Alors que le pape Léon XIV vient de promulguer une nouvelle Loi fondamentale de l’État de la Cité du Vatican afin de répondre à « de nouveaux besoins en matière de gouvernance », la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) continue de s’opposer à toute perspective de révision ou de changement de la Constitution de la République démocratique du Congo. Ce contraste soulève une interrogation de principe : pourquoi l’adaptation des règles institutionnelles est-elle jugée légitime ailleurs, mais perçue comme inacceptable lorsqu’il s’agit de la RDC ? À l’heure où le pays fait face à des défis sécuritaires, économiques, démographiques et géopolitiques profondément différents de ceux de 2006, ce débat dépasse les clivages politiques. Il renvoie à une question fondamentale du constitutionnalisme moderne : une Constitution est-elle destinée à accompagner l’évolution d’une société ou à demeurer figée, indépendamment des réalités qu’elle est censée encadrer ?
En République démocratique du Congo, le simple fait d’évoquer une révision de la Constitution déclenche presque automatiquement une levée de boucliers. Pour certains acteurs, notamment la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), la Constitution du 18 février 2006 devrait demeurer intouchable, quelles que soient les mutations du pays.
Cette posture appelle pourtant une interrogation de fond.
Pourquoi considérer qu’un texte adopté il y a plus de vingt ans ne devrait jamais évoluer alors même que les réalités politiques, économiques, démographiques et sécuritaires de la RDC ont profondément changé ?
Plus encore, comment expliquer qu’au moment où le Vatican lui-même adapte sa propre Loi fondamentale pour répondre à « de nouveaux besoins en matière de gouvernance », une partie de l’Église congolaise refuse par principe l’ouverture d’un débat constitutionnel en RDC ?
La question mérite d’être posée.
Le 31 juillet dernier, le pape Léon XIV a promulgué une nouvelle Loi fondamentale de l’État de la Cité du Vatican. Le texte est explicite : cette réforme répond à « la nécessité de tenir compte des nouveaux besoins en matière de gouvernance » et des évolutions réglementaires intervenues ces dernières années.
Autrement dit, même l’organisation institutionnelle de l’Église catholique reconnaît qu’aucun cadre juridique n’est figé lorsque les circonstances évoluent.
Il ne s’agit évidemment pas de comparer mécaniquement la Constitution congolaise à la Loi fondamentale du Vatican. Les deux ordres juridiques sont différents. Le Saint-Siège est un État particulier où le Pape exerce l’autorité souveraine, tandis que la Constitution congolaise procède de la souveraineté populaire.
En revanche, le principe est identique : les institutions doivent évoluer lorsque les réalités qu’elles encadrent changent.
C’est précisément l’essence même du constitutionnalisme moderne.
Aucune Constitution démocratique n’est conçue pour être immuable. Les constituants savent que les sociétés évoluent. Ils prévoient donc, dans le texte lui-même, des mécanismes de révision.
La Constitution congolaise ne fait pas exception.
Ses rédacteurs de 2006 n’ont jamais prétendu écrire un texte éternel. Au contraire, ils ont organisé sa propre révision à travers les dispositions qu’elle consacre à cette procédure. C’est un aveu implicite mais fondamental : toute Constitution est appelée à évoluer.
Autrement dit, reconnaître la possibilité d’une révision n’est pas trahir la Constitution. C’est appliquer la Constitution.
L’histoire constitutionnelle mondiale confirme cette évidence.
Les États-Unis ont adopté vingt-sept amendements à leur Constitution.
La France a révisé la Constitution de 1958 à plus de vingt-quatre reprises.
L’Allemagne, l’Italie, le Sénégal, l’Afrique du Sud, le Maroc, le Rwanda ou encore le Ghana ont tous adapté leurs textes fondamentaux à l’évolution de leurs sociétés.
Aucun de ces États n’a considéré sa Constitution comme un texte sacré.
Pourquoi la RDC devrait-elle être la seule démocratie où toute réflexion constitutionnelle deviendrait suspecte par principe ?
Le contexte de 2006 n’est plus celui de 2026.
À l’époque, la priorité était la sortie de la transition politique et la réunification d’un pays meurtri par les guerres.
Vingt ans plus tard, la RDC affronte d’autres défis : une guerre persistante dans l’Est, l’exploitation stratégique des minerais critiques, les enjeux de souveraineté numérique, les exigences de la gouvernance économique, les nouvelles formes de criminalité transnationale, les mutations démographiques et les attentes d’une population largement renouvelée.
Peut-on raisonnablement soutenir qu’un texte élaboré dans le contexte de l’après-transition répond encore parfaitement à tous ces défis ?
Poser la question n’est pas appeler à modifier la Constitution.
C’est simplement reconnaître que le débat est légitime.
Car le véritable sujet n’est pas de savoir s’il faut ou non réviser la Constitution.
Le véritable sujet est ailleurs : quelles dispositions faudrait-il modifier ? Pourquoi ? Au bénéfice de qui ? Dans quelles limites ? Et selon quelle procédure ?
Voilà le débat qu’une démocratie mature devrait accepter.
Refuser même d’en discuter revient paradoxalement à transformer la Constitution en texte intangible, alors qu’elle prévoit elle-même les modalités de sa propre évolution.
Une Constitution n’est pas une relique.
Elle n’est pas davantage un dogme.
Elle est un contrat politique entre une nation et ses institutions.
Comme tout contrat, elle peut être adaptée lorsque les circonstances qui ont présidé à son élaboration changent profondément, à condition que cette évolution respecte les procédures qu’elle fixe elle-même.
C’est précisément ce qui distingue une révision constitutionnelle d’une rupture de l’ordre constitutionnel.
L’une est prévue par le droit. L’autre le viole. La nuance est fondamentale.
En définitive, la véritable fidélité à la Constitution ne consiste pas à la figer dans le temps. Elle consiste à respecter les mécanismes qu’elle prévoit pour permettre, lorsque l’intérêt supérieur de la Nation l’exige, son adaptation démocratique.
Si le Vatican peut invoquer les « nouveaux besoins de gouvernance » pour actualiser sa Loi fondamentale, pourquoi le peuple congolais ne pourrait-il pas, lui aussi, débattre sereinement de l’avenir de sa propre Constitution ?
Empêcher le débat n’est jamais une preuve de démocratie.
L’organiser dans le respect du droit, en revanche, en est l’une des plus fortes expressions.
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