« Présenter une communauté congolaise comme une extension du Rwanda et appeler sa jeunesse à prendre les armes contre son propre pays révèle une dangereuse stratégie de division que la République doit combattre sans tomber dans l’amalgame. »
Par Éric Kamba
Géostratège, analyste des relations internationales et chercheur en politiques publiques
Il arrive qu’une déclaration publique révèle davantage qu’un long discours diplomatique. Lorsqu’une personnalité rwandaise présente les Banyamulenge comme des Rwandais de souche vivant simplement au Congo et appelle des jeunes de cette communauté à prendre les armes, une question fondamentale se pose : au nom de quel droit un responsable étranger prétend-il définir l’identité nationale de citoyens congolais et les inciter à combattre leur propre pays ?
Cette idée doit être réfutée avec la plus grande fermeté. Non, les Banyamulenge ne sont pas les « Rwandais du Congo ». Ils sont Congolais.
Ils ne constituent ni une extension administrative du Rwanda, ni une population placée sous la souveraineté de Kigali, ni une réserve humaine dans laquelle un pays voisin pourrait recruter des combattants selon ses intérêts géopolitiques. Ils sont des citoyens de la République démocratique du Congo et doivent bénéficier, comme tous les autres Congolais, des mêmes droits, de la même protection de l’État, mais également assumer les mêmes devoirs envers la République.
Une rhétorique particulièrement dangereuse
Le problème dépasse largement une maladresse de langage.
Présenter systématiquement une communauté congolaise comme appartenant « par ses origines » à un État voisin produit une confusion extrêmement dangereuse entre origine, identité ethnique, nationalité et souveraineté.
L’Afrique des Grands Lacs est constituée de peuples dont les langues, familles et cultures traversent les frontières contemporaines. Cette réalité historique ne donne pourtant à aucun État le droit de revendiquer politiquement les citoyens d’un autre État.
Sinon, où s’arrêterait cette logique ?
Les frontières africaines deviendraient perpétuellement contestables au nom des appartenances linguistiques, culturelles ou ethniques.
C’est précisément pourquoi le principe doit être simple : un Congolais appartient politiquement à la République démocratique du Congo, quelle que soit son origine communautaire.
L’identité ethnique ne peut devenir un titre de souveraineté étrangère.
Appeler des Congolais à combattre le Congo n’est pas les protéger
Il y a surtout une contradiction fondamentale dans le discours prétendant défendre les Banyamulenge tout en encourageant leur militarisation.
Si l’on considère les Banyamulenge comme Congolais, pourquoi appeler leurs enfants à prendre les armes contre leur propre État ?
Pourquoi ne pas les encourager à défendre leurs droits par les institutions de la République, la justice, la représentation politique, la société civile et les mécanismes démocratiques ?
Pourquoi transformer systématiquement leurs difficultés réelles ou supposées en justification de nouvelles organisations armées ?
Les Banyamulenge ont parfaitement le droit de dénoncer les discriminations dont ils seraient victimes. Toute attaque contre des civils banyamulenge doit être condamnée et poursuivie avec la même détermination qu’une attaque contre des civils Hutu, Nande, Hunde, Bembe, Hema, Lendu, Luba, Kongo ou appartenant à n’importe quelle autre communauté congolaise.
Mais la protection d’une communauté ne peut servir de justification à la rébellion contre la République.
La citoyenneté donne des droits. Elle implique aussi une appartenance à une communauté politique commune.
Une histoire qui impose la vigilance
Cette rhétorique est d’autant plus préoccupante qu’elle rappelle des précédents historiques.
Des documents des Nations Unies relatifs à la crise zaïroise des années 1990 rapportaient déjà qu’en 1996, le président rwandais de l’époque, Pasteur Bizimungu, avait appelé de jeunes Banyamulenge à prendre les armes pour défendre leurs droits. (Digital Library)
Près de trente ans plus tard, voir réapparaître une logique consistant à présenter une population congolaise comme une extension humaine du Rwanda et à envisager sa mobilisation armée devrait donc inquiéter tous ceux qui souhaitent véritablement la paix dans les Grands Lacs.
Car les conséquences d’une telle stratégie sont prévisibles : militarisation des identités, méfiance entre communautés, multiplication des groupes armés et affaiblissement progressif de l’autorité de l’État.
Et ce sont finalement les populations civiles qui en paient le prix.
Les Banyamulenge ne doivent pas être pris en otage
Il faut également éviter une erreur fondamentale : confondre une communauté entière avec ceux qui prétendent parler en son nom.
Les Banyamulenge ne forment pas un bloc politique homogène.
En février 2026, une délégation de jeunes Banyamulenge reçue à Washington par le président Félix Tshisekedi a publiquement dénoncé les activités armées du Rwanda sur le territoire congolais ainsi que l’instrumentalisation de leur communauté à des fins bellicistes. Ces jeunes ont explicitement affirmé vouloir dénoncer les actions visant à les opposer aux autres communautés congolaises. (Présidence de la RDC)
Voilà précisément pourquoi il serait injuste et politiquement dangereux de faire porter à l’ensemble des Banyamulenge la responsabilité des discours ou des actions de certains acteurs armés.
On ne combat pas l’instrumentalisation identitaire en pratiquant soi-même l’amalgame identitaire.
La République doit au contraire tendre la main aux Banyamulenge qui affirment clairement leur citoyenneté congolaise et refusent d’être utilisés comme justification d’une quelconque entreprise militaire étrangère.
Derrière la question identitaire, la question territoriale
C’est ici que le débat devient géostratégique.
Lorsqu’un discours commence par dire qu’une population vivant en RDC appartient historiquement ou ethniquement au Rwanda, puis affirme qu’elle doit assurer sa sécurité par les armes, il faut immédiatement se demander quelle conception du territoire accompagne cette affirmation.
Car une population que l’on présente comme extérieure à la nation mais durablement installée sur un territoire peut progressivement être utilisée pour construire un autre récit : celui d’un espace nécessitant une autonomie particulière, une protection extérieure ou un statut politique spécifique.
C’est précisément cette dérive qu’il faut empêcher.
Aucune souffrance communautaire ne peut devenir le fondement d’une revendication étrangère sur le territoire congolais.
La terre congolaise appartient à la République démocratique du Congo. Elle ne peut être morcelée selon les origines ethniques de ceux qui l’habitent.
Kigali n’a pas à distribuer les certificats d’identité congolaise
Le Rwanda n’a pas compétence pour décider quels citoyens de la RDC seraient « véritablement » rwandais.
Pas plus que Kinshasa ne pourrait décider qu’une communauté rwandaise partageant une origine avec certaines populations congolaises serait en réalité congolaise et devrait prendre les armes contre Kigali.
Un tel raisonnement serait immédiatement considéré comme une ingérence intolérable.
Le principe doit donc fonctionner dans les deux sens.
La souveraineté congolaise commence aussi par le droit exclusif du Congo à définir sa communauté politique conformément à ses lois.
Aucun responsable étranger ne devrait pouvoir transformer une proximité ethnique transfrontalière en droit d’ingérence.
Aux jeunes Banyamulenge : votre avenir est au Congo
Le message le plus important doit finalement être adressé aux jeunes Banyamulenge eux-mêmes.
Votre avenir ne se trouve pas dans une nouvelle guerre.
Votre sécurité ne viendra pas de ceux qui vous expliquent que vous devez prendre les armes contre le pays dont vous êtes citoyens.
Votre avenir se trouve dans la République : dans ses universités, son économie, son armée nationale, ses institutions, sa diplomatie, ses entreprises et sa vie politique.
Vous avez le droit d’exiger de l’État congolais qu’il vous protège.
Vous avez le droit de dénoncer les discriminations.
Vous avez le droit d’exiger justice lorsque des Banyamulenge sont assassinés.
Mais vous avez également intérêt à refuser catégoriquement ceux qui veulent transformer votre identité en instrument géopolitique.
La meilleure réponse à ceux qui prétendent que les Banyamulenge seraient des « Rwandais vivant au Congo » devrait venir des Banyamulenge eux-mêmes :
Nous sommes Congolais. Nos droits sont au Congo. Nos revendications s’adressent à la République. Notre avenir se construit avec les autres Congolais et non contre eux.
Le Congo doit protéger sans discriminer et défendre sans diviser
La réponse de la RDC doit elle aussi être intelligente.
Il serait catastrophique de répondre à une instrumentalisation des Banyamulenge par une stigmatisation des Banyamulenge.
L’État doit simultanément combattre les groupes armés, protéger toutes les communautés, poursuivre les auteurs de crimes sans distinction ethnique et renforcer l’intégration des citoyens banyamulenge dans la communauté nationale.
La meilleure arme contre l’instrumentalisation étrangère est une République suffisamment forte et juste pour que personne ne puisse convaincre une partie de ses citoyens que leur salut se trouve ailleurs.
La bataille est donc militaire et diplomatique, mais également politique et intellectuelle.
Il faut déconstruire le récit selon lequel certaines communautés congolaises appartiendraient naturellement aux pays voisins.
Le Congo est une nation plurielle. Être Banyamulenge et être Congolais ne sont pas deux identités incompatibles.
Le masque tombe lorsque l’on appelle aux armes
Lorsqu’un responsable étranger prétend définir l’identité d’une communauté congolaise, lui explique qu’elle appartient historiquement à son pays et encourage sa jeunesse à s’armer, il ne contribue ni à sa sécurité ni à la réconciliation régionale.
Il contribue à fabriquer exactement ce dont les Grands Lacs n’ont plus besoin : des identités militarisées, des frontières contestées et des générations de jeunes convaincus que le fusil constitue un instrument normal de revendication politique.
La République démocratique du Congo doit refuser cette logique.
Et les Banyamulenge ont eux-mêmes tout intérêt à la refuser.
Car ceux qui instrumentalisent aujourd’hui leur identité au nom d’une prétendue protection risquent surtout de les isoler demain du reste de la nation congolaise.
Notre réponse doit donc être ferme, mais républicaine : Pas d’amalgame contre les Banyamulenge. Pas de discrimination contre les Banyamulenge. Mais pas davantage d’instrumentalisation des Banyamulenge contre le Congo.
La RDC doit protéger chacun de ses citoyens et chaque citoyen doit pouvoir se reconnaître dans la République.
Les Banyamulenge sont Congolais. Le Congo est leur pays. Et aucune puissance étrangère n’a le droit de transformer leur identité en arme contre leur propre nation.

