Chaque 30 avril, la République démocratique du Congo célèbre la Journée de l’enseignement. Dans les écoles, les élèves chantent, les enseignants sont applaudis, et la nation rend hommage à celles et ceux qui transmettent le savoir. Mais dans cette célébration, une figure essentielle demeure dans l’ombre : celle du chercheur. Et pourtant, sans chercheurs, que transmettrait-on vraiment ?
Derrière chaque programme scolaire révisé, chaque réforme universitaire, chaque innovation pédagogique, il y a des femmes et des hommes qui observent, expérimentent, analysent et proposent. Leur travail ne se voit pas toujours. Il ne s’applaudit pas sur une estrade. Mais il façonne silencieusement l’avenir de l’éducation congolaise.
Ce que l’on ne célèbre pas (assez)
L’enseignement est souvent perçu comme un acte de transmission directe : un enseignant, un tableau, des élèves. Cette image, bien que réelle, est incomplète. Elle oublie que les contenus enseignés, les méthodes utilisées et même les outils pédagogiques sont le fruit d’un long processus de recherche.
Comme le rappellent Henderson et Dancy (2006), les innovations pédagogiques ne naissent pas spontanément dans les salles de classe ; elles émergent de travaux scientifiques rigoureux, souvent invisibles pour le grand public. Pourtant, en RDC, cette dimension reste marginalisée dans la perception collective.
Ce décalage crée un paradoxe : le système éducatif dépend profondément de la recherche, mais il valorise peu ceux qui la produisent.
Des amphithéâtres aux laboratoires : une même chaîne du savoir
La question dépasse largement l’enseignement primaire et secondaire. Elle concerne tout autant — sinon davantage — l’enseignement supérieur et universitaire.
Dans les universités congolaises, les enseignants sont aussi des chercheurs. Ils produisent des connaissances, encadrent des mémoires, publient des articles et contribuent à la réflexion nationale. Pourtant, leurs conditions de recherche restent souvent précaires : manque de financement, faible diffusion des travaux, accès limité aux revues scientifiques.
Des institutions comme le Centre de recherche en sciences humaines (CRESH) jouent un rôle fondamental dans cette dynamique. En tant que structure dédiée à la production scientifique en sciences sociales, le CRESH contribue à documenter les réalités congolaises, à éclairer les politiques publiques et à enrichir les débats intellectuels. Il incarne cette volonté de faire de la recherche un levier de compréhension et de transformation sociale.
Mais ces efforts restent encore insuffisamment visibles et soutenus.
Quand la recherche peine à irriguer la société
La littérature scientifique est claire : dans de nombreux contextes, notamment africains, les résultats de la recherche peinent à être pleinement intégrés dans les pratiques éducatives (Sanusi & Deriba, 2024).
En RDC, ce phénomène se manifeste de plusieurs façons :
– Les travaux académiques restent souvent confinés aux bibliothèques universitaires
– Les enseignants du primaire et du secondaire ont peu accès aux innovations issues de la recherche
– Les décideurs politiques exploitent encore insuffisamment les données scientifiques.
Comme le soulignent Henderson et Dancy (2006), il existe une véritable fracture entre production de connaissances et leur diffusion effective.
Pourtant, des initiatives émergent. La transformation des mémoires et thèses en ouvrages accessibles, par exemple, contribue à démocratiser le savoir (Éditions Lumumba, 2025). De même, les formations à la valorisation des résultats de recherche témoignent d’une prise de conscience progressive (IGSC, 2026).
Une reconnaissance encore en chantier
Les autorités congolaises ont commencé à intégrer la recherche dans leur vision stratégique. La professionnalisation de la valorisation scientifique est désormais présentée comme un levier de développement (ACP, 2026a).
Mais entre les intentions et la réalité, l’écart reste significatif.
Le chercheur congolais demeure souvent :
– peu rémunéré pour ses travaux
– peu médiatisé
– peu impliqué dans les décisions publiques.
Or, comme le rappelle une étude relayée par l’ACP, “si les scientifiques sont encadrés et outillés, notre pays ira de l’avant” (ACP, 2026b).
Autrement dit, la valorisation des chercheurs n’est pas un luxe académique — c’est une nécessité nationale.
Changer de regard : du savant isolé au moteur du développement
Il est temps de déconstruire certaines idées reçues.
Le chercheur n’est pas un intellectuel déconnecté des réalités. Il est, au contraire, celui qui les analyse, les comprend et propose des solutions adaptées. Dans un pays confronté à des défis multiples — éducatifs, économiques, sociaux — la recherche constitue un outil stratégique.
Dans le domaine de l’éducation, elle permet notamment :
– d’adapter les programmes aux réalités locales
– d’intégrer les technologies de manière pertinente
– d’améliorer la qualité de l’enseignement
– de former des enseignants mieux préparés.
Comme le souligne TECH University (s.d.), la recherche en éducation est essentielle pour comprendre les processus d’apprentissage et améliorer les pratiques pédagogiques.
Et demain ? Les chemins possibles
Si la RDC veut véritablement transformer son système éducatif, plusieurs pistes s’imposent :
1. Rendre les chercheurs visibles : créer des espaces médiatiques dédiés à la vulgarisation scientifique, intégrer les chercheurs dans les débats publics, valoriser leurs travaux dans les médias.
2. Renforcer les liens entre recherche et enseignement : favoriser la collaboration entre chercheurs et enseignants, notamment à travers des formations continues et des plateformes d’échange.
3. Investir dans la recherche universitaire : augmenter les financements, améliorer les infrastructures, faciliter l’accès aux ressources scientifiques.
4. Soutenir des institutions clés : Des structures comme le CRESH doivent être renforcées pour devenir de véritables pôles d’excellence régionaux.
5. Transformer la recherche en solutions concrètes : encourager l’innovation, les incubateurs et la valorisation économique des résultats scientifiques.
Conclusion : célébrer les racines pour faire grandir l’arbre
Célébrer l’enseignement sans reconnaître la recherche, c’est ignorer ce qui nourrit le savoir.
En cette Journée de l’enseignement 2026, la RDC a l’occasion de poser un regard plus complet sur son système éducatif. Derrière chaque enseignant, il y a un chercheur. Derrière chaque progrès, il y a une idée, une étude, une hypothèse testée.
Les chercheurs ne sont pas en marge de l’éducation.
Ils en sont les architectes silencieux.
Les valoriser, c’est donner à l’école congolaise les moyens de se réinventer. C’est aussi reconnaître que les véritables héros ne sont pas toujours ceux que l’on voit.
Références
– ACP. (2026a). La RDC à l’ère de la professionnalisation de la valorisation scientifique.
– ACP. (2026b). Valorisation de la science pour développer la RDC.
– Éditions Lumumba. (2025). Transformation des mémoires et thèses en ouvrages professionnels.
– Henderson, C., & Dancy, M. (2006). Barriers to the use of research-based instructional strategies: The influence of both individual and situational characteristics.
– IGSC. (2026). Formation sur la valorisation des résultats de la recherche en RDC.
– Sanusi, I. T., & Deriba, F. G. (2024). Computing education research in Africa: A systematic review.
– TECH University. (s.d.). Recherche en éducation et innovation pédagogique.
Bobo B. KABUNGU est Maître de recherche et Directeur scientifique du Centre de recherche en sciences humaines – CRESH. Économiste, il enseigne et est formateur dans plusieurs établissements (HEC Kin, INTS, ENF, ENA) en RDC.
Tribune du Prof. Bobo B. Kabungu

