Dans un entretien accordé à France 24, Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix, rompt le silence pour dénoncer ce qu’il perçoit comme une complaisance coupable de Joseph Kabila à l’égard du régime rwandais. Revenu en RDC par la frontière de Goma sans jamais désigner Paul Kagame comme agresseur, l’ancien président, selon Mukwege, affiche une posture « qui ne trompe pas ». Un silence qui, dans un contexte de guerre ouverte à l’Est, équivaut à une trahison. La voix du médecin de Panzi, encore une fois, sonne comme un avertissement lancé à la conscience nationale.
Il n’avait pas parlé depuis plusieurs mois. Et lorsqu’il le fait, c’est avec la force des mots, le poids de l’expérience et la froide lucidité de celui qui a soigné les corps meurtris de la guerre, sans jamais détourner les yeux de ses causes. Dans un entretien exclusif diffusé par France 24, Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix en 2018, s’en prend frontalement à l’ancien président congolais Joseph Kabila, accusé de se ranger désormais du côté de l’ennemi : le Rwanda.
« Joseph Kabila n’a pas dénoncé Paul Kagame comme agresseur. Il y a des signes qui ne trompent pas », déclare Mukwege, en référence au discours tenu récemment par l’ex-président, revenu en RDC par Goma, capitale du Nord-Kivu, occupée depuis janvier 2025 par le M23, groupe armé soutenu par Kigali selon l’ONU et plusieurs chancelleries.
« Il est entré par le Rwanda », insiste Mukwege, qui souligne ce choix hautement symbolique. Alors que les massacres se poursuivent dans l’Est et que le Conseil de sécurité des Nations unies a exigé en février le retrait immédiat des troupes rwandaises du sol congolais, l’ancien chef de l’État se garde bien de nommer l’agresseur. Un silence jugé assourdissant par l’homme de Bukavu.
Un pays « externalisé »
Fondateur de l’hôpital Panzi, Denis Mukwege est l’une des figures les plus respectées du Congo. Il parle de son pays avec douleur, sans détour. L’échec sécuritaire dans l’Est est, selon lui, « cuisant ».
Comme piste de solution, Mukwege appelle à « une coordination des initiatives de paix » au sein d’une « conférence internationale » sur la région des Grands Lacs.
Mais au-delà des processus diplomatiques, il réclame une action politique ferme : « Qu’est-ce qu’on attend pour isoler un pays agresseur ? Un pays qui viole le droit international et humanitaire ? », lance-t-il à propos du Rwanda. Pour Mukwege, la solution passe par une prise de conscience continentale et mondiale, et par un sursaut national que l’attitude de Kabila rend plus improbable.
L’éthique contre le silence
À ses yeux, le retour de Joseph Kabila, à ce moment précis, dans cette région symboliquement et stratégiquement cruciale, est un message politique. Et ce message, dit-il, est trouble.
En refusant de désigner le Rwanda comme agresseur, Kabila, qui avait pourtant dirigé le pays pendant dix-huit ans, « montre une posture qui interroge », souligne le Nobel de la paix. En filigrane, c’est l’idée même d’un retour orchestré dans l’intérêt de puissances étrangères qui transparaît.
À l’heure où la République démocratique du Congo se bat pour son intégrité territoriale, pour sa souveraineté et pour sa mémoire, la voix de Mukwege s’élève, encore une fois, comme une conscience. Une conscience qui accuse — et qui, dans son silence, interroge une nation tout entière.
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