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10 mars, 2026 - 23:51:29
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Au Lualaba, la réforme minière met à l’épreuve la survie des creuseurs artisanaux

La tension est montée d’un cran dans le sud de la République démocratique du Congo. Depuis près de dix jours, la suspension des activités des entités de traitement des minerais, décidée par le ministère des Mines, a déclenché une vague de colère parmi les creuseurs artisanaux du Lualaba, épicentre de l’exploitation minière artisanale dans l’ex-Katanga. À Kolwezi comme dans plusieurs localités de la province, les manifestations ont dégénéré, faisant deux morts et plusieurs blessés, tandis que les activités socio-économiques étaient paralysées. En cause, un arrêté perçu comme une menace directe pour des milliers de familles dépendantes de la vente quotidienne de minerais. Si le gouvernement affirme que l’exploitation artisanale n’est pas suspendue, le blocage de la chaîne de traitement a révélé une fragilité structurelle : celle d’un secteur où réforme administrative, survie économique et sécurité publique s’entrechoquent brutalement.

L’arrêté du ministère des Mines, entré en vigueur fin décembre, vise les entités de traitement — des entreprises autorisées à transformer les minerais — et non les exploitants miniers artisanaux eux-mêmes. Dans les faits, cette nuance juridique a peu pesé face à la réalité du terrain. Pour les creuseurs artisanaux, la suspension des unités de traitement a signifié l’impossibilité d’écouler leur production.

Au lendemain de la mesure, la contestation s’est rapidement propagée dans le Lualaba. À Kolwezi, mais aussi à Luilu et Kisanfu, des rassemblements ont dégénéré en affrontements avec les forces de l’ordre. Le bilan humain est lourd : deux morts, dont un agent d’une entreprise minière, et plusieurs blessés. Les commerces ont fermé, les transports ont été interrompus, et l’économie locale s’est figée.

Un malentendu au cœur de la crise

Pour Me Chadrack Mukad, cadre de la société civile du Lualaba et membre de l’organisation CASMIA, la colère des creuseurs repose sur « une mauvaise interprétation » de l’arrêté ministériel. « L’exploitation minière artisanale n’a pas été suspendue », insiste-t-il, rappelant qu’elle demeure encadrée par la loi et supervisée par des structures comme le SAEMPAE.
Mais la dépendance économique entre creuseurs et entités de traitement complique le discours officiel. « Les entités suspendues achetaient les minerais produits par les coopératives artisanales. En stoppant le traitement, on coupe mécaniquement le débouché », observe Me Mukad. Résultat : des milliers d’exploitants se retrouvent sans revenus immédiats, dans une province où l’activité minière constitue souvent l’unique moyen de subsistance.
Réforme structurelle ou rupture brutale ?

Du côté du ministère des Mines, la suspension s’inscrit dans une logique de réforme. L’objectif affiché : renforcer le contrôle de la conformité administrative, juridique et surtout la traçabilité des minerais. « Il s’agit de vérifier l’origine des produits qui alimentent les entités de traitement », explique Me Mukad, qui y voit une tentative de reprise en main d’un secteur longtemps marqué par l’informalité.
Dans cette perspective, l’Entreprise générale du cobalt est appelée à jouer un rôle de tampon. Selon la société civile, elle pourrait absorber une partie de la production artisanale et « combler les vides créés par la suspension ». Une solution transitoire, jugée nécessaire pour éviter une explosion sociale durable.

Sites tampons et appels à l’apaisement

Face à la montée de la tension, Me Mukad plaide pour une mesure d’assouplissement ciblée. Il appelle le ministre à lever provisoirement la suspension sur les « sites tampons » — des zones où les concessionnaires autorisent l’exploitation artisanale par des coopératives reconnues. « Ces sites sont tolérés par l’État. Les entités qui s’y approvisionnent devraient pouvoir continuer leurs activités pour calmer la population », explique-t-il.
Cette proposition, déjà transmise aux autorités, vise à désamorcer un climat proche de la désobéissance civile, sans renoncer aux objectifs de réforme.

Violences autour de KCC, la piste du sabotage

Dans le même temps, la crise a ravivé les tensions autour de la Kamoto Copper Company (KCC). Des accrochages répétés ont opposé des groupes armés aux agents de l’entreprise. Vitres brisées, engins détruits, bureaux saccagés : pour la société civile, ces actes relèvent moins de revendications sociales que d’un « complot de sabotage ».

« Ceux qui entrent pour détruire des engins ou piller des bureaux ne sont pas des creuseurs artisanaux connus de la province », affirme Me Mukad, évoquant des incursions menées à la machette par des individus non identifiés. En décembre 2025, face à la recrudescence des attaques, KCC a sollicité une protection renforcée auprès de la gouverneure du Lualaba, Fifi Masuka Saini.

Une bombe sociale latente

La province du Lualaba compte plus de 450 000 creuseurs artisanaux regroupés en coopératives, selon les chiffres officiels. Un vivier humain immense, insuffisamment encadré, exposé aux éboulements, aux tracasseries et aux drames récurrents. Le plus récent remonte au site minier de Kalando, à Mulondo, où une bousculade a coûté la vie à une trentaine de creuseurs.
Derrière la colère actuelle se dessine une réalité plus profonde : celle d’un secteur minier artisanal vital pour l’économie locale, mais structurellement vulnérable. En suspendant un maillon clé de la chaîne sans dispositif d’accompagnement immédiat, l’État a déclenché une crise sociale dont l’onde de choc dépasse largement le cadre administratif. Au Lualaba, la réforme minière se joue désormais sur un fil : celui qui sépare la nécessaire régulation de la survie quotidienne.

Patient Mubiayi, à Lubumbashi

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