Longtemps protégé par les jeux d’influence, les immunités de circonstance et une rhétorique de persécution politique, Augustin Matata Ponyo croyait pouvoir dicter son rythme à la justice congolaise. Mais le rideau tombe. Ce 23 avril, la Cour constitutionnelle a refermé l’audience du procès Bukanga-Lonzo sur un réquisitoire implacable : vingt ans de prison requis contre l’ancien Premier ministre, dix ans d’inéligibilité, et une arrestation immédiate demandée. Un réquisitoire qui sonne comme un désaveu cinglant d’années de manœuvres dilatoires. Plus qu’un procès individuel, c’est le symbole d’une justice qui tente de reprendre ses droits face à une classe politique longtemps intouchable. Le verdict, très attendu, sera rendu le 14 mai – et avec lui, peut-être, une page d’impunité qui pourrait enfin se tourner aux yeux d’un peuple trop longtemps floué.
Pendant des années, Augustin Matata Ponyo a semblé défier les institutions de la République démocratique du Congo. Ancien Premier ministre sous Joseph Kabila, aujourd’hui député national, il a longtemps joué de sa stature politique et des subtilités procédurales pour se soustraire aux appels de la justice. Mais le procès Bukanga-Lonzo, entré dans sa phase finale le mercredi 23 avril, semble avoir mis fin à cette stratégie d’évitement. Dos au mur, absent de l’audience, il voit aujourd’hui le ministère public requérir contre lui vingt ans de prison, une arrestation immédiate et dix ans d’inéligibilité. Le verdict est attendu pour le 14 mai.
L’affaire est d’une ampleur exceptionnelle. À l’origine, un projet agro-industriel de 83 000 hectares, censé nourrir la population et amorcer la révolution agricole congolaise. À l’arrivée : un site abandonné, plusieurs centaines de millions de dollars disparus, et un procès qui symbolise à lui seul les dérives de la gouvernance publique. Pour le ministère public, Matata Ponyo n’a pas été un simple chef de gouvernement : il a été « concepteur, exécuteur et gestionnaire » du projet, engagé en marge de tout cadre légal.
Une illusion procédurale qui se fracasse sur le mur de la justice
Depuis l’ouverture du dossier, l’ancien Premier ministre a multiplié les recours, communiqués et déclarations visant à délégitimer la procédure. Il a brandi son immunité parlementaire, invoqué des décisions inexistantes de l’Assemblée nationale et dénoncé une prétendue instrumentalisation politique. Autant d’arguments balayés, un à un, par la Cour constitutionnelle. « L’institution Assemblée nationale n’a pris aucune décision. Les députés peuvent parler, mais cela ne vaut pas loi », a tranché le président de la Cour, Dieudonné Kamuleta, dans une mise au point cinglante.
Les juges ont également rejeté les justifications d’absence des autres prévenus, Déogratias Mutombo, ancien gouverneur de la Banque centrale, et Christo Grobler, homme d’affaires sud-africain. Les certificats médicaux produits par ce dernier ont été jugés « irrecevables », non conformes aux exigences de la législation congolaise.
Quant à Déogratias Mutombo, cinq ans de prison ont été requis, tandis que le ministère public a demandé l’expulsion de Grobler. Mais c’est Matata qui concentre l’essentiel de la sévérité judiciaire. « Il est inacceptable que des individus puissent narguer tout un pays à travers la haute Cour », a fulminé le procureur général. « Les immunités ne sont pas synonymes d’impunité. »
Un peuple en attente de justice
L’échec de Bukanga-Lonzo a longtemps laissé l’opinion publique dans un sentiment d’inachevé. Comment, dans un pays où la majorité de la population vit sous le seuil de pauvreté, plusieurs centaines de millions de dollars peuvent-ils s’évaporer sans que nul ne rende compte ? Pour beaucoup, la procédure en cours vient combler un vide moral, autant que juridique.
La lenteur du système judiciaire congolais et la posture d’évitement adoptée par Matata Ponyo avaient nourri un climat de scepticisme. L’ancien Premier ministre s’était même vu accorder, à l’approche de l’élection présidentielle de 2023, un ajournement inédit du procès pour lui permettre de battre campagne. Mais la bienveillance institutionnelle a ses limites. Et la Cour, cette fois, semble résolue à mettre un terme à la parenthèse de l’impunité.
Une justice qui veut se faire entendre
En poursuivant ce procès malgré les absences et les pressions, la Cour constitutionnelle envoie un signal. Elle affirme son autorité et sa volonté de faire appliquer la loi, quelles que soient les manœuvres dilatoires. « Ce faisant, nous continuons », a conclu sobrement le président Kamuleta.
Ce n’est pas seulement Matata qui est sur le banc des accusés, mais une certaine idée de l’impunité d’État, qui a trop longtemps prévalu. Le peuple congolais, qui a vu les promesses de développement se transformer en mirage, attend que des responsabilités soient établies. Le 14 mai prochain, il sera fixé.
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