Soixante-six ans après l’accession de la République démocratique du Congo à l’indépendance, le débat sur la souveraineté ne peut plus se limiter aux seuls enjeux politiques et économiques. Dans une note d’analyse publiée à l’occasion du 30 juin 2026, l’économiste et chercheur Bobo B. Kabungu soutient que la capacité du pays à produire ses propres connaissances constitue désormais une condition essentielle de son développement. À travers une réflexion nourrie des théories de la dépendance, de la croissance endogène et des épistémologies africaines, l’auteur appelle à faire de la recherche scientifique, de l’innovation et de la valorisation des savoirs locaux les piliers d’une nouvelle étape de l’indépendance nationale.
La République démocratique du Congo ne pourra prétendre à une souveraineté pleine et entière tant qu’elle demeurera dépendante des connaissances, des technologies et des modèles intellectuels produits à l’extérieur. C’est la thèse centrale développée par le professeur Bobo B. Kabungu dans sa note d’analyse intitulée « Souveraineté scientifique et développement endogène en RDC : sortir de la dépendance épistémique par la production locale des savoirs », publiée à l’occasion du 66ᵉ anniversaire de l’indépendance du pays.
À travers cette étude, l’auteur replace la science au cœur du débat sur le développement national. Selon lui, les mutations actuelles de l’économie mondiale imposent de dépasser la conception traditionnelle de la souveraineté, longtemps limitée aux dimensions politique, territoriale ou économique.
La mondialisation, explique-t-il, repose désormais sur la maîtrise des technologies stratégiques, des infrastructures scientifiques, des données numériques et des capacités d’innovation. Dans ce contexte, les États qui produisent les connaissances disposent également des principaux leviers de puissance économique.
Pour Bobo B. Kabungu, cette évolution oblige la RDC à s’interroger sur sa capacité à penser elle-même son développement et à élaborer des politiques publiques adaptées à ses réalités.
« La souveraineté scientifique constitue une condition stratégique du développement endogène », soutient-il dans cette note qui mobilise les approches de la théorie de la dépendance, de la croissance endogène, de la justice cognitive et des épistémologies africaines.
Une dépendance qui dépasse l’économie
L’analyse de Bobo B. Kabungu montre que la dépendance des pays africains dépasse désormais les seuls échanges commerciaux et financiers pour s’étendre à la production des connaissances, des technologies et des cadres d’analyse. S’appuyant sur les travaux de Raúl Prebisch, André Gunder Frank, Samir Amin, Valentin-Yves Mudimbe et Paulin Hountondji, l’auteur explique que les économies périphériques continuent d’exporter des matières premières tout en important les technologies, les équipements et les modèles intellectuels qui orientent leur développement. Cette « dépendance épistémique » limite la capacité de la RDC à produire des savoirs adaptés à ses réalités. Elle se manifeste par le sous-financement de la recherche, le recours aux expertises étrangères, la faible valorisation des savoirs locaux, l’extraversion des universités et le manque de liens entre recherche, innovation et transformation économique.
La note critique également l’orientation de la recherche africaine vers les attentes académiques des pays du Nord, au détriment des besoins locaux. Selon Bobo B. Kabungu, cette logique influence les thèmes de recherche, les méthodes et les critères de reconnaissance scientifique, réduisant le rôle des universités dans la transformation économique. Il plaide pour des établissements d’enseignement supérieur davantage tournés vers l’innovation et les politiques publiques.
Enfin, l’auteur rappelle que les théories de la croissance endogène font désormais de la connaissance un moteur essentiel du développement. Pour un pays riche en minerais stratégiques comme la RDC, le renforcement des capacités scientifiques est indispensable afin de transformer localement les ressources naturelles, stimuler l’innovation et capter une plus grande part de la valeur ajoutée.
Une recherche nationale confrontée à des faiblesses structurelles
Au-delà des considérations théoriques, Bobo B. Kabungu dresse un diagnostic des faiblesses structurelles de la recherche scientifique en RDC. Il pointe notamment le sous-financement chronique des universités et centres de recherche, l’insuffisance des laboratoires et des infrastructures, ainsi que la dépendance aux financements extérieurs, qui influence parfois les priorités scientifiques. Cette situation favorise une faible production scientifique, la fuite des compétences et limite la capacité du pays à définir ses propres orientations de recherche.
L’auteur illustre cette dépendance par le secteur minier : malgré son statut de grand producteur de cobalt, de cuivre et d’autres minerais critiques, la RDC continue d’exporter ses ressources à l’état brut, tandis que les technologies de transformation restent contrôlées à l’étranger. Il rappelle également que l’Afrique représente moins de 3 % des dépenses mondiales de recherche et développement et moins de 2 % des publications scientifiques.
Parallèlement, Bobo B. Kabungu déplore la faible valorisation des savoirs endogènes dans les politiques publiques et les systèmes éducatifs. Pourtant, la RDC dispose d’importantes connaissances en agriculture, pharmacopée, biodiversité et gestion communautaire. Les crises d’Ebola, de la Covid-19 et du Mpox ont, selon lui, démontré l’urgence de renforcer les capacités nationales de recherche et d’innovation, tout en articulant savoirs scientifiques et connaissances locales.
La souveraineté scientifique, levier du développement endogène
La note présente la souveraineté scientifique comme un levier essentiel du développement endogène, défini comme la capacité d’un État à mobiliser ses ressources humaines, intellectuelles et institutionnelles pour conduire sa transformation économique. Selon **Bobo B. Kabungu**, les pays dotés d’écosystèmes scientifiques performants maîtrisent mieux les technologies stratégiques, développent des innovations locales et transforment eux-mêmes leurs ressources naturelles, contrairement aux États dépendants des technologies importées.
L’auteur décrit une architecture fondée sur trois niveaux. Le premier regroupe les capacités scientifiques nationales : investissements en recherche et développement, universités, formation doctorale, chercheurs, financement et infrastructures. Ces ressources alimentent un deuxième niveau, celui de la souveraineté scientifique, caractérisée par la production locale des connaissances, l’innovation, la valorisation des savoirs endogènes, le leadership scientifique et la maîtrise des technologies. Cette dynamique conduit enfin au développement endogène, marqué par l’industrialisation, la transformation locale des ressources, la création de valeur ajoutée, les emplois qualifiés et le renforcement de la souveraineté économique. L’ensemble demeure toutefois tributaire de la qualité de la gouvernance et freiné par la dépendance technologique et financière.
Par ailleurs, Bobo B. Kabungu propose un cadre économétrique composé de trois modèles destinés à mesurer les liens entre recherche, souveraineté scientifique et développement. Ces outils prendraient notamment en compte les dépenses de recherche, les chercheurs, les publications, les brevets, les infrastructures et la dépendance aux financements extérieurs, afin de fournir des bases empiriques pour orienter les politiques publiques.
Une feuille de route articulée autour de trois horizons
Au terme de son analyse, Bobo B. Kabungu propose une feuille de route visant à faire de la souveraineté scientifique un pilier des politiques publiques en République démocratique du Congo. Cette stratégie s’articule autour de trois horizons.
À court terme, il préconise le renforcement du financement public de la recherche, la réhabilitation des laboratoires et des centres de recherche, ainsi que le soutien à la formation doctorale afin de consolider les capacités scientifiques nationales.
À moyen terme, il recommande une réforme des universités pour les orienter davantage vers la recherche appliquée, l’innovation, les partenariats avec les entreprises, les incubateurs technologiques et la valorisation des savoirs locaux, en vue d’accélérer la transformation économique.
À long terme, l’auteur plaide pour des investissements dans la souveraineté numérique et technologique, notamment dans l’intelligence artificielle, les données, la cybersécurité et les infrastructures numériques, tout en renforçant la coopération scientifique africaine afin de réduire la dépendance technologique.
L’auteur appelle également à l’élaboration d’une stratégie nationale cohérente de recherche, d’innovation et de souveraineté scientifique, définissant les secteurs prioritaires, les mécanismes de financement et les infrastructures stratégiques. Parmi les domaines ciblés figurent les minerais critiques, l’intelligence artificielle, la santé publique, l’agriculture tropicale, les énergies renouvelables, la biodiversité et la transformation industrielle. Il estime que la priorité consiste moins à créer de nouvelles structures qu’à renforcer les institutions existantes, améliorer leur gouvernance et les aligner sur les priorités nationales de développement.
Renforcer le financement et transformer les universités
La note recommande de renforcer le Fonds national de la recherche scientifique et de l’innovation technologique (FNRSIT) afin d’assurer un financement durable des laboratoires, des doctorants, des revues scientifiques et des projets de recherche appliquée.
Bobo B. Kabungu plaide également pour une transformation des universités congolaises, appelées à devenir des pôles d’innovation, d’entrepreneuriat technologique et de création d’emplois qualifiés, au service de la transformation économique.
L’auteur met aussi en avant le potentiel de la diaspora scientifique congolaise, qu’il considère comme un levier de transfert de compétences grâce aux réseaux de recherche, aux programmes de mobilité et aux chaires mixtes. Enfin, il préconise une diplomatie scientifique africaine renforcée, estimant que la RDC pourrait jouer un rôle moteur dans la recherche sur les minerais critiques, les technologies de la transition énergétique et l’innovation continentale.
La souveraineté numérique comme nouvel enjeu stratégique
À l’ère de l’intelligence artificielle et de l’économie des données, Bobo B. Kabungu considère la souveraineté numérique comme le prolongement naturel de la souveraineté scientifique. Il souligne l’importance pour la RDC de maîtriser ses données stratégiques, ses capacités algorithmiques, ses systèmes d’information et sa cybersécurité. À défaut, le pays resterait dépendant des technologies étrangères, au détriment de sa compétitivité, de son autonomie économique et de la protection de ses ressources stratégiques.
En conclusion, l’auteur estime que l’absence de souveraineté scientifique maintiendrait la RDC dans une dépendance durable aux technologies, aux expertises et aux savoirs produits à l’étranger, limitant ainsi sa capacité à transformer localement ses ressources naturelles, à innover et à consolider sa souveraineté économique. Soixante-six ans après l’indépendance, il considère que la maîtrise de la production des connaissances est devenue un enjeu central du développement national. « La souveraineté scientifique ne relève donc plus d’un simple enjeu académique ; elle constitue désormais une question stratégique de sécurité économique, de souveraineté politique et de transformation structurelle », conclut Bobo B. Kabungu, pour qui la capacité de la RDC à produire ses propres savoirs déterminera sa place dans l’économie mondiale de l’innovation et de la technologie.
Pitshou Mulumba

