétique ou de résilience n’a été élevée pour accompagner le peuple congolais dans sa douleur.
Dans le même temps, des gestes publics ont été posés envers des personnes condamnées par la justice congolaise pour atteinte à la sûreté de l’État, menace contre la nation et intelligence avec un pays agresseur, sans clarification, sans distance morale, sans parole de vérité. Dans un pays agressé, ces silences et ces symboles sont lourds de sens.
La doctrine sociale de l’Église est sans équivoque, il n’y a pas de réconciliation durable sans vérité, ni de paix sans justice. Prôner la paix avec les criminels et les condamnés, tout en taisant les responsabilités, en occultant les violences et en ignorant les victimes, ce n’est pas être prophétique, c’est se cacher derrière un confort moral indigne face à la souffrance du peuple.
Jamais les Evêques de la CENCO ne se sont exprimés un soutien clair à l’armée congolaise engagée sur le terrain. Jamais ils n’ont honoré publiquement les soldats tombés ni encouragé le peuple lorsque des territoires occupés ont été libérés. Pire, ils ont même assimilé les Wazalendo, expression d’une résistance populaire face à l’occupation, à des « forces négatives », reprenant un vocabulaire qui affaiblit le narratif national et renforce objectivement celui de l’agresseur.
Aucune parole forte, non plus, pour contredire les déclarations hégémoniques du président rwandais affirmant que l’Est du Congo ne serait pas congolais. Aucun rappel public du droit international. Aucune défense ferme de la souveraineté nationale.
Or, l’Évangile n’enseigne ni l’ambiguïté face à l’injustice, ni la neutralité face à l’oppression. La mission prophétique de l’Église est de nommer le mal, défendre les victimes et se tenir aux côtés des opprimés, même lorsque cela expose.
Dans Ézéchiel 3,18, il est écrit : « Si tu n’avertis pas le méchant… je te demanderai compte de son sang. » Dans Jacques 4,17, il est dit : « Celui qui sait faire le bien et ne le fait pas commet un péché. »
Se taire, relativiser ou se réfugier dans une neutralité diplomatique face à des massacres répétés est une faute morale.
Or, l’Évangile n’enseigne ni l’ambiguïté face à l’injustice, ni la neutralité face à l’oppression. La mission prophétique de l’Église est de nommer le mal, défendre les victimes et se tenir aux côtés des opprimés, même lorsque cela expose.
Lorsque silence et prises de position ambiguës deviennent calcul, et que la parole ecclésiale sert des intérêts étrangers au bien commun, la CENCO franchit une ligne grave, un mercenariat politique déguisé en mission religieuse sous le label de l’Église catholique, semant la division là où l’Évangile appelle à l’unité.
Malheur à ceux qui sèment la discorde parmi les frères » (cf. Proverbes 6,19). Comme un mercenaire, Monseigneur Fulgence Muteba, par son acharnement contre le Gouvernement, a voulu jeter la peur, la confusion et la division sur un peuple déjà crucifié par la guerre. Sa parole pastorale, au lieu de rassembler et de consoler, s’est faite instrument de trouble, de scandale et de désordre, portant ombre et désolation là où l’Évangile appelle à l’unité.
Jésus lui-même met en garde contre une autorité spirituelle qui privilégie sa sécurité ou son confort au détriment des brebis. Il parle alors du mercenaire : « Le mercenaire, qui n’est pas le berger et à qui n’appartiennent pas les brebis, voit venir le loup, abandonne les brebis et s’enfuit. (…) Il s’enfuit parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se soucie pas des brebis » (Jean 10, 12–13).
Dans la Bible, le mercenaire n’est pas celui qui commet directement le mal, mais celui qui se retire quand le danger survient, celui qui refuse de nommer le loup, celui qui laisse les brebis être dévorées au nom d’une prudence ou d’une neutralité présentée comme sages.
Quand la CENCO paraît plus sévère envers son propre peuple qu’envers l’agresseur, quand elle invoque la paix sans jamais nommer le fauteur de guerre, quand elle critique l’État mais ménage ceux qui menacent la nation, elle s’éloigne de l’esprit de l’Évangile et fragilise sa crédibilité morale.
La neutralité face à l’injustice n’est pas chrétienne. Le silence face au sang versé n’est pas évangélique. Comme le rappelle l’Écriture : « Celui qui sait faire le bien et ne le fait pas commet un péché » (Jacques 4,17).
Jean-Louis Tshimbalanga
Convergence Pour l’Emergence du Congo (C.E.C)

