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21 août, 2026 - 18:58:28
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Eric Kamba : « Fayulu ne peut pas substituer la réconciliation politique au travail de la justice »

« Tout Congolais peut avoir le droit d’être entendu. Mais être entendu par la justice n’est pas la même chose qu’être réhabilité politiquement autour d’une table de dialogue. La paix ne peut devenir le mécanisme par lequel on contourne la responsabilité. » Lorsque Martin Fayulu appelle à un dialogue national incluant notamment Joseph Kabila et Corneille Nangaa, une question fondamentale doit être posée : mesure-t-il réellement la portée politique, morale et historique d’une telle proposition ? Car cette question dépasse largement Félix Tshisekedi. Elle concerne la justice, la mémoire des victimes, l’autorité des institutions et surtout le précédent que la République démocratique du Congo laissera aux générations futures. Être entendu, oui. Participer au dialogue politique, c’est autre chose.

Il faut ici établir une distinction essentielle.

Joseph Kabila et Corneille Nangaa doivent-ils pouvoir être entendus ? Oui.

Mais par qui, et dans quel cadre ?

Lorsqu’une personne est poursuivie, mise en cause ou condamnée par les juridictions de son pays, elle doit pouvoir exercer les droits que lui reconnaît la loi, présenter sa défense et utiliser les voies de recours prévues par le droit.

C’est cela, l’État de droit.

Mais être entendu par la justice n’est pas la même chose qu’être invité autour d’une table politique nationale comme si les procédures judiciaires et les graves accusations entourant les crises du pays pouvaient soudainement être reléguées au second plan.

Voilà la distinction que Martin Fayulu semble dangereusement brouiller.

Il ne peut pas se substituer aux magistrats.

Il ne peut pas décider politiquement que la réconciliation doit précéder la justice.

Et surtout, il ne peut pas transformer un dialogue national en mécanisme de réhabilitation politique susceptible de donner l’impression que la politique peut neutraliser les conséquences d’une procédure judiciaire.

Que la justice fasse son travail.

Si des personnes condamnées disposent de voies de recours, qu’elles les exercent.

Si elles doivent répondre à des accusations, qu’elles présentent leur défense.

Si elles sont finalement innocentées conformément au droit, la République devra respecter la décision de justice.

Mais ce n’est pas à Martin Fayulu de prononcer leur absolution politique.

Le Congo manque-t-il réellement de Congolais pour dialoguer ?

Il faut ensuite poser une question simple.

La République démocratique du Congo compte plus de cent millions d’habitants.

Elle possède des universitaires, des chercheurs, des organisations de la société civile, des autorités coutumières, des confessions religieuses, des femmes engagées dans la consolidation de la paix, des jeunes, des entrepreneurs, des représentants de la diaspora, des victimes des conflits, des médecins, des juristes, des diplomates, des économistes et des responsables politiques n’ayant jamais pris les armes contre leur pays.

Pourquoi faudrait-il alors présenter Joseph Kabila et Corneille Nangaa comme indispensables à l’avenir du Congo ? Ils ne le sont pas.

Martin Fayulu ne l’est pas davantage. Félix Tshisekedi non plus. Aucun homme n’est indispensable à la République.

C’est précisément cela, la République : les institutions et la nation doivent survivre aux individus.

Le Congo dispose de suffisamment d’intelligence, d’expérience et de patriotisme pour réfléchir à son avenir sans faire de quelques personnalités le passage obligé de sa reconstruction.

Quelle leçon voulons-nous transmettre aux générations futures ?

C’est probablement la question la plus importante.

Imaginons un jeune Congolais observant depuis vingt ou trente ans le fonctionnement politique de son pays.

Que voit-il ?

Il voit parfois des acteurs prendre les armes, participer à des mouvements armés ou entrer en confrontation avec l’État, avant que les crises successives ne débouchent sur des négociations, des arrangements politiques et quelquefois des repositionnements institutionnels.

Quel message risque-t-il d’en tirer ?

Que la voie la plus rapide vers la reconnaissance politique n’est peut-être pas l’élection, le mérite ou le service de la République, mais la capacité à créer un rapport de force suffisamment violent pour obliger l’État à négocier.

Ce serait une catastrophe pour l’avenir de la démocratie congolaise.

Un jeune Congolais doit apprendre exactement l’inverse : pour servir son pays, on étudie, on travaille, on milite pacifiquement, on crée, on entreprend, on se présente aux élections et on respecte les institutions. On ne prend pas les armes pour obtenir ensuite une place à la table politique.

Sinon, pourquoi demander aux autres citoyens de respecter les règles ?

Fayulu ne doit pas fragiliser les institutions qu’il prétend vouloir réformer

Martin Fayulu a parfaitement le droit de combattre politiquement Félix Tshisekedi. Il peut critiquer son bilan. Il peut contester sa politique. Il peut proposer une autre vision de la République. C’est le principe même de la démocratie.

Mais combattre un président ne doit jamais conduire à fragiliser les institutions de la République.

Lorsque des procédures judiciaires existent, le responsable politique doit respecter l’indépendance de la justice, y compris lorsqu’il désapprouve politiquement certaines décisions.

La réponse à une justice que l’on estime imparfaite consiste à demander davantage d’indépendance, davantage de garanties procédurales et davantage d’État de droit.

Elle ne consiste pas à contourner la justice par un arrangement politique. Car si demain chaque grande décision judiciaire peut être neutralisée par une négociation entre responsables politiques, que restera-t-il de l’autorité de l’État ?

Et les victimes dans tout cela ?

C’est ici que la proposition devient moralement particulièrement sensible.

Dans l’imaginaire collectif d’une partie importante de l’opinion congolaise, les noms de certains acteurs politiques sont associés aux crises, aux rébellions, aux guerres et aux graves violences qui ont ravagé l’Est du pays.

La détermination précise des responsabilités pénales appartient évidemment à la justice.

Mais politiquement et moralement, on ne peut ignorer cette réalité.

Des millions de Congolais ont connu les massacres, les violences sexuelles, les déplacements forcés, la faim, la perte de leurs terres, la destruction de leurs villages et l’exil.

Ces victimes constituent la mémoire vivante du Genocost.

Que leur dit-on lorsque, avant même que toutes les questions de responsabilité, de vérité et de justice aient été pleinement traitées, certains proposent déjà une grande réconciliation politique ?

Demander le rachat politique avant que la justice ait achevé son travail risque d’être vécu comme une humiliation supplémentaire par les victimes.

La réconciliation ne doit jamais signifier : « Nous savons que vous avez souffert, mais les nécessités politiques nous obligent maintenant à tourner la page. » Non.

Les victimes ne sont pas une page que les politiciens peuvent tourner.

Fayulu risque aussi de perdre une partie de sa crédibilité

Martin Fayulu devrait également mesurer la perception politique que sa position peut provoquer.

De nombreux Congolais ont pu voir en lui, au fil des années, un défenseur de la démocratie, de la vérité des urnes et de l’État de droit.

Mais s’il donne désormais l’impression que des personnalités associées dans l’opinion aux épisodes les plus douloureux de l’histoire récente doivent absolument être réintroduites au centre du jeu politique, certains citoyens peuvent légitimement se demander :

Fayulu défend-il encore prioritairement les institutions et les intérêts de la République, ou sa volonté de combattre Félix Tshisekedi l’amène-t-elle à accepter des alliances politiques qu’il aurait autrefois combattues ?

C’est un risque politique considérable pour lui.

On peut perdre une élection et conserver sa crédibilité.

On peut combattre un président et conserver sa stature.

Mais lorsqu’une partie de la population commence à douter de votre attachement à la défense de la République, le dommage politique devient beaucoup plus profond.

Le dialogue national ne doit pas devenir une machine à laver politique

La RDC peut avoir besoin d’un dialogue entre ses forces politiques et sociales.

Mais ce dialogue doit réunir prioritairement ceux qui acceptent les règles démocratiques et constitutionnelles de la République.

Opposition. Majorité. Société civile. Jeunesse. Femmes. Diaspora. Confessions religieuses. Universitaires. Forces économiques. Représentants des victimes. Communautés affectées par les conflits.

Le Congo possède suffisamment de compétences et de patriotes pour réfléchir à son avenir.

Il n’a pas besoin de transformer son dialogue national en machine à laver les responsabilités politiques ou judiciaires.

Ni Kabila, ni Nangaa, ni Fayulu, ni Tshisekedi ne sont plus grands que le Congo

Il faut finalement revenir à une vérité élémentaire que notre classe politique oublie trop souvent : le Congo n’a besoin d’aucun homme en particulier pour exister. Il existait avant Joseph Kabila. Il existera après Félix Tshisekedi. Il peut avancer sans Corneille Nangaa. Et il continuera également sans Martin Fayulu.

Les hommes passent. La République demeure. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir comment réunir quelques grandes personnalités politiques autour d’une table.

Il est de savoir comment reconstruire un État dans lequel plus personne n’aura besoin de prendre les armes pour être entendu.

Un État où la justice est suffisamment forte pour juger indépendamment du statut politique.

Un État où l’opposition peut accéder au pouvoir par les urnes.

Un État où les victimes comptent davantage que les arrangements entre élites.

Un État où aucune rébellion ne devient un curriculum vitae politique. Laissez la justice faire son travail Voilà ce que Martin Fayulu devrait défendre s’il veut rester cohérent avec son combat historique pour l’État de droit.

Joseph Kabila et Corneille Nangaa doivent être entendus ? Oui.

Mais lorsque des procédures judiciaires les concernent, qu’ils soient d’abord entendus dans le cadre prévu par la loi.

Qu’ils présentent leurs arguments.

Qu’ils contestent les décisions qui les concernent par les voies légales disponibles.

Qu’ils répondent aux accusations devant les institutions compétentes.

Mais ne demandons pas à la politique d’effacer ce que la justice doit encore examiner.

Martin Fayulu n’est ni juge, ni procureur, ni cour d’appel. Il n’a donc pas à décider de leur réhabilitation. Et surtout, il ne devrait pas demander aux victimes de payer le prix politique d’une réconciliation entre élites.

Le Congo a besoin de dialogue. Mais il a davantage besoin de justice. Il a besoin de paix. Mais il a également besoin de mémoire. Il a besoin de réconciliation. Mais il a surtout besoin d’institutions suffisamment fortes pour empêcher que la violence devienne une voie d’accès au pouvoir.

Sinon, quelle République laisserons-nous à nos enfants ?

Une République où celui qui respecte la loi attend son tour tandis que celui qui prend les armes obtient une chaise autour de la table ? Ou une République où chacun sait enfin que le pouvoir se conquiert par les urnes, la légitimité par le peuple et la responsabilité s’établit devant la justice ?

C’est ce choix qui dépasse Martin Fayulu, Joseph Kabila, Corneille Nangaa et Félix Tshisekedi.

Car le Congo n’a besoin d’aucun d’entre eux pour être le Congo.

En revanche, le Congo a absolument besoin de justice, d’institutions, de mémoire et du respect de ses victimes pour rester une République.

Éric Kamba

Géostratège et analyste des relations internationales

Chercheur en politiques publiques

Président de Congo Action pour la Diplomatie Agissante (CADA)

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