Alors que la République démocratique du Congo se prépare à entrer pleinement dans la mise en œuvre opérationnelle de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), de nombreuses voix s’élèvent pour alerter sur les risques d’un engagement précipité. Derrière les promesses d’intégration économique se cache un piège potentiel pour une économie congolaise encore peu diversifiée, sous-industrialisée et vulnérable à la concurrence.
La ZLECAf, lancée en janvier 2021, est souvent présentée comme l’un des projets les plus ambitieux du continent : un marché unique de 1,4 milliard d’habitants, sans droits de douane ni barrières tarifaires, destiné à stimuler le commerce intra-africain. La RDC, qui a ratifié l’accord en 2021, devrait entrer en phase de libéralisation des échanges en 2025 avec une liste tarifaire négociée.
Mais à Kinshasa, des experts tirent la sonnette d’alarme : la RDC arrive à la table sans outils de protection efficaces. « Nous risquons de devenir un marché de consommation pour les autres », prévient un économiste de l’Université de Kinshasa. « Les pays industrialisés comme l’Afrique du Sud, l’Égypte ou le Maroc ont déjà des machines, des zones industrielles et une logistique solide. Nous, non. »
Une industrie naissante menacée
Le cœur du problème réside dans la faiblesse de l’appareil productif congolais. En 2023, les produits transformés représentaient moins de 10 % des exportations de la RDC, contre plus de 70 % de matières premières brutes. Le risque ? Voir les produits manufacturés des autres États africains inonder le marché congolais, au détriment de la production locale.
Le ministre du Commerce extérieur, Julien Paluku, en son temps ministre congolais de l’Industrie, l’avait reconnu lors de la 16ᵉ réunion ministérielle de la ZLECAf à Kinshasa : « Sans stratégie industrielle nationale solide, la RDC pourrait perdre plus qu’elle ne gagne dans la libéralisation commerciale. »
Le dilemme des règles d’origine
Autre point de crispation : les règles d’origine, censées protéger les pays contre la fraude commerciale (notamment les importations asiatiques déguisées en produits africains). Si ces règles sont trop souples ou mal appliquées, la RDC pourrait subir une concurrence déloyale, en accueillant des produits à bas coût en provenance de pays tiers via des partenaires africains mieux structurés.
« Nous devons être vigilants. Il y a des États qui réexportent déjà des produits asiatiques sous étiquette africaine », alerte un expert du Commerce extérieur. Or, la RDC dispose encore de capacités douanières et de traçabilité très limitées, ce qui complique la défense de ses intérêts.
Le déficit d’infrastructures logistiques
Un autre piège tient à l’état déplorable des infrastructures de transport : routes, ports, chemins de fer, entrepôts. Alors que la ZLECAf repose sur des chaînes logistiques fluides, la RDC reste l’un des pays les plus enclavés d’Afrique. Résultat : les produits congolais peinent à circuler, tandis que ceux des voisins mieux équipés pourront entrer massivement.
Le corridor Matadi-Kinshasa, vital pour l’approvisionnement, est régulièrement paralysé. Le Grand Nord (Beni, Butembo, Goma) reste difficile d’accès. Et les plateformes industrielles comme Maluku ou Bukanga-Lonzo n’ont pas encore atteint leur plein potentiel.
Le risque de désindustrialisation inversée
Certains économistes congolais parlent même d’un risque de « désindustrialisation inversée » : au lieu de permettre à la RDC de monter en gamme, la ZLECAf pourrait accélérer la disparition des rares industries locales, étouffées par une concurrence plus compétitive, souvent subventionnée ailleurs.
« C’est l’effet Nigeria : ils ont ouvert trop vite et ont vu leur textile s’effondrer », rappelle un ancien conseiller économique. « Nous devons tirer les leçons de ces erreurs. »
Que peut faire la RDC ?
La RDC n’est pas condamnée à subir. Elle peut, au contraire, utiliser la ZLECAf comme un levier de transformation, à condition de : Accélérer la mise en œuvre de sa stratégie nationale de l’industrialisation, déjà formulée autour des 145 zones économiques spéciales ; Négocier des clauses de sauvegarde temporaires pour certains secteurs sensibles ; Renforcer les capacités de la DGDA (douanes), notamment sur les règles d’origine et la lutte contre la contrebande ; Investir massivement dans les infrastructures logistiques et énergétiques ; Mobiliser le secteur privé congolais, encore trop peu préparé à la compétition régionale.
Une revanche possible, mais pas automatique
En somme, la ZLECAf n’est ni un remède miracle ni un piège inévitable. C’est un outil, dont l’effet dépendra de la capacité des États à défendre leurs intérêts. Pour la RDC, l’année 2025 sera décisive : elle dira si le pays entre dans le marché continental en acteur structuré… ou en marché ouvert.
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