Sous couvert d’un appel solennel à l’unité nationale, Joseph Kabila orchestre un retour politique aux accents troubles. Proposant douze mesures pour « sortir le pays de l’impasse », l’ancien président se présente en patriote trahi et en défenseur de la démocratie, occultant soigneusement son propre bilan autoritaire. Derrière les formules républicaines se profile une rhétorique ambiguë, truffée de sous-entendus guerriers, où l’appel à la « résistance » ne s’accompagne d’aucune condamnation claire de l’agresseur rwandais, ni des crimes du M23/AFC. En épousant la logique de Kigali, en jetant le discrédit sur l’armée congolaise et en critiquant la SADC tout en passant sous silence les troupes étrangères occupant le Nord-Kivu, Kabila s’inscrit en faux contre le consensus national sur la souveraineté. Le timing de cette prise de parole – survenant juste après la levée de son immunité parlementaire – ainsi que sa volonté affichée de se rendre à Goma, ville ravagée par les rebelles qu’il est soupçonné de soutenir, renforcent les soupçons de duplicité. L’ancien chef de l’État, accusé d’avoir facilité l’infiltration du pays par l’ennemi, chercherait moins à sauver la République qu’à se réhabiliter, quitte à flirter avec la déstabilisation.
Joseph Kabila se rêve en sauveur d’une République démocratique du Congo qu’il a pourtant contribué à fragiliser. Proposant douze mesures pour sortir le pays de l’« impasse », l’ancien président dénonce un climat autoritaire, appelle à la restauration de la démocratie, au retrait des troupes étrangères et à la neutralisation des groupes armés. Une posture de redresseur de torts qui intrigue, voire irrite, tant elle entre en contradiction avec son propre passé à la tête du pays : atteintes aux libertés, élections truquées, inertie face aux groupes armés, gestion clanique et autoritaire du pouvoir.
Un discours lourd de sous-entendus
Derrière les formules en apparence républicaines, le ton de l’ancien président trahit des arrière-pensées politiques troublantes. Quand Joseph Kabila évoque son serment militaire de défendre la patrie « jusqu’au sacrifice suprême », il s’autorise une dramatisation qui, dans le contexte actuel, ne peut qu’inquiéter. Ses propos sont saturés de non-dits, comme s’il se préparait, sinon à l’action, du moins à cautionner l’idée d’un changement de régime par des voies extraconstitutionnelles. Lui qui appelle à « mettre fin à la dictature » ne précise ni les moyens, ni les limites. Veut-il renverser le pouvoir en place ? Et par quels moyens ?
Une cécité volontaire sur les vrais agresseurs
Ce qui choque, au fond, c’est moins ce que dit l’ancien président que ce qu’il tait. Pas une fois dans son allocution Joseph Kabila ne nomme le Rwanda, dont l’agression militaire contre la RDC est pourtant solidement documentée par plusieurs rapports des Nations unies. Pas un mot sur les crimes de guerre imputés aux rebelles du M23/AFC, ni sur les milliers de civils congolais déplacés ou tués dans les territoires de Rutshuru, Masisi ou Nyiragongo. Zéro pensée pieuse pour les soldats congolais tombés à Goma, Bukavu, ou ailleurs. Zéro hommage aux femmes violées, aux enfants enrôlés de force, aux familles décimées. Zéro condamnation de la prise des armes par un ancien président de la CENI, Denis Kadima, qu’il avait lui-même nommé, et qui collabore désormais avec le M23 et les RDF.
Une rhétorique alignée sur Kigali
Plus grave encore : Joseph Kabila s’en prend à l’armée congolaise, qu’il accuse de collusion avec les FDLR, sans étayer ses accusations, ni évoquer le fait que ces groupes sont souvent utilisés comme prétexte par Kigali pour justifier ses incursions. En adoptant la même rhétorique que Paul Kagame et ses alliés du M23/AFC, il semble reprendre à son compte les thèses de ceux-là mêmes qui occupent militairement une partie du territoire congolais.
Le silence de Kabila sur la présence des troupes rwandaises en RDC n’est pas un oubli, c’est une stratégie. Il critique le déploiement des troupes de la SADC (Afrique du Sud, Tanzanie…), mais salue leur retrait, comme si leur présence, et non celle des troupes de Kagame, constituait une menace à la souveraineté congolaise. Une inversion totale de la réalité.
Un discours en déphasage avec le pays réel
Ce discours intervient à un moment troublant : 24 heures après la levée de son immunité parlementaire par le Sénat dans le cadre d’une affaire de collusion avec les rebelles du M23/AFC. Cette concordance de dates n’est pas anodine. Beaucoup y voient une contre-offensive médiatique visant à se repositionner politiquement, voire à mobiliser une base régionale, notamment dans le Grand Kivu, où il annonce son retour prochain avec insistance.
Son enthousiasme affiché pour une arrivée à Goma – ville actuellement en partie sous contrôle de ses anciens protégés du M23 – ressemble à une provocation, voire à un défi lancé aux institutions de la République. Après avoir annoncé sa venue, il se rétracte, puis relance le sujet. Cette ambiguïté constante nourrit l’inquiétude.
Le poids d’un lourd passé
Si Joseph Kabila veut réellement être entendu comme une voix de paix, il lui faudra assumer le poids de son propre passé. Pendant ses 18 ans de règne (2001–2019), la RDC a connu plusieurs épisodes de répression sanglante : les massacres des adeptes de Bundu Dia Kongo, l’assassinat de disciples de Mukungubila, les tueries perpétrées lors de l’évasion de Ne Muanda Nsemi, les violences contre les militants de l’UDPS, du MLP et des FONUS, sans oublier l’assassinat de figures emblématiques : Armand Ntungulu, Floribert Chebeya, Fidèle Bazana, le jeune Rossy Tshimanga, etc.
Ajoutons à cela les nombreux journalistes tués ou contraints à l’exil sous son régime, dont Franck Ngyke, Mwamba Babuwa, Serge Maheshe… L’impunité entourant ces crimes reste une plaie béante pour l’État de droit en RDC.
L’ombre du complot
À mesure que les accusations de collusion avec les groupes rebelles se précisent, une question s’impose : Joseph Kabila prépare-t-il une alternative violente au régime actuel ? L’absence totale de condamnation des crimes commis par ses anciens alliés, combinée à des allusions martiales et à une rhétorique hostile au pouvoir en place, alimente les soupçons de complicité active.
Ceux qui dénoncent aujourd’hui le prétendu « acharnement » contre les Congolais parlant swahili oublient que les principales figures actuelles de l’État – du chef d’état-major aux commandants du Service national en passant par le président du Sénat – sont justement issues des régions swahiliphones. Là encore, l’accusation de stigmatisation semble instrumentalisée à des fins de victimisation politique.
Un retour au lieu du crime ?
Enfin, il faut s’interroger sur le sens profond de cette déclaration : un homme accusé de soutenir les terroristes du M23 annonce son retour à Goma, ville martyrisée par ces mêmes rebelles et par l’armée rwandaise. Cette ville, pilonnée, prise, incarne à elle seule le drame congolais. Ce retour annoncé ne sonne-t-il pas comme celui d’un criminel revenant sur les lieux de ses forfaits, prêt à relancer la spirale des violences ?
Une équation désormais limpide
L’ancien président veut se poser en recours national, mais sa parole trahit une intention : se réhabiliter en se désolidarisant de ses échecs, tout en se gardant de condamner ses alliés d’hier – voire de demain. Quand un ancien président ignore les massacres, élude l’agresseur, accuse les patriotes et sape les efforts des forces alliées, c’est moins la République qu’il défend que ses propres intérêts.
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