À l’heure où le débat sur un éventuel dialogue national continue d’occuper l’espace socio-politique en République démocratique du Congo, l’abbé Paul-Augustin Madimba a livré une lecture critique, nourrie par l’histoire des grandes concertations politiques du pays. De la Table ronde de Bruxelles à la Conférence nationale souveraine, de Sun City aux accords plus récents, le curé de la paroisse Saint-Paul de Barumbu à Kinshasa a estimé que les processus successifs ont surtout consacré le partage du pouvoir sans résoudre durablement les causes des crises. Pour lui, un dialogue crédible ne peut plus se limiter aux arrangements entre élites : « Le véritable Congolais, celui qui vit la guerre et ses conséquences, doit enfin être placé au centre. »
Interview
Infos27 : Que doit réellement signifier aujourd’hui un « dialogue inclusif » pour éviter qu’il ne devienne une fois de plus un simple arrangement entre élites et un partage du pouvoir ?
Abbé Paul-Augustin Madimba : Un dialogue inclusif doit d’abord avoir un contenu clairement défini. Ce concept a traversé toute notre histoire politique, de la Table ronde de Bruxelles à la Conférence nationale souveraine, puis au dialogue de Sun City. Pourtant, la présence de nombreuses forces politiques et sociales n’a pas suffi à résoudre durablement les problèmes du pays.
L’inclusivité ne peut donc pas se limiter à réunir autour d’une table quelques personnalités ou organisations qui prétendent parler au nom de toute la population. Si des individus règlent leurs propres différends en engageant l’avenir de la nation, ce n’est pas un véritable dialogue national. Il faut donner une place réelle aux citoyens, à travers une représentation crédible des communautés et de la société civile. Le dialogue ne doit surtout pas devenir un mécanisme supplémentaire de partage du pouvoir entre ses participants.
Infos27 : Comment faire en sorte que ce dialogue s’attaque enfin aux véritables souffrances des Congolais ?
Abbé Paul-Augustin Madimba : Pour s’attaquer aux véritables souffrances des Congolais, il faut partir de la population. C’est elle qui subit directement la guerre, la faim, la perte d’emploi, la fermeture des écoles et la paralysie des activités économiques. Lorsque les conflits éclatent, des familles perdent leurs revenus, leurs moyens de subsistance et parfois toute possibilité de poursuivre leurs activités.
Il faut donc écouter ceux qui vivent quotidiennement les conséquences de la crise. Les précédentes concertations ont trop souvent privilégié les arrangements entre acteurs politiques, sans apporter de réponses suffisantes aux questions de gouvernance, de sécurité, de pauvreté et de développement. Un dialogue utile doit traiter ces réalités au lieu de se limiter à une redistribution des responsabilités entre un nombre restreint d’élites.
Infos27 : Quelle place concrète le dialogue national doit-il accorder aux victimes des conflits ?
Abbé Paul-Augustin Madimba : Les victimes doivent occuper une place centrale dans le dialogue, parce que ce sont les populations qui subissent directement les conséquences des violences. Dans les zones touchées, elles peuvent perdre l’accès à leurs champs, à leurs activités économiques et à leurs moyens traditionnels de survie.
Leur présence ne doit donc pas être symbolique. Les victimes, les femmes, les jeunes et les organisations de la société civile doivent disposer d’une représentation suffisamment forte pour peser réellement sur les décisions. La population congolaise se retrouve trop souvent prise en otage par des intérêts qui la dépassent. Il faut également interroger les responsabilités nationales et internationales liées à l’exploitation des ressources et au financement des conflits.
Infos27 : Après les accords et dialogues successifs restés en partie sans effet, comment faire de la justice transitionnelle un véritable levier de vérité, de responsabilité et de réparation pour les victimes, plutôt qu’une nouvelle promesse sans lendemain ?
Abbé Paul-Augustin Madimba : Pour faire de la justice transitionnelle un véritable levier de paix, il faut établir la vérité, déterminer les responsabilités et réparer les victimes. L’idée d’une commission vérité et réconciliation avait déjà été avancée pour examiner les violences et les responsabilités accumulées au fil de l’histoire récente du pays.
Il ne suffit pas de panser les blessures. Les auteurs et responsables des violences doivent également répondre de leurs actes, tandis que les victimes doivent être reconnues et réparées. Cela impose aussi un examen critique des précédents dialogues et des engagements restés sans application. Après tant de concertations, il faut se demander ce qu’elles ont concrètement apporté à la population.
Infos27 : Comment garantir l’application effective des décisions issues de ce dialogue annoncé ?
Abbé Paul-Augustin Madimba : Pour garantir l’application effective des décisions, il faut responsabiliser les acteurs et assurer un véritable suivi des engagements. Chacun doit reconnaître sa part de responsabilité et répondre de ses actes. Aucun accord politique ne peut produire une paix durable s’il se limite à redistribuer des postes et des responsabilités institutionnelles.
Les engagements doivent être assortis de mécanismes de suivi, les responsabilités clairement établies et les victimes réellement prises en compte. Les dialogues successifs ont souvent débouché sur de nouveaux arrangements politiques, alors que les populations ont continué à subir les conséquences des crises. À la fin, le peuple reste le dindon de la farce.
La crédibilité d’un nouveau dialogue dépendra donc moins du nombre de personnalités réunies autour d’une table que de sa capacité à placer les citoyens, leurs souffrances et leurs attentes au centre des décisions.
Propos recueillis par Christian Kamba/Pitshou Mulumba

