Soyons vrais ! Soyons justes ! Soyons les modèles du troupeau ! (cfr. 1 P 5, 3). Pourquoi ne pouvons-nous pas commencer par enlever les ordures devant notre propre case avant de nous acharner sur les autres et de les sommer de balayer leur cour ? (cfr. Mt 7, 3-7). Rarement un évêque aura parlé avec une telle franchise devant ses pairs. Lors d’une intervention à huis clos des membres de la CENCO, Mgr Emmanuel-Bernard Kasanda, évêque de Mbuji-Mayi, a livré une triple introspection sans détour sur les dérives internes de l’Église catholique en RDC : prises de parole sélectives, intempestives et tendancieuses ; tribalisme, en l’occurrence dans le fonctionnement des structures ecclésiales. Ce qui va, somme toute, à l’encontre de la doctrine sociale de l’Église, qui rappelle que la mission prophétique de cette dernière est essentiellement religieuse et n’est ni d’ordre politique, ni d’ordre économique ou social. Rabattant ainsi le caquet à la CENCO, mieux à son Bureau, qui se veut donneur de leçons alors que la structure est minée par les mêmes antivaleurs entretenues par les dirigeants et qui gangrènent la société congolaise, le prélat appelle à un sursaut moral et institutionnel sur fond, bien entendu, de la manière de servir Dieu dans la transparence, la crédibilité et le retour à « la vérité de l’Évangile ».
C’est un discours dense, exigeant, qui sonne comme un avertissement sur la responsabilité prophétique de l’Église catholique dans un contexte de crise éthique et politique. Cette prise de parole interne change la nature du débat. Depuis plusieurs années, certains observateurs reprochaient à la CENCO des positions jugées partisanes, parfois perçues comme éloignées de la neutralité évangélique qu’elle revendique. Ces critiques étaient régulièrement balayées comme excessives, voire malveillantes. Or, l’intervention de Mgr Emmanuel-Bernard Kasanda introduit un élément nouveau : la critique ne vient plus de l’extérieur, mais de l’intérieur même de l’épiscopat.
Ce constat ne vaut pas condamnation collective. Mais il fissure l’image d’un bloc homogène et irréprochable. Dans un pays où l’Église catholique joue un rôle déterminant dans le débat public, toute ambiguïté entre engagement pastoral et positionnement politique expose à un soupçon durable. L’exigence de cohérence devient alors centrale : une parole prophétique ne peut conserver sa force que si sa gouvernance interne reflète les principes qu’elle défend publiquement. En ce sens, cette déclaration dépasse la simple introspection spirituelle. Elle pose une question institutionnelle majeure : la CENCO peut-elle continuer à incarner une autorité morale nationale si des doutes persistent sur la transparence de ses propres mécanismes internes ? L’enjeu n’est pas la polémique. Il est celui de la crédibilité.
L’intervention était prévue à huis clos. Mais un vent favorable l’a portée à la connaissance du peuple congolais, dont une frange importante est catholique. Elle n’en est pas pour autant moins lourde de sens. Dans un texte intitulé « Au nom de la vérité de l’Évangile » (cf. Jn 8, 32), prononcé devant les membres de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), Mgr Emmanuel-Bernard Kasanda, évêque de Mbuji-Mayi, a livré une réflexion critique sur le fonctionnement interne de l’épiscopat congolais, qui présente des similitudes avec la société congolaise en général.
Datée du 23 février 2026 et faite à l’occasion de la 63e Assemblée plénière de la CENCO, cette intervention se veut une « triple introspection » inspirée de la Parole de Dieu, portant sur « la pertinence et la régularité des prises de parole des membres du Bureau, le tribalisme et les fraudes électorales ».
Une parole épiscopale jugée sélective
Mgr Kasanda s’interroge d’abord sur la cohérence des prises de position publiques des évêques. « Il y a un temps pour ne rien dire, il y a un temps pour parler, mais il n’y a pas un temps pour tout dire », écrit-il, déplorant des déclarations devenues « sélectives, intempestives et tendancieuses ». Ce qui fragilise la mission prophétique de l’Église et décrédibilise celle-ci en tant qu’institution.
Au-delà du fait qu’il est reconnu à l’Église le droit de livrer au monde un message de libération apporté par le Christ, cette mission prophétique, note l’évêque de Mbuji-Mayi, est essentiellement religieuse et n’est ni d’ordre politique, ni d’ordre économique ou social. À ce titre, il demande à ses pairs de s’en tenir à la mission essentielle de leur Conférence épiscopale, qui ne devrait être confondue d’aucune manière avec un groupe de lobbying ou un parti politique, ni être liée à un quelconque système politique. Et de renchérir : « L’Église n’a pas de compétences spécifiques sur les questions techniques pour proposer des systèmes ou des modèles d’organisation sociale. »
Pourtant, dans le cadre du Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble en RDC et dans les Grands Lacs, la CENCO-ECC envisage de mettre en place un programme économique immuable et applicable par le gouvernement issu du dialogue jusqu’en 2040. Autrement dit, ils entendent proposer un modèle économique à des dirigeants qui devront être élus, le moment venu, sur la base de leur programme.
Mgr Kasanda rejoint sur ce point l’ancien nonce apostolique en RDC, Mgr Ettore Balestrero. À l’occasion de la tenue, fin juin 2023, de la 60e Assemblée plénière de la CENCO, consécutive au 37e Congrès eucharistique tenu à Lubumbashi, il avait mis les prélats catholiques devant leurs responsabilités : « (…) nous ne devons pas nous préoccuper des routes qui doivent être construites tout de suite, ni du genre de changement à obtenir dans le pays. Ceci d’autant qu’en réalité ledit changement ne dépendra pas de l’Église. Ce n’est pas nous les évêques, ce n’est pas nous les prêtres qui allons changer ce pays. Nous devons donner des principes pour que le pays puisse changer. (…) »
De ce fait, l’évêque de Mbuji-Mayi rappelle que la mission prophétique de l’Église consiste à « reconstruire et planter », non seulement à dénoncer. Sans citer de cas précis, il évoque notamment le silence observé face à « la condamnation officielle des tueries rwandaises et des massacres perpétrés par les rebelles à l’Est de notre pays », estimant que certaines omissions interrogent la cohérence morale de l’institution.
Il en appelle également à ses pairs pour cesser de polluer leur groupe WhatsApp avec des « informations » et des critiques-fleuves politiciennes reflétant un peu trop un caractère ségrégationniste.
Du haut de ses 28 ans d’épiscopat, l’évêque de la capitale diamantifère relève que les structures de la CENCO existent pour servir les évêques et non pour se substituer à eux. L’allusion est faite, sans doute, au Bureau qui prendrait des décisions en dehors des structures consacrées. En sus, il a convié ses pairs à une entraide sur la manière de gouverner leurs diocèses et d’exercer leur ministère épiscopal.
Le tribalisme, « antivaleur » persistante
L’évêque de Mbuji-Mayi fait un constat amer : le tribalisme, ce cancer qui gangrène les milieux socio-professionnels congolais, n’est pas l’apanage des seuls dirigeants ; il ronge aussi l’Église. Et d’interpeller cette dernière :
« Qu’en est-il de nous-mêmes ? Sommes-nous différents de ceux que nous pointons du doigt ? Nos structures échappent-elles à cette antivaleur tant décriée ? (…) Où en sommes-nous avec le travail d’identification commandé par l’Assemblée plénière des évêques concernant le personnel engagé dans nos structures (entre autres l’UCC, la Caritas, l’IFOD, le Centre interdiocésain) ? »
Soupçons de fraudes électorales internes
Un passage tout aussi sensible concerne les élections internes à la CENCO. Sans circonlocution, Mgr Kasanda évoque les scrutins ayant conduit à l’élection du président et du vice-président de l’actuel Bureau.
« Nous parlons de bourrage des urnes et de fraude lors des élections organisées par la CENI. Sommes-nous vraiment loin de ce que nous avons toujours décrié ? », écrit-il, appelant à un examen de conscience sur la transparence des processus électoraux internes.
Il souligne notamment les écarts de voix constatés entre différents mandats et invite à réfléchir « à notre manière de servir Dieu dans la vérité et la transparence ».
Un appel à la crédibilité et à la réforme
En conclusion, l’évêque de Mbuji-Mayi propose plusieurs pistes pour restaurer la crédibilité de l’Église : renforcer la concertation et la collégialité avant toute prise de position majeure ; clarifier le cadre et les critères des interventions publiques ; assurer une communication prudente et unifiée ; promouvoir la transparence dans la gestion des initiatives nationales.
« Soyons justes ! Soyons les modèles du troupeau », exhorte-t-il, appelant à laisser « l’Esprit de vérité » guider l’action pastorale.
Par cette prise de parole directe, Mgr Kasanda replace la CENCO face à ses responsabilités internes. Dans un pays où l’Église catholique joue un rôle moral et politique central, la crédibilité de son discours public, rappelle-t-il, commence par l’exigence de cohérence en son propre sein.
Pitshou Mulumba et Moïse Musangana

