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24 août, 2026 - 23:35:14
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Comme aujourd’hui avec les crimes de guerre du M23 : 28 ans après le massacre de Kasika, Mukwege refuse que la paix efface les crimes

Il y a des dates que les nations ne peuvent pas laisser devenir de simples dates. Le 24 août 1998 est de celles-là. À Kasika, dans le territoire de Mwenga, au Sud-Kivu, des centaines de civils ont été massacrés. Le Rapport Mapping des Nations unies documente plus d’un millier de morts à Kasika, Kilungutwe et Kalama. Des femmes, des enfants, des hommes, des religieux, des responsables coutumiers et des familles entières ont été tués. Des maisons ont été pillées et incendiées, tandis que des violences sexuelles et des actes de torture ont accompagné les tueries. Vingt-huit ans plus tard, le sang a séché, mais la dette de justice demeure. C’est le sens du message lancé ce 24 août par Denis Mukwege. Le Prix Nobel de la paix demande que les auteurs, les commanditaires et les complices des crimes commis dans l’Est de la République démocratique du Congo soient poursuivis. Il réclame une justice qui ne choisisse ni ses victimes ni ses coupables selon leur nationalité, leur rang ou leur appartenance politique. Cet appel résonne avec les violences documentées plus récemment dans l’Est du pays. Depuis son occupation de plusieurs territoires avec le soutien du Rwanda, le M23 est accusé par Amnesty International d’avoir infligé des viols collectifs et commis contre des civils des atteintes généralisées aux droits humains qui pourraient s’apparenter à des crimes de guerre. Le mouvement est également accusé d’actes de torture et de disparitions forcées visant notamment des membres de la société civile, des journalistes et des avocats. Pour Mukwege, la paix ne peut donc pas se construire au prix de l’oubli. La justice ne doit pas être différée au nom des négociations. La paix, oui. L’impunité, non.

La RDC a raison de rechercher la paix. Elle a raison de privilégier la diplomatie lorsque celle-ci permet de faire taire les armes. Elle a raison de soutenir les mécanismes régionaux et internationaux susceptibles de restaurer la sécurité dans l’Est. Le pays a engagé des démarches diplomatiques importantes. L’accord de paix signé avec le Rwanda à Washington en juin 2025 a placé la souveraineté, l’intégrité territoriale et la cessation des hostilités au cœur du processus. En 2026, les mécanismes de suivi continuent de travailler à sa mise en œuvre.

Il faut saluer cette orientation.

La paix est une priorité politique. Elle est aussi une nécessité humaine. Les Congolais de l’Est n’ont pas besoin d’une guerre éternelle. Ils ont besoin de rentrer chez eux. Ils ont besoin de reconstruire leurs villages. Ils ont besoin d’écoles, d’hôpitaux, de routes et d’un État qui protège. Ils ont besoin de vivre sans entendre les armes au-dessus de leurs maisons.

Mais précisément parce que la paix est précieuse, elle ne peut pas reposer sur l’effacement du passé. Une paix qui exige des victimes qu’elles se taisent n’est pas une paix durable. C’est une trêve fragile. Une paix qui transforme les crimes en monnaie d’échange diplomatique prépare les violences de demain.

Aucun accord ne peut effacer un crime

Il faut le dire avec fermeté : négocier la paix ne signifie pas négocier la justice.

La diplomatie peut arrêter une offensive. Elle peut obtenir un retrait militaire. Elle peut instaurer un cessez-le-feu. Elle peut créer les conditions d’une coopération régionale. Elle ne peut pas, en revanche, déclarer qu’un crime n’a jamais existé.

C’est ici que la question de Kasika dépasse la seule mémoire.

Le Rapport Mapping de l’ONU, publié en 2010, a recensé 617 incidents parmi les violations les plus graves commises en RDC entre 1993 et 2003. Le travail repose sur des milliers de documents et des témoignages recueillis auprès de plus de 1 280 personnes. Il ne constitue pas un jugement. Il fournit cependant une base documentaire considérable pour comprendre l’ampleur des violences et préparer une réponse judiciaire.

Pourquoi laisser dormir une telle documentation ?

Pourquoi demander aux victimes d’attendre encore ?

Pourquoi accepter que des générations entières grandissent avec la conviction que tuer des civils peut rester sans conséquence ?

La question n’est pas seulement morale. Elle est politique. Elle est sécuritaire. Elle touche directement à l’autorité de l’État.

La RDC ne gagnera pas la paix seulement en obtenant le silence des armes. Elle la gagnera en rétablissant une règle simple : personne n’a le droit de massacrer des civils et de compter ensuite sur le temps pour effacer son crime.

C’est aussi une question de cohérence. Le pays demande depuis des années que les violences commises sur son territoire soient reconnues et sanctionnées. Il doit continuer à porter cette exigence. Mais il doit également accepter de regarder toutes les responsabilités avec la même rigueur. La justice ne doit pas devenir un instrument de vengeance. Elle doit rester indépendante, fondée sur les preuves et respectueuse des garanties du procès équitable. Cela vaut pour les crimes attribués aux forces étrangères. Cela vaut pour les groupes armés. Cela vaut pour les responsables politiques ou militaires. Cela vaut aussi, lorsque les preuves l’établissent, pour les acteurs congolais. Il ne peut y avoir de justice sélective.

La RDC a d’ailleurs intérêt à renforcer cette bataille sur le terrain judiciaire. En juin 2026, Kinshasa et la Cour pénale internationale ont encore discuté de la répression effective des crimes relevant du Statut de Rome commis dans l’Est du pays. Cette coopération doit produire des résultats visibles.

Le message doit être clair : l’État congolais ne demande pas seulement que le monde condamne les crimes. Il doit contribuer à construire les mécanismes capables de les juger.

Pas de prime à la violence

Il existe un danger que les processus de paix ne doivent jamais perdre de vue. Celui de transformer les hommes en armes avant de les transformer, quelques années plus tard, en interlocuteurs incontournables.

C’est ainsi que se fabrique la prime à la violence. Un groupe prend les armes. Il conquiert un territoire. Il commet des exactions. Puis il négocie son entrée dans un dispositif politique. Si les crimes disparaissent de la table au nom du compromis, le message envoyé aux générations suivantes est désastreux : la violence finit par payer.

La paix doit produire l’effet inverse. Elle doit rendre les armes inutiles. Elle doit restaurer l’État. Elle doit protéger les civils. Elle doit permettre le retour des déplacés. Elle doit ouvrir la voie au développement. Mais elle doit aussi établir la responsabilité des auteurs des crimes les plus graves. Ce principe n’empêche pas la réconciliation. Il la rend possible.

La vérité précède souvent la réconciliation. La justice lui donne une colonne vertébrale. Les réparations lui donnent un sens. Les garanties de non-répétition lui donnent un avenir.

Kasika nous oblige

Vingt-huit ans après, Kasika ne demande pas de vengeance. Kasika demande que la République se souvienne.

Se souvenir, ce n’est pas entretenir la haine. C’est empêcher le mensonge.

Se souvenir, c’est dire aux familles que leurs morts comptent. C’est dire aux survivants que leur souffrance n’a pas été vaine. C’est dire aux générations futures que l’État ne considère pas la vie humaine comme une variable d’ajustement des négociations.

La RDC doit donc poursuivre résolument ses efforts de paix. Elle doit consolider les avancées diplomatiques. Elle doit soutenir les mécanismes de cessez-le-feu et de vérification. Elle doit continuer à travailler avec ses partenaires internationaux. Mais elle doit placer la justice au même niveau d’exigence que la paix.

C’est même la meilleure manière de défendre la paix.

Car la véritable stabilité ne naît pas de l’oubli. Elle naît d’une règle connue de tous : celui qui tue un civil répond de son acte. Celui qui ordonne répond de son ordre. Celui qui finance répond de son rôle. Celui qui organise répond de ses décisions.

Vingt-huit ans après Kasika, la RDC doit tenir cette ligne. Pas par esprit de revanche.

Par respect pour les morts. Par devoir envers les vivants. Et surtout par responsabilité envers l’avenir.

La paix est un prix noble. Elle mérite tous les efforts diplomatiques, politiques et militaires nécessaires pour la construire. Mais elle ne doit jamais être achetée au prix du silence des victimes.

La paix, oui. L’impunité, jamais.

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