Pendant des années, les autorités congolaises ont soutenu que la guerre menée contre la République démocratique du Congo se déroulait autant sur les champs de bataille que dans l’espace informationnel. Longtemps contestée par Kigali, cette analyse reçoit aujourd’hui un nouvel éclairage avec l’enquête du magazine panafricain The Continent. Fondée sur l’analyse de 60.000 publications sur X et sur des documents internes divulgués, elle décrit un dispositif numérique financé par l’État rwandais pour défendre Kigali, promouvoir ses récits et discréditer les preuves de son implication dans la guerre de l’Est. Ces révélations s’inscrivent dans un contexte où plusieurs rapports du Groupe d’experts des Nations unies, ainsi que des sanctions américaines, européennes et onusiennes, ont déjà documenté ou pris pour cible le soutien rwandais au M23. Elles donnent également un relief particulier à la stratégie de communication développée par Kinshasa autour des concepts de « poison rwandais » et de « père et fils », élaborés pour déconstruire ce que les autorités congolaises présentent comme une entreprise coordonnée de désinformation.
La communication officielle rwandaise s’est longtemps employée à discréditer les dénonciations formulées par Kinshasa, présentant comme sans fondement les accusations relatives à une stratégie coordonnée de désinformation. Les révélations de The Continent viennent cependant nourrir la thèse défendue par les autorités congolaises : la guerre dans l’est de la RDC se joue aussi sur le terrain de l’information, où les récits deviennent un instrument stratégique au même titre que les opérations militaires.
Loin d’une activité spontanée de militants sur les réseaux sociaux, l’investigation décrit une organisation structurée, financée par des fonds publics rwandais, dotée de moyens humains, logistiques et financiers pour défendre la position officielle de Kigali sur la guerre menée dans l’est de la République démocratique du Congo.
Réalisée par Michela Wrong et James Okong’o avec le soutien du Pulitzer Center, elle s’appuie sur 60.000 publications analysées et sur des documents internes devenus accessibles après une erreur administrative.
L’image qui s’en dégage est celle d’une stratégie de communication pensée, coordonnée et financée.
Une machine de communication organisée par l’État
Selon The Continent, une cellule de neuf influenceurs est directement rattachée au Bureau du porte-parole du gouvernement rwandais dirigé par Yolande Makolo.
Le document consulté par les journalistes détaille les identités des membres, leurs salaires, leurs équipements, leurs abonnements Internet et les moyens financiers mis à leur disposition.
Le budget annuel consacré à cette seule équipe atteint 124,124 millions de francs rwandais, soit près de 86.000 dollars américains.
Nous ne sommes donc plus dans le registre d’une simple communication gouvernementale classique, mais dans celui d’une stratégie d’influence structurée visant à peser sur la perception internationale d’un conflit majeur.
Les auteurs identifient trois objectifs principaux.
D’abord, remettre systématiquement en cause les rapports documentant le soutien militaire du Rwanda au M23.
Ensuite, déplacer le débat en présentant les FARDC comme alliées aux FDLR afin de justifier le discours sécuritaire de Kigali.
Enfin, présenter le Rwanda comme un simple protecteur des communautés tutsies de l’est de la RDC.
Cette architecture correspond précisément aux éléments de langage que Kinshasa dénonce depuis plusieurs années sur les scènes diplomatique et médiatique.
L’enquête montre que ces récits ne circulent pas de manière désordonnée, mais sont amplifiés par des réseaux coordonnés chargés de diffuser les mêmes mots-clés, d’inonder les discussions et de marginaliser les voix critiques.
Face à cette bataille des récits, le gouvernement congolais a progressivement construit sa propre doctrine de communication.
Le ministre Patrick Muyaya a forgé le concept de « poison rwandais » pour désigner ce qu’il présente comme une stratégie consistant à diffuser des récits susceptibles de diviser les Congolais et de masquer les responsabilités dans la guerre.
L’enquête de The Continent donne un contenu concret à cette analyse en décrivant des mécanismes de diffusion coordonnée, de contestation systématique des preuves et de saturation des espaces numériques.
Dans cette perspective, la communication publique n’apparaît plus comme un simple exercice politique mais comme un instrument de souveraineté nationale.
« Père et fils », une lecture désormais renforcée
Le second concept développé par Kinshasa est celui de « père et fils ».
Dans cette lecture, le Rwanda constitue le « père » tandis que le M23 représente son prolongement opérationnel sur le terrain.
Cette formule, popularisée par Patrick Muyaya, résume la conviction des autorités congolaises selon laquelle le mouvement rebelle ne peut être analysé indépendamment du soutien dont il bénéficie.
Les révélations de The Continent ne portent pas directement sur les opérations militaires, mais elles montrent que la communication favorable au M23 s’inscrit dans une stratégie pilotée au plus haut niveau de l’appareil étatique rwandais.
L’ancien journaliste rwandais Prudence Nsengumukiza décrit une organisation où les membres reçoivent pour consigne d’intimider toute personne critiquant Paul Kagame.
« On vous dit : dès que quelqu’un critique Kagame sur les réseaux sociaux, vous devez passer à l’attaque pour l’intimider. »
Selon son témoignage, Internet gratuit, allocations, formations et équipements complètent ce dispositif.
Mais la puissance d’une campagne d’influence ne suffit pas à modifier les constats établis par les mécanismes internationaux.
Les rapports successifs du Groupe d’experts des Nations unies ont documenté les liens entre Kigali et le M23.
Les États-Unis, l’Union européenne et le Conseil de sécurité des Nations unies ont également adopté des mesures ciblées contre des responsables rwandais et des dirigeants du mouvement rebelle.
Autrement dit, la communication peut tenter de brouiller la perception des événements, mais elle ne remplace ni les enquêtes, ni les preuves, ni les décisions prises par les instances internationales.
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