Entre instrumentalisation identitaire, souveraineté nationale et responsabilité internationale.
Il est des déclarations qui ne devraient pas être abandonnées au vacarme des réseaux sociaux. Elles appellent une réponse politique, diplomatique et intellectuelle. Les propos attribués à Tito Rutaremara, figure historique du Front patriotique rwandais et président du Rwanda Elders Advisory Forum (REAF), lors des commémorations de Gatumba, le 13 août 2026, appartiennent à cette catégorie.
Selon les éléments rapportés, Rutaremara aurait exhorté des jeunes Banyamulenge à prendre les armes et à participer à ce qu’il présente comme une entreprise de « libération » du Congo, affirmant notamment que le Congo leur appartient.
Si ces propos sont fidèlement rapportés, ils soulèvent une question essentielle : une personnalité politique rwandaise peut-elle appeler une communauté congolaise à prendre les armes sur le territoire de la République démocratique du Congo sans provoquer une réaction politique et diplomatique à la hauteur de la gravité du message ?
La question doit être posée avec fermeté, mais sans haine, sans amalgame ethnique et sans instrumentalisation partisane.
Une déclaration qui ne peut être banalisée
Tito Rutaremara n’est pas un simple internaute. Le Rwanda Elders Advisory Forum le présente comme son président. Le REAF est une institution rwandaise appelée notamment à conseiller les autorités sur des questions d’intérêt national. Cette qualité ne signifie pas que chacune de ses déclarations engage automatiquement l’État rwandais. Elle confère néanmoins à ses prises de position une portée politique particulière lorsqu’elles concernent directement la sécurité et la souveraineté d’un État voisin.
Le problème n’est donc pas qu’il parle des Banyamulenge. Il réside dans l’association possible entre identité communautaire, territoire congolais et recours aux armes.
Les Banyamulenge ne peuvent être assimilés collectivement au Rwanda, au M23 ou à une stratégie de Kigali. Ils font partie des populations établies au Sud-Kivu et doivent bénéficier, comme tous les citoyens congolais, de la protection de l’État.
Mais précisément pour cette raison, leur sécurité ne saurait être utilisée comme justification à une mobilisation militaire organisée ou encouragée depuis l’étranger.
Protéger une communauté contre les discriminations et les violences relève de la justice. L’instrumentaliser dans une stratégie militaire régionale relève d’une logique tout à fait différente.
Citoyenneté, identité et souveraineté : remettre les termes à leur place
La crise de l’Est congolais est trop souvent enfermée dans une lecture simplifiée opposant des « populations rwandophones » aux autres communautés du pays. Cette terminologie mérite d’être examinée avec davantage de rigueur.
Une langue ne constitue ni une nationalité, ni un droit territorial, ni à elle seule une appartenance ethnique. Le fait de parler kinyarwanda, comme celui de parler swahili, lingala, tshiluba, kikongo ou toute autre langue pratiquée en RDC, ne détermine pas automatiquement la citoyenneté d’une personne.
La République démocratique du Congo est une nation plurielle, composée de nombreux peuples et ensembles ethnolinguistiques, notamment bantous, nilotiques, soudaniques et autochtones. Ces catégories historiques et linguistiques ne doivent pas être confondues avec des catégories raciales.
Cette clarification est indispensable : l’identité linguistique d’une personne ne peut, à elle seule, déterminer son origine nationale, sa citoyenneté ou ses droits sur un territoire.
Aucune communauté vivant en RDC ne devrait être définie par une puissance étrangère ou considérée comme étrangère en raison de sa langue, de son origine supposée ou de son appartenance communautaire. La citoyenneté congolaise relève du droit de la République et non d’une catégorisation géopolitique extérieure.
Les Banyamulenge, comme les Hunde, Nande, Tembo, Shi, Havu, Bembe, Fuliru, Nyanga, Lega et les autres communautés du pays, ont droit à la sécurité, à la dignité et à la protection de l’État.
Il faut donc refuser deux manipulations symétriques : faire des Banyamulenge les représentants naturels d’un État étranger ou les transformer en boucs émissaires des tensions régionales.
La question fondamentale n’est pas de déterminer quelle communauté aurait vocation à parler au nom d’un territoire. Elle est de savoir comment garantir les droits de chaque citoyen tout en préservant la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’unité de la République.
Une langue n’est pas une frontière. Une communauté n’est pas une armée. Une identité ne constitue pas un titre de souveraineté territoriale.
La communauté internationale doit-elle attendre une nouvelle escalade ?
Il serait injuste d’affirmer que la communauté internationale n’a jamais dénoncé le rôle du Rwanda dans la crise congolaise.
Le 21 février 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté à l’unanimité la résolution 2773, condamnant l’offensive du M23 dans l’Est de la RDC et demandant notamment à la Force de défense rwandaise de cesser son soutien au M23 et de retirer ses forces du territoire congolais. Le Conseil a également réaffirmé son attachement à la souveraineté, à l’indépendance, à l’unité et à l’intégrité territoriale de la RDC.
Cette position constitue un précédent diplomatique important.
Mais une question demeure : que doit faire la communauté internationale lorsqu’une personnalité politiquement influente appelle des citoyens congolais à prendre les armes ?
La diplomatie préventive devrait précisément intervenir avant qu’un discours ne se transforme en mobilisation, puis en violence.
Dans les Grands Lacs, la prudence diplomatique peut se comprendre. Les processus de paix sont fragiles, les intérêts géopolitiques considérables et les acteurs nombreux. Mais la prudence ne devrait pas devenir une ambiguïté permanente.
Le principe devrait être universel : aucun État ni aucune personnalité disposant d’une influence politique significative ne devrait encourager une communauté à recourir aux armes contre un autre État.
Les Églises : le dialogue ne doit pas effacer les responsabilités
La situation interpelle également les grandes Églises congolaises.
La CENCO et l’ECC ont vocation à promouvoir le dialogue, la réconciliation et la paix. Leur capacité à rencontrer des acteurs aux positions antagonistes constitue une force importante dans la recherche d’une solution politique.
Mais la médiation ne signifie pas l’effacement des responsabilités.
Une approche cohérente devrait permettre d’affirmer simultanément trois principes : les populations civiles doivent être protégées ; tout crime commis par un membre des FARDC doit être poursuivi ; aucune rébellion bénéficiant d’un soutien extérieur ne peut constituer une solution légitime au problème politique congolais.
Ces principes ne sont pas contradictoires.
On peut condamner les crimes commis par des militaires congolais sans légitimer une rébellion soutenue de l’extérieur. De même, dénoncer une intervention étrangère ne signifie pas absoudre les violations commises par des Congolais.
La véritable exigence consiste à appliquer la même rigueur à tous.
Le silence de certaines élites congolaises
La responsabilité ne revient cependant ni à Kigali ni à la communauté internationale seulement. Elle concerne également les élites congolaises.
Dans certaines composantes de l’opposition, la critique de Félix Tshisekedi est devenue si centrale qu’elle risque parfois d’éclipser la question fondamentale de la souveraineté nationale.
La critique du pouvoir est légitime dans une démocratie. Mais elle ne devrait jamais conduire à relativiser les menaces qui pèsent sur l’intégrité territoriale du pays.
On peut être opposant à Félix Tshisekedi sans être opposant à la République.
On peut dénoncer la corruption, les insuffisances de la gouvernance ou les erreurs militaires du gouvernement sans minimiser les responsabilités extérieures. On peut réclamer des négociations sans devenir l’avocat politique de Kigali.
L’opposition démocratique a précisément vocation à exercer une vigilance sur le pouvoir tout en défendant les intérêts fondamentaux de la Nation.
La question devrait donc dépasser les rivalités partisanes : comment préserver l’État congolais, protéger ses citoyens et construire une paix durable ?
Ne transformons pas une crise géopolitique en conflit ethnique
Une autre vigilance est indispensable.
La critique de la politique de Kigali ne doit jamais se transformer en attaque contre les Tutsi en tant que groupe humain.
Parler de « Tutsi Power » comme d’un bloc ethnique homogène serait une erreur politique et intellectuelle. Le pouvoir rwandais doit être analysé à travers ses institutions, ses décisions, ses intérêts stratégiques et ses responsabilités politiques, et non à travers une communauté entière.
De la même manière, les Banyamulenge ne doivent être ni présentés comme les représentants naturels d’une puissance étrangère, ni transformés en boucs émissaires de la colère congolaise.
La responsabilité est politique, institutionnelle et individuelle. Elle ne doit jamais devenir une culpabilité collective.
Cette distinction est fondamentale si la RDC veut défendre sa souveraineté sans alimenter de nouvelles fractures communautaires.
Ce que Kinshasa devrait demander
Face à une déclaration de cette nature, la RDC devrait privilégier une réponse ferme, mais institutionnelle.
Kinshasa pourrait demander à Kigali une clarification officielle sur la portée des propos attribués à Tito Rutaremara et rappeler que les Banyamulenge sont des citoyens congolais dont les droits relèvent d’abord de la protection des institutions de la République.
La diplomatie congolaise devrait également demander à ses partenaires internationaux de maintenir une position cohérente : aucune solution militaire imposée par une rébellion soutenue de l’extérieur ne peut constituer une réponse durable à la crise congolaise.
Mais cette fermeté extérieure doit nécessairement être accompagnée d’une exigence intérieure : protéger toutes les communautés, combattre les discriminations et poursuivre les auteurs de crimes sans distinction d’origine ou d’appartenance.
La souveraineté ne peut être crédible que lorsqu’elle protège tous les citoyens.
Conclusion : défendre le Congo sans haïr personne
Les propos attribués à Tito Rutaremara doivent servir de révélateur.
Ils devraient pousser les Congolais à dépasser les réflexes partisans, les Églises à conjuguer médiation et vérité, la communauté internationale à renforcer sa diplomatie préventive et Kigali à clarifier la portée des déclarations de ses responsables.
La RDC ne peut accepter que ses communautés deviennent des instruments de conflits régionaux. Mais elle ne peut pas davantage prétendre défendre sa souveraineté tout en tolérant des discriminations contre certaines de ses propres populations.
La défense de la République repose donc sur un double impératif : protéger tous les Congolais et défendre l’intégrité territoriale du Congo.
Il faut protéger les Banyamulenge sans les instrumentaliser ; combattre les discours de haine sans fermer les yeux sur les ingérences ; poursuivre les militaires congolais responsables de crimes sans affaiblir le droit de la RDC à se défendre ; condamner le M23 sans stigmatiser une communauté.
Le Congo ne demande pas une solidarité aveugle avec ses dirigeants. Il demande que les mêmes principes soient appliqués à tous.
Aucune communauté congolaise ne doit devenir l’armée d’une puissance étrangère. Aucun Congolais ne doit être persécuté en raison de son identité. Aucun militaire congolais ne doit être autorisé à commettre un crime au nom du patriotisme. Et aucun État voisin ne devrait pouvoir invoquer la protection d’une communauté congolaise pour justifier une intervention militaire en RDC.
La paix durable ne naîtra ni du silence, ni de la propagande, ni de la vengeance. Elle naîtra de la vérité, de la justice, de la souveraineté et de l’application cohérente des mêmes principes à tous.
C’est à cette condition que la République démocratique du Congo pourra sortir du cycle des guerres, des manipulations identitaires et des doubles standards qui prolongent depuis trop longtemps la tragédie des Grands Lacs.
Par Jean Aimé Mbiya Bondo Shabanza
Vice-président fédéral et Représentant adjoint de l’UDPS/Tshisekedi aux États-Unis d’Amérique, analyste Socio-Politique et expert en administration publique

